CHAPITRE IV
Quelques mots sur la recherche toxicologique du chloroîforme et du chloral.
MODIFICATIONS APPORTÉES À LA RECHERCHE DU CHLOROFORME ET DU CHLORAL DANS LES EXPERTISES CHIMICO-LÉGALES
Les autopsies des individus qui ont succombé à l'action du chloroforme sont rares. Cependant, un grand nombre d’empoisonnements ont eu lieu, par le chloroforme ; soit qu'il ait été avalé, par méprise, à l’état liquide, soit qu’il ait été inhalé, sous forme de vapeurs, dans un but de suicide.
Le crime y a rarement recours ; sans doute à cause de la difficulté qu’il trouve pour se le procurer, et des obstacles que rencontre son emploi.
L’odeur, la saveur et l’insolubilité du chloroforme,
d'une part; de l’autre, la propriété de ses vapeurs d’impressionner désagréablement les voies aériennes, au point de provoquer le réveil brusque d’une personne endormie naturellemement, sont, en effet, autant de causes défavorables aux tentatives criminelles. Et si la justice admet, en principe, la possibilité de se servir du chloroforme, comme anesthésique, pour commettre des délits ou des crimes, nous croyons, avec T'ardieu, que l'expert n'aura guère à s'occuper que de l'intoxication due à l’action du chloroforme liquide, pris à l’intérieur.
On sait, depuis les belles expériences de M. Dolbeau (1), ce qu'il faut croire de toutes les hypothèses admises par le public, dont la conscience est si facile à émouvoir, et que le merveilleux séduit toujours ; et à cette question : chez un individu qui dort naturellement peut-on administrer le chloroformeen vapeur et provoquer ainsi l’anesthésie sans réveiller le dormeur ? Nous citerons comme réponse les propres conclusions du travail de M. Dolbeau : « Scientifiquement il est difficile, mais souvent possible de rendre insensibles par le chloroforme des personnes qui dorment du sommeil naturel. Certaines précautions, l'emploi d'un agent bien rectifié, une grande habitude, sont autant de conditions qui peuvent favoriser la tentative d'anesthésie. [1 est probable que certains sujets sont absolument réfractaires, c'est-à-dire qu'il sera impossible de les anesthésier malgré toutes les précautions prises. D'autres personnes, au contraire,
(1) De l'emploi du chloroforme au point de vue de la perpétration des crimes et des délits. DorBEau, 1873.
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de préférence les petits enfants, subiront l'anesthésie facilement sans être arrachés à leur sommeil par l'irritation que produit l'agent anesthésique dans les voies aériennes.
Sous le rapport criminel, il est certain que le chloroforme administré à des gens qui dorment pourra faciliter la perpétration de certains crimes ou de certains délits ; il est cependant probable que rarement les conditions favorables à l’anesthésie se trouveront réunies à l’occasion des tentatives criminelles. En justice, l'expert doit déclarer qu'ilest possible, sinon facile, de rendre une personne qui dort assez insensible, par le chloroforme, pour que cette personne puisse être victime d’un attentat quelconque. »
S'il est bien difficile de tracer l'anatomie pathologique du chloroforme déterminant la mort, à cause du peu de lésions caractéristiques et de l’inconstance de celles-ci, il faut avoir présent à l'esprit que les caractères de l’empoisonnement par le chloroforme peuvent se grouper sous deux chefs bien déterminés : ceux de l’asphyxie, et ceux de la syncope. Tantôt le cerveau et les sinus de la dure-mère, les poumons, les viscères abdominaux sont gorgés de sang, de noyaux hémorrhagiques (asphyxie), tantôt ces organes sont pâles et exsangues, et le cœur est rempli de caillots noirâtres (syncope).
Si le chloroforme a été pris à l’état liquide, on pourra noter aussi une irritation de l'estomac ét, de l'œsophage, assez vive pour amener l’inflammation des muqueuses.
D'après Tardieu, la putréfaction des cadavres est
PAT retardée et la rigidité cadavérique persiste au-delà des limites ordinaires.
Si nous passons maintenant à l'examen des faits relevés dans les nécropsies de sujets morts empoisonnés par le chloral, nous verrons qu'ils ont avec ceux dont nous venons de parler, à propos duchloroforme, les signes de parenté les plus étroits. Comme pour le chloroforme, les autopsies ne montrent que des lésions d’asphyxie ou de syncope.
Ogston, qui fit l’autopsie d’un fermier atteint de chloralisme chronique, donne les lésions cadavériques suivantes : rigidité articulaire ; coloration pourpre de la face, du cou, des parties déclives; congestion des méninges et de tous les parenchymes. (Edinburgh med. journ. oct. 1878).
Horand et Puech, Richardson ont noté les altérations suivantes chez des chiens empoisonnés par le chloral : cœur dilaté par un sang noir et poisseux; poumons sains; viscères abdominaux congestionnés; veines cave et mésaraïques distendues par du sang noir; muqueuse gastro-intestinale offrant ça et là quelques vergetures rougeâtres; méninges hyperhémiées; cerveau et moëlle dans leur état normal (1).
Chez l’homme, les quelques autopsies que l’on a faites ont montré les résultats suivants : ventricules du cœur vides, oreillette droite gorgée desang fluide, cœur dilaté, poumons congestionnés, atelectasiés (Richardson), ou frappés d’œdème aigu. Hyperhémie
(1) Citation empruntée au Dictionnaire de thérapeutique de Dujardin-Baumetz. Article chloral.
y; el de la rate, des reins et de tous les viscères pouvant aller jusqu'aux points ecchymotiques (C1. Bernard); cerveau sain (L. Islington); anémie cérébrale (Crichton-Bown); circonvolutions pâles (Hunt et Watkins) (1).
Tout le monde sait que le procédé classique employé pour la recherche du chloroforme est d'une sensibilité exquise. L'air entraîne, avec la plus grande facilité, les vapeurs de chloroforme sans qu’il soit nécessaire de chauffer, au bain-marie, les matières à expérimenter, et, si l’on a soin, suivant les conseils de M. Caillot d’interposer entre le tube de porcelaine et le flacon où se trouvent les substances suspectes, un appareil à boules de Liebig, rempli d’azotate d'argent, pour arrêter les composés précipitables qui pourraient devenir une cause d’erreur, on peut être certain que les matières suspectes contenaient un composé volatil chloré, mais il n’est pas permis, cependant, de conclure à la présence du chloroforme, d’une façon certaine, d’autres agents anesthésiques conduiraient au même résultat.
C'est pour cette raison que nous avons songé, en conservant au procédé classique toute sa rigueur, à le faire bénéficier de quelques avantages. Comme MM. Lallemand, Perrin et Duroy, nous faisons usage, pour décomposer les vapeurs de chloroforme, d’un tube de porcelaine placé sur une grille à combustion, mais nous le choisissons d’un diamètre in-
(:) Citation empruntée au Dictionnaire de thérapeutique de Dujardin-Baumetz. Article chloral.
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térieurn'excédant pas7à8 millimètres. Entre ce tube et le récipient contenant le sang, ou les liquides suspects, ou encore les viscères réduits à l’état de bouillie et délayés dans l’eau, nous interposons : 1° le tube à boules rempli d’azotate d'argent de M. Caillot, 20 un second tube de Liebig, contenant une très petite quantité d’alcool fort, et plongeant dans un mélange réfrigérant. Le courant d'air, chargé d’entraîner les vapeurs du chloroforme et de traverser tout le système, est produit par l’aspiration convenablement réglée d’une trompe à eau.
Lorsqu'on fait fonctionner l’appareil, tout se passe comme si aucune modification n'avait été introduite dans sa disposition; c’est-à-dire que si les substances examinées contenaient du chloroforme, le nitrate d'argent acidulé qui termine le tube de porcelaine ne tarde pas à se troubler (1), mais une certaine quantité de vapeur chloroformée a été arrêtée et fixée par l'alcool du tube de Liébig, et va nous rendre possible la mise en œuvre de quelques réactions auxiliaires propres au chloroforme.
Ces réactions sont : 1° la constatation des propriétés réductrices qu'exercera ce liquide alcoolique sur le nitrate d'argent ammoniacal et sur la liqueur cupro-potassique ; 20 la production de cyanure de phényle, autrement dit d'iso-mitrile, qui aura lieu en l’additionnant d’un peu de potasse, puis de quelques gouttes d’aniline, et chauffant jusqu'à l’ébulition.
(1) La précipitation du réactif est, bien entendu, moins prompte et moins abondante.
LANTO RE C6 HS Az H2 + CH CB — C6 H5 C Az + 3H CI
Quant à la sensibilité du procédé, nous la jugeons satisfaisante : Deux gouttes de chloroforme distribuées dans 200 c. c. d’eau, et traitées dans l'appareil, nous ont fourni un liquide alcoolique répondant parfaitement à toutes les réactions ci-dessus, en même temps que le nitrate d'argent était nettement troublé.
Nous avons vu que les urines des sujets chloroformés ne contenaient jamais de chloroforme. Ce fait et des plus importants. La justice peut avoir, dans certains cas, le plus grand intérêt à être éclairée sur la question de savoir si un empoisonnement a été commis avec le chloral ou avec le chloroforme. L'expert chargé d'analyser les matières suspectes pourrait ne pas trouver trace de chloral si celui-ci était entièrement dédoublé en chloroforme, et découvrir, au contraire, une petite quantité de cette dernière substance. Or, nous croyons qu'il ne devra jamais négliger d'examiner l'urine du cadavre et de rechercher, après l'avoir alcalinisée, si un courant d’air est capable de lui enlever un composé volatil, qui, décomposé en rouge, précipitera Île nitrate d'argent. Si cette recherche était affirmative, elle serait de nature à modifier complètement ces conclusions, et à lui faire admettre que l’empoisonnement était bien dû à du chloral. Hâtons-nous d'ajouter que la réciproque ne serait pas nécessairement vraie : on comprend que dans un empoisonnement foudroyant par le chloral, l'urine ne pourra, le plus souvent, se charger d'acide uro-chloralique
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Cette distinction à établir entre un empoisonnement par le chloral et le chloroforme nous a paru digne d'attention, et nous avons cherché s’il ne serait pas possible d'isoler le chloral en nature dans un cas d'expertise chimico-légale, tout au moins de le caractériser par les réactions qui lui sont propres.
De ce que nous avons dit, dans le chapitre précédent, au sujet de l’action du chloral sur les matières albuminoïdes, ressort, croyons-nous, cette importante donnée, que dans un empoisonnement aigu par cette substance, la plus grande partie du chloral doit persister, sans altération, dans le sang et les principaux viscères; et que, dans une intoxication chronique, l'urine devra toujours contenir de l’acide uro-chloralique.
Dès lors, on se rend compte de l'importance que doit acquérir, dans une expertise judiciaire, la découverte d’un principe volatil chloré, dans les urines.
Nous avons vu que la combinaison moléculaire contractée par les matières albuminoïdes avec le chloral résiste à des lavages aqueux et cède, au contraire, très facilement à des traitements à l'alcool. C’est sur ce principe que nous avons établi le procédé qui nous permet d'extraire le chloral des substances animales, et de l'appliquer à la recherche toxicologique de ce corps.
Pour cela, nous réduisons en bouillie les divers organes, cerveau, foie, poumons, cœur, etc., et après les avoir légèrement acidifiés, s’il y a lieu, nous les distribuons rapidement sur plusieurs assiettes, et les soumettons à un commencement de dessication, dans
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le vide, sous la cloche à acide sulfurique. Lorsque la plus grande partie de l'humidité a disparu, et que la matière a pris une consistance très épaisse, nous lui faisons subir des traitements méthodiques à l'alcool absolu. Le liquide alcoolique, séparé par le filtre, pourra servir directement à caractériser le chloral, et voici les réactions qu’il conviendra d'employer : on essayera de produire la réduction du nitrate d'argent ammoniacal, et celle de la liqueur cupro-potassique; puis, en chauffant une partie deceliquide avecun peu de solution de monosulfure alcalin, il se produira cette coloration rouge orangé si caractéristique du chloral.
Avec des traces de chloral, les deux premières réactions se produisent toujours, mais la dernière, beaucoup moins sensible, exige, pour se manifester, que la solution contienne environ 2 millièmes de chloral.
Il est bien entendu que l’on pourra toujours, avec cette solution alcoolique, effectuer la réaction dite de l'iso-nitrile, ainsi que la recherche du chloroforme après alcalinisation à l’aide de la potasse.
I convient de dire, toutefois, qu'il est toujours pos- : sible de concentrer, en le distillant dans le vide, au bain-marie, le liquide alcoolique suspect de contenir du chloral, sans que l’on ait à redouter une perte de chloral bien sensible. Nous nous sommes assuré que l’alcool donne de la fixité aux vapeurs de chloral, et que cette distillation, dans le vide, n’en entraîne que d’insignifiantes proportions.
Comme expériences à citer, nous dirons que 200 c. c. de sang de bœuf, additionnés de 1 gram.
Le de chloral, ont été traités par ce procédé et épuisés, après concentration convenable, par de l’alcool absolu en quantité telle que le volume des liquides réunis était de 300 c. c. Toutes les réactions que nous venons d’énumérer ont été alors appliquées à la recherche du chloral dans cetteliqueur, etessayées comparativementavec une solution alcoolique de chloral à 1/300.11 ne nous a pas été possible, dans cecas,d’établir de différence entre l'intensité des diverses réactions obtenues avec l’une et l’autre liqueur.
Dans une autre expérience, nous avons pris la plus grande partie des viscères, gorgés de sang, et retirés encore chauds du cadavre d’un chien, auquel M. Lépine avait pratiqué une injection intra-vasculaire de chloral qui l'avait foudroyé. Ces viscères ont été réduits à l’état de pulpe et additionnés du double de leur volume, environ, d'alcool à 930. Séparé de la masse insoluble, à l’aide d’un linge, puis filtré, le liquide alcoolique a été distillé dans le vide, au bainmarie, jusqu'au tiers de son volume primitif. Le résidu, qui retenait encore une proportion notable de matières organiques et d’albumine,réduisait, à chaud, le nitrate d'argent ammoniacal et le réactif cuprique; répondait aussi à la réaction de l’iso-nitrile et donnait du chloroforme, à l'appareil, lorsqu'on l’additionnait d’alcali, mais, 1l ne se colorait pas d'une facon satisfaisante lorsqu'on le chauffait avec le mono-sulfure de sodium. Aussi, croyons-nous que la dessication partielle et préalable des matières à expertiser, ainsi que nous l'avons pratiquée avec le sang du bœuf, est une précaution des plus utiles.