CHAPITRE Il
Recherches expérimentales sur le mode d'action du chloral.
DÉDOUBLEMENT DU CHLORAI, PAR LES MATIÈRES ALBUMINOÏDES. — DÉ- COMPOSITION DU CHLORAL EN ACIDES CHLORYDRIQUE ET FORMIQUE SOUS L'INFLUENCE DE L'EAU. — DIMINUTION DE L'ALCALINITÉ DU SANG DUE AU CHLORAL. — HYPOTHÈSES NOUVELLES SUR LE MODE D'ACTION DU CHLORAL.
On ne saurait méconnaître que dans une question de cette nature, présentant un si grand intérêt scientifique, la chimie doit être appelée à intervenir et à formuler son avis ; car, ainsi que le déclarait Poggiale, à l'Académie de médecine : « Il est impossible d'admettre que les substances introduites dans l’organisme vivant, soient soustraites aux lois de la chimie. »
Notons, cependant, que de toutes les discussions qui se sont élevées sur le mode d'action de l’hydrate
=.2gée
de chloral, se dégage cette première et importante notion : qu'iln’y a pas identité parfaite entre le mode d'action de ce corps et celui du chloroforme.
La symptomatologie que présentent l’homme et les animaux soumis à l'influence du chloroforme est, sur plusieurs points, essentiellement différente de celle que nous enregistrons chez les sujets qui ont absorbé du chloral. En un mot, l'équation physiologique de ces deux substances n’est pas rigoureusement identique. Ce fait expérimental paraît être bien acquis. Mais, à priori, n'était-on pas en droit de pressentir un pareil résultat ? Cette loi fondamentale qui veut que tout corps ait sa physionomie propre, son individualité distincte, ses réactions particulières, ses caractères spécifiques, n'est-elle pas immuable ? Et même, dans le domaine de la physiologie, voyons-nous une seule substance chimique pouvant être remplacée par une autre produisant sur l’organisme vivant des effets identiques ?
Assurément, nous pensons que les expériences de M. Personne sont parfaitement concluantes. Il n’est pas douteux que l’hydrate de chloral donne du chloroforme lorsqu'il est introduit dans le sang, et l’élimination du chloroforme par la substance pulmonaire qui est la voie habituelle que suivent les corps volatils pour s’exhaler au dehors, paraît être bien démontrée, à la suite des recherches de MM. Offret, Richardson, Lissonde et Byasson.
Néanmoins, ce fait est-il suffisant pour conclure
(1) Thèse de Paris, 1872.
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que l’action du chloral n’est due qu’au chloroforme ? Nous ne le pensons pas : pour pénétrer lé mode d’action du chloral au sein de l’économie, il faut avoir des notions certaines et complètes sur la nature des modifications chimiques qui se produisent, sous l’influence de ce corps dans les éléments cellulaires , et, jusqu'à présent, nous n’en sommes pas [à.
Pour M. Personne, et tous les partisans de la théorie du dédoublement, ce sont les bi-carbonates et les sels alcalins contenus dans le sang qui opèrent la décomposition du chloral. Cependant, les matières albuminoïdes elles-mêmes, abstraction faite du milieu alcalin, jouissent aussi de cette propriété de rompre la molécule du chloral et de la dédoubler en chloroforme et en acide formique. Voici la preuve de ce que nous avançons: Si, à du sang de bœuf frais, contenu dans un ballon de verre, on ajoute une quantité d'acide phosphorique dilué suffisante pour que l’alcalinité qu’il manifestait au début soit remplacée par une réaction acide très nette et persistante, puis, que l’on additionne ce sang de 1/100 de chloral, et enfin que l’on maintienne le tout à l'étuve à + 400, on observera, au bout de quelques heures, en employant les mêmes procédés qui servirent à M. Personne, pour une démonstration similaire, l'apparition du chloroforme dans le ballon de verre.
Pour que la démonstration expérimentale de ce fait ne perde rien de sa rigueur, il est indispensable de procéder à la recherche du chloroforme produit, en écartant'une cause d'erreur dont l'importance est
capitale,nousvoulons parler de l'entrainement des vapeurs de chloral par le courant d’air chargé de diriger, dans le tube de porcelaine chauflé au rouge, les vapeurs de chloroforme. Les expérimentateurs se sont toujours beaucoup préoccupés de cette cause d’erreur ; on se rappelle que M. Personne, prévoyant cette objection faite à son expérience, s'était assuré qu'une solution de chloral au 1/1000 traversée par un courant d’air et portée à + 400, ne cède pas de chloral se traduisant dans le tube à boules de lappareil classique, par un précipité de chlorure d'argent.
Cependant, si l’on répète cette même expérience avec une solution à 1/100, iln’enest pas ainsi : Après un certain temps, on peut voir que le courant d’air soutire à la solution de petites quantités de chloral, qui s’accusent très-nettement par la précipitation du liquide argentique.
Les vapeurs de chloroforme sont très facilement et très rapidement entraînées, à froid, c’est-à-dire à la température de 18 à 200 par un courant d'air lent ou rapide, ce qui n’a pas lieu pour les solutions de chloral à 1/100; celles-ci ne laissent apparaître une trace de chlorure d'argent, au réactif, qu'après un temps fort long et variable, d’ailleurs, suivant la rapidité avec laquelle le courant aérien les traverse.
Or, dans toutes les recherches de chloroforme que. nous avons effectuées, en vue d'établir que les substances albuminoïdes sont capables, dans un milieu acide, de dédoubler la molécule de chloral, non-seulement nous opérions sur des liquides froids et dont la proportion de chloral non décomposé qu’ils conte-
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naient encore était inférieure à 1/100, mais nous interposions, par surcroît de précaution, entre le tube de porcelaine et le ballon à expérimenter : 1° un flacon laveur contenant environ 500 c. c. d’eau; 20 un tube à boule de Liebig contenant une solution d’azotate d'argent, laquelle avait pour mission d’arrêter, à leur arrivée, les composés chlorés précipitables et leur interdire la pénétration dans le tube de porcelaine.
Dans ces conditions, il faut un temps considérable aux vapeurs de chloral pour franchir tous ces obstacles, se décomposer dans le tube de porcelaine et venir impressionner le réactif, qu’elles ne réussissent, du reste, qu’à troubler faiblement. Au contraire, un liquide contenant de très petites quantités de chloroforme fournit, après un laps de temps très court, un précipité de chlorure d'argent qui augmente rapidement, etsur l’origine duquel il ne saurait, en l’espèce, s'élever aucun doute.
Au surplus, en opérant dans des conditions identiques, et dans le même appareil, nous avons toujours expérimenté comparativement le liquide de nos ballons et une solution de chloral au même titre, et nous avons toujours constaté, qu'avec le liquide de nos ballons, l'apparition d’un abondant précipité de chlorure d'argent avait lieu, bien avant qu'un simple louche n’indiquât que les vapeurs de chloral avaient traversé l’appareil dans la dernière expérience.
Une autre preuve qui nous paraît également confirmer la production du chloroforme dans les expé-
riences précitées, nous est fournie par la distillation directe du sang acidifié et additionné de chloral.
Si l’on condense, avec soin, les produits de la distillation, en prenant la précaution de faire barbotter dans un petit flacon laveur contenant quelques centimètres cubes d’eau, toutes les bulles gazeuses qui se dégagent de l'appareil distillatoire; à la fin de l’expérience l’eau du flacon laveur est plus ou moins laiteuse, et exhale très nettement l’odeur du chloroforme.
On pourrait croire que tout le chloroforme, extrait ainsi par la distillation, s'était produit, pendant le séjour dans l’étuve à + 400, du sang acidifié et chloralé. Il n’en est rien : une faible fraction seulement de ce chloroforme a pu apparaître, lorsqu'on chauffait le ballon à + 400 ,et la plus grande partie s’est produite sous l’influence de la température portée à 1000. Ce qui nous fait interpréter ainsi les résultats obtenus, c’est qu’il est impossible de reconnaître, simplement à l'odeur, la présence du chloroforme, lorsqu'on retire les ballons de l’étuve à + 400, (l'odeur propre du sang masque complètement celle du chloroforme).
On perçoit, au contraire, très nettement cette odeur si caractéristique, lorsqu'on porte le liquide des balons à la température de 1000, et qu’on flaire leur contenu après leur avoir laissé reprendre, par refroidissement, la température ambiante de 18 à 200. Du reste, la quantité de chloroforme que l'on retire par la distillation est beaucoup plus considérable que celle qui est accusée par le réactif au nitrate d'argent;
on ne saurait établir de comparaison entre ces deux quantités.
Les substances albuminoïdes contenues dans le sang ne sont pas les seules qui soient susceptibles de dédoubler le chloral; l’albumine ordinaire se comporte exactement de même : Il suffit de placer dans une étuve chauffée à + 400, des blancs d'œufs divisés à l’aide d'un peu d’eau, acidifiés par de l'acide phosphorique, et additionnés d’une solution de chloral, pour constater, au bout d’un certain temps, la production de chiroforme dans l’appareil qui les renferme.
Toutefois, il importe de savoir que ce dédoublement du chloral par les matières albuminoïdes acidifiées nous a toujours paru moins abondant que celui quise produitavec ces mêmes matières à l’état naturel. I n’y a pas, à l'égard du chloral, parallélisme d’activité entre la molécule d’albumine entourée d'alcali et “celle qui se meut dans un milieu acide. À priori, ce résultat n'était-1l pas à prévoir? Et s’il y a là un fait nouveau, à savoir que la molécule d’albumine est capable, par elle-même, et sans le concours de substances à réaction alcaline, de décomposer le chloral, cet amoindrissement de l’action chimique constatée, lorsqu'on la compare à celle de l’albumine alcaline, ne porte-t-il pas en lui même son enseignement ? Dans l'analyse des faits, ne corrobore-t-il pas, lui aussi, les expériences de M. Personne? Ne paraît-il pas rationnel d'admettre que, lorsqu'on fait réagir le chloral sur le sang ou le blanc d'œuf naturels, il se produit un premier conflit entre ce corps et les sels alcalins de ces
liquides. Tandis que, remplissant un rôle auxiliaire, l’albumine intervient à son tour, opérant pour son propre compte, le dédoublement du chloral. De telle sorte que le chloroforme produit est une œuvre commune, le résultat total, la somme des activités synergiques des sels alcalins et des molécules d’albumine ? Lorsqu'on a opéré, in vitro, le dédoublement du chloral par le sang de bœuf, et qu’on coagule celui-ci par la chaleur, le liquide d’où l’on vient de séparer tous les matériaux albumineux possède une réaction acide manifeste. A l’examen spectroscopique de ce sang, on peut constater qu'il présente la bande d’absorption, dans le rouge, de l’hématine acide (1). Silessubstances à réaction alcaline agissaient seules sur le chloral; lorsque leur action serait épuisée, la neutralité du liquide serait un fait constant : les produits de dédoublement étant, d’une part, le chloroforme ; de l'autre, du formiate alcalin, sans action sur les réactifs colorés. Or, on peut supposer que l'acidité qui apparaît est celle de l’acide formique produit par les molécules d'albumine agissant isolément. L'adoption de cette manière de voir implique deux conséquences nécessaires : la première, que les molécules d’albumine dédoublent le chloral, à l'instar des alcalis, c’est-à-dire, en chloroforme et acide formique ; la seconde,queces mêmes molécules n’entrent en jeu que lorsque les sels à réaction alcaline ont terminé leur œuvre.
Il faut convenir que ce sont là de pures hypothèses;
(1) Le sang d’un chien qui avait reçu une dose toxique de chloral et qui était mourant n’a rien donné de semblable.
toit c'est qu’en effet, cette acidité peut avoir une tout autre origine : elle peut être due, en partie, au chloral: nous nous en expliquerons tout à l'heure, et à une autre cause qui mérite de nous arrêter un instant.
M. Personne avait annoncé (1)queles bi-carbonates alcalins n'étaient pas les seuls sels capables de dédoubler le chloral; d’autres sels à réaction alcaline, disait ce chimiste, tels que le borax et le phosphate de soude des pharmacies, peuvent opérer ce dédoublement au même titre que les bi-carbonates alcalins.
On pourrait croire qu'il s’agit ici de sels contenant un léger exces de base, ainsi que l'indique l’expression de M. Personne : sels à réaction alcaline ; mais il n’en est rien. Nous avons [répété ces expériences en nous servant de phosphate bi-métallique de soude POIN2H très pur, sans action sur les réactifs colorés, et le dédoublement du chloral s’est montré aussi complet que s’il se fût agi d’un alcali ou d’un bi-carbonate alcalin.
I y a à noter, dans cette opération, un autre fait des plus importants et parfaitement attendu, c’est que leliquide phosphatique, qui était neutre au début de l’expérience, est devenu fortement acide sous l’influence de l’acide formique engendré pendant la réaction.
Dès lors, pour établir que les matières albuminoïdes possèdent le pouvoir de dédoubler le chloral en produisant du chloroforme, il devenait indispensable d’être exactement renseigné sur le degré d’aci-
(1) Comptes-rendus 1874, P. 120.
dité dont nous avions aiguisé notre sang de bœuf et nos solutions d’albumine. Nous avions à tenir compte de deux choses : de la présence des bi-carbonates et de celle des divers phosphates que le sang contient. mélange de phosphates neutres et de phosphates basiques. Et voici comment nous croyons avoir résolu le problème :
Nous dosions l’alcalinité des cendres (1) obtenues par la calcination de 100 gram. de sang, à mettre en expérience, et une quantité d’acide phosphorique, double de celle qui était nécessaire pour obtenir la saturation, était alorsajoutée à ce même sang, avant d'y introduire la solution de chloral.
Dans ces conditions, nous nous sommes cru bien fondé à conclure que le chloroforme produit, après séjour à l’étuve à + 400, n’était dû qu'à l’action des matières albuminoïdes.
Revenons au chloral.
Les ouvrages classiques qui traitent du chloral signalent la présence de l’acide chlorhydrique comme une impureté pouvant se rencontrer dans le chloral qui n’a pas subi une rectification parfaite, ou qui a été l’objet d’une préparation défectueuse. Il est cependant très facile de s'assurer que les solutions aqueuses de chloral, neutres au moment de leur préparation, se chargent, peu à peu, et spontanément, d'acide chlorhydrique et précipitent le nitrate d’argent.
(1) 100 gram. de sang de bœuf fournissent des cendres qui contiennent une quantité d’alcali équivalente en moyenne à 9/10 de centim. cube de solution acide normale.
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A froid, la décomposition se fait très lentement ; on peut la suivre en colorant, avecun peu de teinture de tournesol, une solution de chloral. À la température de + 400, le tournesol devient rouge rapidement, et le liquide ne tarde pas à précipiter le nitrate d’argent. Nous nous sommes demandé quel était le mécanisme de cette décomposition, l'acide chlorhydrique ne pouvant en être que l’un des termes.
Dans une première expérience, nous avons placé, dans un ballon de verre, d'une capacité de deux litres environ, une solution de 100 gram. chloral dans 200 c.c. d’eau. Un bouchon de caoutchouc, percé de deux trous, ferme ce ballon : l’un reçoit un thermomètre dont la boule occupe le centre de la sphère du ballon, et l’autre un tube de verre extérieur, de faible diamètre, deux fois recourbé à angle droit, et dont l'extrémité, qui affleure presque au niveau de la base du ballon, peut être fermée à l’aide d’un petit tube de caoutchouc, à pression, et d’un fragment de baguette de verre. On note exactement la température, lorsque celle-ci est devenue stationnaire, ainsi que la pression, et on intercepte aussitôt toute communication avec l’air extérieur en fermant le tube de verre à l’aide de son petit appareil, le tout est alors placé dans l’étuve à + 400. Au bout de 24 heures, durant lesquelles la solution de chloral a été vivement agitée, de temps à autre, on retire le ballon de l’étuve et lorsque le thermomètre indique que la température est redevenue la même que la température initiale, la pression atmosphérique n'ayant pas sensiblement varié, on débouche, sous l'eau, le tube de
brie verre extérieur et l’on peut constater qu'aucune absorption ne s’est produite, l'eau ne s’élevant pas dans le tube. :
I n’y a donc pas eu absorption d'oxygène, àmoins, toutefois, que l'intervention de ce gaz n’ait eu pour effet de produire de l'acide carbonique; ou même de donner naissance à de l’oxychlorure de carbone, dont la tension ait remplacé, exactement, celle que possédait l'oxygène absorbé.
Nous avons pensé à la possibilité de la formation du gaz chloroxycarbonique, parce que M. Personne a fait connaître, depuis longtemps, que le chloroforme qui renfermait du chloral, pouvait se charger d'éther chloroxycarbonique,et devenir ainsi extrêmement toxique.
Si cette prévision s'était réalisée, elle aurait eu une importance énorme, car nous aurions eu à déterminer quelle était l’action de ce gaz sur le sang des animaux.
En faisant traverser, durant plusieurs heures, une solution concentrée de chloral par un courant d’air privé d'acide carbonique et allant barbotter dans de l’eau de baryte, nous n'avons pas vu la limpidité du réactif s’altérer; puis, remplaçant l’eau de baryte par un tube à boule de Liebig contenant de l’ammoniaque très pure, nous avons continué à faire agir le courant d'air, pendant une demi-journée; faisant alors évaporer sous la cloche à acide sulfurique le liquide ammoniacal, celui-ci n’a abandonné aucun résidu.
Le gaz chloroxycarbonique n'étant pas rapidement décomposable par l’eau aurait dû, dans cette circons-
= 490 72e tance, donner avec l’ammoniaque, de l’urée et du
Chlorure d’ammonium, suivant la réaction bien connue :
G O CE + 4 Az H3 = C O0 Az? Ht + 2 Az Hé CI
Et dans le cas où la décomposition de ce gaz eût Suivi sa formation, l’eau de baryte aurait accusé l’acide carbonique: