À. — HISTORIQUE
La solution du problème posé par la médecine légale à la chimie toxicologique pour la recherche des poisons dans l’organisme ou dans ses produits d’excrétion exige avant tout la séparation d’une très faible quantité de toxique, noyée dans la masse considérable de matière organique représentée par le corps humain et ses produits d'élimination. Ce problème est d'autant plus difficile pour les alcaloïdes, qu'ils sont eux-mémes des produits organiques et que la constitution d’un grand nombre se rapproche beaucoup de celle de certaines molécules existant normalement dans les tissus.
Aussi, en ce qui concerne la morphine, allons-nous essayer de préciser sous quelle forme et comment nous devrons tenter la recherche de cet alcaloïde.
Sort de la morphine dans l'organisme et sa résistance à la putréfaction.
Les avis sont très partagés sur le sort que peut subir la morphine en traversant l'organisme. Diverses théories ont été émises pour expliquer la disparition ou les transformations subies par cet alcaloïde.
Voici d’abord ce que dit Kohn-Abrest [1] à la fin d’une conférence sur « Les progrès en chimie toxicologique »
« Le chimiste doit compter avec la destruction des alcaloïdes in vivo, qui paraît autrement active que la destruction sous
l'influence de la putréfaction »,
Et peu après il ajoute :
« Dans ces conditions, il m’apparaît que seul l’excès d’alcaloïde peut être décelé, c’est-à-dire la quantité dépassant la dose strictement mortelle... »
Cette idée de la destruction de la morphine dans l'organisme, nous la retrouvons dans son Traité de chimie toxicologique [2], où il insiste sur la destruction particulièrement active de la morphine chez les morphinomanes et chez tous les êtres accoutumés à cet alcaloïde. De même le lapin est, d’après lui, un des animaux dans l'organisme duquel la morphine se détruit le plus rapidement. :
Faust [3] indique lui aussi que la morphine est entièrement détruite dans l'organisme.
D'expériences faites in vitro, Dorlencourt [4] a déduit que le foie agit in vitro pour détruire la morphine, que cette propriété s’exagère au fur et à mesure que l’accoutumance s'établit et qu’elle est même proportionnelle à cette dernière.
Plus récemment, Fabre [5] a essayé de rechercher le lieu où s’ellectue cette transformation de la morphine dans l’organisme. Après de nombreuses expériences faites in vitro sur le sang, le foie, le rein, il a conclu que seul le foie semble agir sur la transiormation ou la destruction de la morphine. Pour mieux s’en assurer, il a réalisé la circulation aëtificielle, dans le foie d’un lapin, d’une solution de chlorhydrate de morphine dans le sérum physiologique. Il remarqua que, peu à peu, les réactions de la morphine sur la solution ainsi perfusée s’atténuent et qu'elles deviennent même parfaitement négatives. Recherchant alors la morphine sur l’organe lui-même, les réactions demeurèrent négatives. |
Il existe deux autres théories sur le sort de cet alcaloïde dans l'organisme :
L'une émise pour la première fois par Stolnikow [6] et reprise ensuite par Mayer [7] se base sur ce que la morphine — composé phénolique — se combine à l'acide sulfurique ou à l'acide glycuronique et s’élimine sous forme de combinaisons ne présentant plus les réactions du composé primitif, ;
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La seconde théorie, appuyée par Donath [8], Marmé [9], Lamal [10] se base sur ce que la morphine, composé facilement oxydable, se transforme dans l'organisme en un produit d’oxydation (oxymorphine, pseudo-morphine, déhydro-morphine). Les expériences de Gérard et Ricquet [11] démontrent que le rein, en particulier, est susceptible, par une action diastasique, d’oxyder cet alcaloïde. Et ils semblent croire, avec Deléarde [12], que dans l'organisme la transformation en oxymorphine peut être accompagnée de la transformation en dérivés sulfoniques ou glycuroniques, composés peu stables.
De ces différents travaux, il semble ressortir que, dans le cours d’une expertise médico-légale, il faille rechercher, à côté de l’alcaloïde en excès, les dérivés d’oxydation ou de sulfonation : l’oxymorphine et les morphine-sulfonates.
Avant cependant d'aborder l’étude de ce problème, il nous reste à dire quelques mots sur la résistance de la morphine à la putréfaction.
D'après W. Storm van Leeuween [13], il existerait dans l’organisme des substances neutralisantes qui agiraieñt in vitro non pour détruire l’alcaloïde, mais pour le fixer; ces substances pouvant se trouver dans le sang ou même ailleurs. Doepmann [14] indique dans son travail que la morphine résiste assez bien à la putrélaction. Il est en cela d’accord avec M. W. Autenrieth [15], Pantzer [16], Tardieu, Magnin [17]. Ce dernier, dans ure publication récente, semble indiquer nettement, en effet, que la morphine résiste pendant plusieurs années à la putréfaction. Kohn-Abrest indique par contre avec Ogier, dans leur Traité de chimie loxicologique, que la morphine résiste mal à la décomposition et disparaît assez promptement dans les organes putréfiés; il appuie ses dires sur les expériences de J. Dié.
Méthodes proposées pour la recherche des alcaloïdes, et plus particulièrement de la morphine.
Nous ne pouvons examiner ici toutes les méthodes. proposées pour la recherche médico-légale des alcaloïdes et notamment de
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la morphine, car elles sont des plus nombreuses. Nous ne citerons que les plus importantes, en étudiant seulement la séparation ou mieux l'extraction de l’alcaloïde, sans nous préoccuper de sa caractérisation.
Méruope pe Sras-Orro [18].
Cette méthode est basée :
4° Sur la solubilité dans l’eau et dans l'alcool des sels que forment les alcaloïdes avec certains acides tels que l'acide tartrique ou l'acide oxalique;
2° Sur la décomposition de ces sels par les carbonates acides;
3° Sur la solubilité dans l’éther des alcaloïdes mis en liberté par l’action des carbonates acides.
Dans cette méthode, les albumines sont éliminées par action de l’alcool tartrique, qui précipite ces corps, que l’on retient alors par filtration. Le traitement par les carbonates acides se fait seulement après avoir chassé complètement l’alcool et avoir fait subir au liquide aqueux encore acide un premier traitement à l’éther de pétrole, puis à l’okyde d’éthyle ou éther ordinaire, afin d’enlever les impuretés et les corps de la série des glucosides. Cette méthode n’est pas sans défauts, car en plus des manipulations longues et compliquées, le dissolvant utilisé est presque sans action sur la morphine, ce qui par suite pourrait, dans le cas de la recherche de cet alcaloïde, donner des résultats différents de la réalité.
Méruone pe DRrAGENDORFF [19].
Dans cette méthode, les viscères, finement broyés, sont traités par de l’eau acidifiée par l’acide sulfurique. On fait macérer la masse au bain-marie et on filtre. Les alcaloïdes passent alors dans le filtrat sous forme de sulfates solubles. Après avoir évaporé l'alcool et repris le résidu acide par de l’eau, on traite la solution aqueuse acide par divers solvants, que l'on fait agir dans un ordre donné. Puis après avoir alcalinisé
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la solution aqueuse par de l'ammoniaque, on lui fait subir l’action de quelques dissolvants, la recherche des alcaloïdes se faisant alors sur les résidus d’évaporation des divers solvants utilisés en milieu alcalin. |
Cette méthode très générale qui permet, en principe, d'’isoler par groupes distincts les alcaloïdes, comme on isole par groupes les métaux en analyse minérale, n’est pas à recommander dans une expertise légale. Elle est plus théorique que pratique, car en réalité, un même alcaloïde peut se partager en plusieurs groupes, ce qui diminue d'autant la quantité sur laquelle on devra tenter la caractérisation. La morphine n’échappe pas à cette objection et, en outre, au cours des opérations forcément longues, elle a le temps de passer à l’état cristallin, ce qui la rend presque totalement insoluble dans les dissolvants organiques.
Méruope p'Erpmann Er UsLar [20].
Les matières à «essayer sont pulpées avec de l’eau et additionnées de CIH, puis portées pendant une ou deux heures au bain-marie à 60-80 degrés. On passe ensuite, puis on concentre en milieu ammoniacal jusqu’à siccité. On fait ensuite des extractions avec l'alcool amylique chaud, puis ce? purifie l’alcaloïde extrait par passage en milieu aqueux acide et reprise par l'alcool amylique en milieu ammoniacal.
Cette méthode, dont le principe fut utilisé par plusieurs auteurs et appliqué à la morphine, a cependant plusieurs inconvénients. Parmi les reproches que l’on peut lui faire, nous dirons que l’évaporation de l'alcool amylique est une opération extrêmement pénible à cause de l'influence nuisible qu'il exerce sur les organes respiratoires. D’un autre côté, s’il a un avantage comme dissolvant de la morphine, il faut ajouter qu'il a le gros inconvénient de dissoudre fort bien l’urée, ce qui est à considérer quand on opère la recherche de la morphine sur des urines. En plus des inconvénients propres à l’alcool amylique, cette méthode a le gros défaut d'utiliser — ainsi que de nombreuses autres méthodes d’ailleurs — comme
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