DANGERS À CRAINDRE
Il y a quelques années, lors de la réunion à Québec de l'Association forestière du Canada, parmi les importants travaux qui furent lus au cours des séances, on remarqua tout particulièrement l'étude d'un savant entomologiste de Lévis sur les insectes nuisibles aux forêts. L'énumération de ces ennemis des bois, quelque parfaite qu'elle fût, me parut présenter certaines lacunes, et je me permis de suggérer l'addition de trois insectes, oubliés par le spécialiste, et qui, dans mon opinion, font plus de tort aux forêts que tous les autres ensemble. Ces terribles insectes, vous ne les rencontrerez jamais dans les collections savamment classées et étiquetées des musées ; cependant tout le monde les connaît car ils courent les rues. Voici les noms que je proposerais de leur donner : Ignorantia vidgaris, Indiiferentia communis et Inûuentia politic a.
Oui sans doute, et nous devons le dire bien haut, l'indifférence et l'ignorance, voilà deux terribles ennemis de nos forêts. Car, à prendre les choses telles qu'elles nous paraissent, c'est à peine si, chez plusieurs d'entre nous, on commence à se douter qu'il y ait ici une question forestière. Et quelquefois ceux-là même qui commencent à ouvrir les yeux se disent, comme pour calmer leur conscience : " Etant admis que cette question existe, il ne nous appartient pas à nous, simples citoyens, de la résoudre, mais cela regarde les pouvoirs pub&cs " ; et on laisse aller les choses comme par le passé, sans s'occuper autrement du sort que l'on prépare à ceux: qui nous succéderont. " Les générations futures, se dit-on, à quoi bon y penser? Quand le temps sera venu, nos fils feront comme nous, ils se débrouilleront. " C'est la léthargieaveugle au moment du danger.
Il est urgent plus que jamais, et pour tous les citoyens, d'examiner à fond cette question forestière, précisément à raison de son importance, de sa complexité et de la difficulté que présente sa solution. Nous devons travailler à former l'opinion publique par une discussion sérieuse, conduite sans parti pris, discussion à laquelle tous les intéressés, c'est-à-dire, tout le monde devrait prendre part. A ce propos, si on me permettait une suggestion, je demanderais à la Société d'économie sociale de Québec de s'emparer de ce sujet et de le traiter à tous les points de vue, en s'inspirant des conditions économiques du pays. C'est une question actuelle, importante entre toutes et digne de tenter tous les esprits éclairés et vraiment patriotiques.
Quant aux influences, aux intrigues politiques, je crois qu'elles constituent le plus terrible des fléaux qui menacent nos forêts, celui qui, de tous, est le plus à craindre. L'électeur en effet, assoiffé d'exploitation forestière, menace son député de changer de couleur si celui-ci refuse d'user de son influence pour obtenir des pouvoirs publics, ce qu'il désire, c'est-à-dire des terres à bois exploitables; le député de son côté exerce toute une pression savamment calculée sur le malheureux ministre dont il est d'habitude un des plus fermes soutiens. Et dans ce lamentable conflit entre l'intérêt public et des convoitises inavouables, c'est trop souvent la forêt qui devient la victime. Voilà comment on peut s'expliquer cette réponse navrée que l'on dit avoir été faite autrefois, il y a bien longtemps, par un ministre aux abois à quelqu'un qui lui disait que, d'après les données de la science forestière, on ne devait pas ouvrir tel ou tel canton à la colonisation : " La science forestière peut-être disait le ministre mais l'intérêt politique ! "
Voilà donc les trois ennemis à qui nous devons faire une lutte sans trêve ni relâche. Le bon combat est déjà commencé et il se poursuit vigoureusement. Les pouvoirs publics sont en éveil. Tous, nous devons tenir à conserver notre principale richesse nationale, et cela en dépit même de l'incurie souvent trop marquée hélas! des propriétaires, je veux dire la nôtre propre. Nous voulons aussi la protéger contre les convoitises mal déguisées de nos puissants et insatiables voisins. Quoiqu'on en dise, soyons bien assurés que nos forêts, en dépit de toutes leurs richesses, ne sauront pas suffire pendant longtemps à nos propres besoins et, en même temps, satisfaire l'appétit gargantuesque des Américains, car celui-ci, dans l'état actuel des choses, menace d'aller toujours en augmentant. Soyons plutôt trop prudents que pas assez. Restons du bon côté de la ligne qui sépare nos vérita-
blés intérêts des leurs, et que leur exemple même, menacés qu'ils sont à courte échéance d'une famine de bois, nous serve de leçon. Il n'y a pas de richesses, quelques considérables qu'elles soient qui puissent résister à une exploitation irrationelle. Quand on dépense à la fois capital et intérêt, on arrive nécessairement à la banqueroute, et souvent plus vite qu'on ne le pense.
Permettez-moi, en terminant, de citer à ce sujet une voix plus autorisée que la mienne. Tout dernièrement, M. Henry, professeur à l'Ecole forestière de Nancy, écrivait à M. Piché : " Cette classification en terres agricoles et terres forestières me paraît bien utile. Si elle avait existé en France on n'aurait pas défriché des centaines d'hectares qu'il faut reboiser maintenant. La flore herbacée et l'état de la végétation arborescente vous guideront plus sûrement peut-être, et surtout plus vite que l'analyse du chimiste. Englobez dans les terres agricoles les surfaces qui sont manifestement fertiles. Il sera toujours temps, à mesure que la colonisation s'étendra, de diminuer un peu la part du territoire forestier en donnant peu à peu aux agriculteurs les meilleures parties de ce territoire. "
En parlant ainsi, M. Henry avait sans doute à la pensée ce qui se passait actuellement en France. Après une dilapidation sans nom des forêts de montagnes pendant la révolution française, le pays se trouve maintenant en face de deux dangers : inondations annuelles désastreuses et famine de bois. On craint, chez le public français qui pense, de voir se réaliser la prédiction de Colbert, je crois, qui disait que la France périrait un jour faute de bois. Voilà pourquoi le gouvernement français s'est mis aujourd'hui vigoureusement à l'œuvre. Il consacre des millions à reboiser les parties dénudées des Alpes, des Pyrénées et des Ardennes, partout où la chose est matériellement possible. Il espère arriver ainsi à régulariser les cours d'eau, les torrents de montagnes, de façon à diminuer les dangers des inondations. C'est encore dans le même but qu'il réglemente avec plus de soin les pâturages des hauts plateaux, afin d'assurer au sol une plus grande stabilité. Grâce à ces sages mesures, on arrivera à rétablir l'état primitif.
Et savez-vous dans combien d'années la France compte avoir terminé cette tâche de réfection du domaine public forestier? Pas avant un ou deux siècles, et cela coûtera des centaines de millions. Bel exemple d'un gouvernement qui ne craint pas d'attendre, ni de décrété des mesures qui ne produiront leur plein effet que dans cinq ou six générations.
Donc en matières de forêts, il faut que les pouvoirs publics sachent déployer une grande prudence et une sage clairvoyance. Leur responsabilité est énorme, et ils ne peuvent pas espérer remplir tout leur devoir, s'ils ne s'efforcent pas de voir aussi loin que possible dans l'avenir. Nous suggérerions humblement, à ce propos, de passer par dessus tous les intérêts mesquins du moment, et d'avoir constamment devant les yeux la souveraine importance de la pérennité de la fortune nationale. Car, après tout, si les ministres changent quelquefois, le pays et ses intérêts économiques demeurent.
J'ai fini. Avant de vous dire adieu ou au revoir, je me crois obligé de faire apologie pour le ton un peu sec, un peu cassant peut-être, dont je me serais servi dans quelques-unes de mes affirmations. Veuillez croire que je n'ai nullement la prétention d'imposer, sans espoir de retour, une manière de voir plutôt qu'une autre. Les questions scientifiques ou économiques n'ont absolument rien de dogmatique. Elles restent toujours ouvertes à la libre et loyale discussion.
Tout ce que j'ai voulu faire, en préparant ce travail, a été de démontrer l'existence à Québec d'une question forestière doublée d'une question de colonisation. Si vous croyez que ce délicat problème est encore à résoudre, je suis sûr que vous vous renseignerez sur ses différents aspects, et que vous en arriverez à une solution rationelle. Si celle-ci ne cadre pas avec ma manière de voir, tout en étant plus sérieusement motivé, je ne serai pas le dernier à vous applaudir.
DISCOURS DE M. G.-C PICHE