AURE
Vous pouviez ne prendre de votre place
DE MADAME DE MATNTENO^', laS
que ce qui vous plaisoit : vous étiez maîiresse de tout.
Jel'étoisde ce qui ne me touchoit point, et jamais un moment de ce que j'aurois voulu.
Que pouviez -vous désirer que vous n'eussiez pas ?
MADAME
De faire du bien, et d'être quelquefois en liberté.
LUCIE
Il me semble que c'est un doux esclavage que ''d'être nécessaire à ce qu'il y a de plus grand suf la terre.
Nul esclavage n'est doux , et l'amitié des grands ne se fait sentir que dans les commencements.
Vous convenez donc qu'il y a eu de»
temps heureux.
La vanité enfle et enivre pour quelques moments; mais ces moments sont courts, et on sent bientôt le poids de ses chaînes.
CLAIRE
Si vous aimiez les plaisirs, vous en aviez.
MAUAMK.
On les a selon le goût des grands , et presque jamais selon le sien,
CLÉaiENCE.
Si vous aimiez à vous faire descréatures, vous le pouviez.
On est plus souvent refusé qu'on n'obtient ce qu'on demande; et il faut bienlôt se résoudre à ne rien vouloir.
Je n'aurois jamais cru qu'on apprît à la cour à devenir philosophe.
MADAME
Ce n'est pas assez d'y être philosophe ; il y faut un plus puissant secours.
Seroit-ce la cour qui vous auroit inspiré la piété?
MADAME
Je la crois du moins aussi nécessaire pour supporter la faveur , que la disgrâce.
LUCIE
Ce seioit plutôt fait de tout quitter.
Mais on peut, en faveur, se réserver des plaisirs que l'on auroit en particulier, et jouir de la société de ses amis.
On n'a plus d'amis quand on est en faveur (i); la place qu'on occupe devient l'objet de l'envie , et chacun veut en profiter. Plus de société , plus de liberté , plus de simplicité ; tout devient habileté, desseins, complaisances forcées, flatteries sans mesure , et aigreur dans le fonds.
CLÉMENCE
Au moins la famille ne peut manquer; et on peut jouir de sa faveur avec ses proches.
MADAME
On devient étranger dans sa propre famille ; votre frère est votre espion, et se joint aux cabales qui veulent obtenir quelque chose de vous.
(i) ■Madame de Maintenon écrivoit en 168G af l'abbé Gobelin , son confesseur : « Ma faveur " m'est embarrassante jnsque dans le confession- X nal , et j'espérois vous trouver, pour moi , tci " que j'étois aux Filles- Jileues. ■
DK MADAME DE MAlNTENOrT. I29
CLEMENCE
Mais ne seroit-il pas juste et raisonnable d'avancer sa famille ?
Oui , mais il est impossible de les contenter; leur idée va toujours plus loin que la raison, et même la possibilité; de sorte que l'on souffre par la peine que l'on a d'obtenir des grâces pour eux, et par celle de ne les voir jamais satisfaits (i).
Ce prince qui vous aime assez pour vous distinguer du reste des hommes , n'est- il pas ravi de vous faire plaisir?
Ce prince croit que votre seul plaisir est de le voir et d'être aimée de lui.
(i) Madame de Maintenon écrivoit à madame de Caylus , le 9 mars 1698 : « Ce ne sera que ■ dans un autre monde que mes proches verront « si j'ai pu faire autrement que ce que je fais. » ( Lettres de M. , t. m , p. 272 , éd. de i8i5, )
l3o CONVERSATIONS INÉDITES
CLÉMENCE
Quoi ! sans vous donner d'autres marques de son amilié ?
MADAME
Les princes sont gâtés dès leur enfance; à peine peuvent-ils entendre, qu'on leur dit que le souverain bonheur est de les voir : ils forment leur idée sur ce principe, et ensuite leur opinion et leur conduite.
Je commence à comprendre, en effet, que le plus court est de tout quitter pour s'attacher à eux, et qu'ensuite on peut être fort heureux, en partageant toute leur grandeur.
Ajoutez aussi qu'il faut partager leurs maux , souffrir de leurs défauts , de leur humeur; s'intéresser à ce qui les touche.
LUCIE
On pourroitne les pas tant aimer.
DE MADAME DE MAINTENON. l3l
Il n'y a rien de si cruel que de sacrifier sa vie, ses soins, et tout son temps, pour quelqu'un qu'on n'aime pas,
CLAIRE
En vérité , madame , vous me persuaderez à la fin, qu'il n'y a rien de plus malheureux que la faveur, et qu'il faut y renoncer pour vivre seule.
On n'en est pas maître quand on a été si élevée, la chute ne peut être que rude : vous êtes comme disgraciée, tout le monde vous insulte ; cette faveur qui n'a pu vous satisfaire a bien pu vous gâter , et vous ne trouvez plus que des contradictions , et même des persécutions, d'autant plus sensibles que vous avez été accoutumée à des flatteries et à des complaisances dont la privation se fait plus sentir que la jouissance.
iZl CONVERSATIONS INÉDITES
CLÉMENCE
Pourquoi des persécutions ?
MADAME
C'est que vous avez attiré l'envie en vous élevant au-dessus des autres, et ils veulent s'en venger quand ils n'ont plus rien à espérer de vous.
CLAIRE
Quel remède donc à un état si triste ?
MADAME
Le remède unique et général , c'est la piété.
Nota. Cette conversation est la dernière de celles qui ont été recueillies par mademoiselle d'Aumale ; le reste du deuxième volume est en blanc.
Elle est fort remarquable. Madame de Maintenon s'y est peinte à tel point, qu'il est impossible de ne pas le reconnoître. 11 y règne une sagesse qui rappelle le Télémaque.
La conversation sur la Faveur n'a pu être composée par madame de Maintenon que depuis la mort du Roi.