‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 25 sur 59 · I.'l Mil ] Il R · texte numérisé non relu

I.'l Mil ] Il R

Eh ' mais, le gouvernement donc '■ puisque c'esl le si nemenl qui noui i il le peuple.

LE GOUVERNEMENT QUI NOURRIT LE PEUPLE. 13o

l'économiste.

Fort bien. Dans quelle catégorie votre gouvernement nourricier rangera-t-il les cornichons, par exemple?

l'émeutier.

Dans la catégorie des aliments agréables apparemment, car on peut s'en passer à la rigueur. l'économiste.

On n'en aura donc qu'à tour de rôle. Une province en aura pendant un mois ou six semaines, puis ce sera le tour de la province voisine, et ainsi de suite, de façon que la récolte soit également répartie entre tous les habitants du pays. Et ceux qui aiment les cornichons tous les jours, que feront-ils? l'émeutier.

Ils songeront que l'Égalité et la Fraternité s'opposent à la satisfaction de cet appétit immodéré et ils se soumettront à la loi.

l'économiste.

Et ceux -qui ne peuvent pas souffrir les cornichons?

l'émeutier.

Oh ! on ne les forcera pas d'en manger.

l'économiste.

Pourtant il faut une règle ! Et Voyez la difficulté qui va se présenter ici ; vous me distribuez un aliment agréable... que je ne puis pas souffrir... Je ne le consomme pas. Il est donc juste que vous me donniez un autre à la place... Ceci en vertu de l'égalité des estomacs, car il me faut une part égale ou équivalente à celle de mes frères.

Sans doute. Vous demanderez un équivalent.

l'économiste.

A qui le dcmanderai-je?

l'émeutier.

Au comité des aliments.

l'économiste.

Je prévois que ce sera un comité bien occupé.

l'émeutier.

Il y aura des sous-comités. Il y en aura un pour les équivalents.

l'économiste.

Je doute fort qu'il suffise à sa besogne. Car on est rarement satisfait de son lot. Votre sous-comité sera accablé de demandes d'équivalents.

l'émeutier.

Il ne satisfera que les demandes raisonnables.

L'KCDNo.Mr- I I .

El commenl s'assurera-t-il qu'elles le. sont? Comment pourra-t-il se convaincre si je ne puis positivement pas souffrir les cornichons?

l'émei tibr.

< >h ! si l'on y mel <!<• la mauvaise volonté, tant pis ! Que les difficiles se soumettent. La loi ne saurait entrer dans de tels dél

i. i .. ONOMIS M..

Allons, je vois bien que, sous peine de déranger

l'économie de leur merveilleuse organisation

I ariens sont condamnés à aimer les

cornichons... mais pendant un mois ou

tour de rôle. Tanl pis pour ceux qui

ne les aiment pas assez, tant pis pour ceux qui les aiment trop!

l'émeutier.

1 11 faut considérer un système dans son ensemble, et ne point tâlillonner sur les détails. l'économiste.

C'est qu'un ensemble se compose de détails, et que, jusqu'à présent, ceux de votre nourriture icarienne ne me paraissent pas régalants.

l'émeuïier.

. Au moins vous ne trouverez rien à redire au mode de distribution des aliments. Dans notre société anarchique, chaque ménagère est obligée d'aller perdre un temps précieux chez son boucher, chez sa marchande de légumes, au marché aux poissons, etc., etc. En Icarie, on vous apporte votre nourriture dans une corbeille, et vous n'avez plus qu'à la consommer.

l'économiste.

Soit! mais qui choisit le contenu de la corbeille? Est-ce le consommateur?

l'émeutier.

Allons donc! ce serait une belle anarchie! L'administration ne saurait auquel entendre. On se battrait aux portes des magasins. C'est l'administration qui choisit le contenu de la corbeille destinée à alimenter les repas privés, comme c'est elle qui règle le menu des repas communs ; c'est l'administration qui fait tout.

l'économiste.

C'est que, voyez-vous, il y a des gens qui pré-

fèrent choisir leurs provisions eux-mêmes, dût-il leur en coûter un peu de peine, plutôt que de les laisser choisir par autrui. Et votre administration, de quoi se compose-t-elle ?

l'émeutier.

Elle se compose d'administrateurs nommés par le suffrage universel.

l'économiste.

Et qui vous garantit que vos administrateurs ne garderont pas pour eux les meilleurs morceaux? l'émeutier.

Oh! ils en sont incapables! Des administrateurs nommés parle suffrage universel!

l'économiste.

C'est juste. Le suffrage universel est infaillible... môme en l carie. El par qui les corbeilles serontelles portées à domicile?

l'émei tier.

Par des fonctionnaires préposés à cette fonction.

i.'i .. 0NOM18TE.

Par des fonctionnaires d'un rang inférieur?

L'ÉMEI mi;.

I n'y a, en [carie, ni rangs supérieurs ni rangs in férié ui b. Tous les [carions Boni égaux.

i.'i I ONOMISTE.

' ' Je suppose que le fonctionnaire porte corbeilles de votre arrondissement voue ail pria en grippe, el qu'il ait, au contraire, une Bympatbie marquée pour rôti dont la femme ou la

aile...

l'émeutier.

Je vous répète qu'en Icarie tous les fonctionnaires sont nommés par le suffrage universel. Cette garantie-là suftit bien, ce me semble. D'ailleurs, si, contre toute attente, le fonctionnaire porte-corbeilles se montrait négligent ou infidèle, on pourrait le dénoncer à l'administration.

l'économiste.

Par quelle voie?

l'émeutier.

En adressant une plainte au sous-comité chargé des réclamations.

l'économiste.

Lequel ne serait évidemment point surchargé de

besogne.

l'émeutier.

Lequel connaîtrait son devoir et saurait le remplir. La plainte serait donc reçue et examinée. Une enquête serait dressée. Si elle était défavorable au fonctionnaire, il en serait aussitôt référé au conseil d'État. Celui-ci ferait immédiatement dresser une contre-enquête, à la suite de laquelle il apprécierait, s'il y a lieu, oui ou non, d'autoriser les poursuites contre le fonctionnaire accusé de prévariquer. l'économiste.

Mais pendant ce temps-là qui porterait la corbeille?

l'émeutier.

Vous devez bien supposer qu'on ne saurait, sur la dénonciation du premier venu, et avant d'avoir constaté les faits, suspendre un fonctionnaire que le peuple aurait investi de sa confiance.

140 le commerce des grains.

l'économiste.

Et si ce fonctionnaire, exaspéré par ma plainte, ne me nourrit plus que de pain moisi et de viande faisandée, ou même s'il ne me nourrit plus du tout, que ferai -je?

l'émeutier.

Vous pétitionnerez ! Vous pétitionnerez! C'est un droit qui vous est garanti par la constitution d'Icarie, un droit imprescriptible!

l'économiste.

Elle est solide, la garantie ! Vous y fieriez-vous ? l'émeutier.

Si l'on prenait, pour appliquer ce système, des hommes corrompus par le milieu social où nous sommes, on s'exposerait, sans doute, à des mécomptes. Mais que ne peut une éducation égalitaire et fraternelle?

l'é< onomiste.

Avouez cependant qu'avant d'avoir inculqué à tous les «itoyens de votre république égalitaire <'t fraternelle un goût égal pour l'air des Fraises et le Jtriii-iirni. — pour les frères qu'ils ont dans la même rue, — pour les cornichons <'t les autres alimenta agréables, elle aura de la besogne, votre éducation égalitaire el fraternelle :

i.'i mu ■iii.it.

Je ne dis pas non) mais voyez donc les misères • lu régime actuel.

i.'i i onomistj .

Toul le monde n'es! pas nourri convenablement, tant -''-ii faut, sous le régime actuel; mais du moins

les plus pauvres gens sont libres de choisir et de consommer leuïs aliments à leur guise. Ils ne sont pas obligés d'obéir aux prescriptions de la loi ou aux convenances de la majorité pour les lieux, les h im nés et le menu de leurs repas. Ils ne sont pas non plus à la merci d'un fonctionnaire porte-corbeilles. Ils s'approvisionnent eux-mêmes chacun selon son goût ou sa fantaisie, et si leurs fournisseurs les servent mal, ils s'adressent à d'autres. C'est plus simple que de porter plainte à l'administration et de passer par la filière du conseil d'Etat. C'est aussi plus vite fait, croyez-moi!

Savez-vous, en définitive, ce qu'il a organisé, votre M. Cabet? Il a organisé la servitude de l'estomac. l'émeutier.

Et la sécurité de l'alimentation publique, la comptez-vous pour rien? Les maux de la disette ne seraient-ils pas inconnus sous ce régime, puisque le gouvernement serait responsable de la subsistance des populations? Il y aurait des abus de détail, je le veux bien, mais le peuple serait nourri, et c'est bien quelque chose !

l'économiste.

Ne l'est-il pas sous le régime actuel, en dépit des émeutes, des règlements et des prohibitions? Mais je nie qu'ungouvernement quelconque puisse assurer la subsistance du peuple, dût-il soumettre les estomacs à une servitude pire encore que celle du cabétisme. l'émeutier.

Et sur quoi vous fondez-vous pour nier ce que tous nos grands penseurs affirment?

Je me fonde sur une expérience qui a été tentée par des hommes dont vous ne récuserez certes point l'autorité, parles républicains de 93.

l'émeutier [étant sa casquette).

Salut et fraternité!

l'économiste.

Eh bien! vos républicains de 93 ont voulu confier au gouvernement le soin de nourrir le peuple, Savezvous quel a été le résultat de l'expérience? C'a été de réduire le peuple à la famine.

LE PROHIBITIONNISTE.

Vous devriez bien nous raconter cet épisode de la Révolution.

L'É 10NOMISTE.

11 a déjà été raconté bien souvent; mais, hélas 1 il ne l'a pas été assez encore, car l'expérience qui fut tentée alors et qui échoua d'une manière si désastreuse, malgré la puissance el l'étendue d(>* moyens employés pour la faire réussir, cette expérience esl demeurée comme non avenue.

l'émeutier.

Racontez la donc. Hais je connais à fond mon épopée révolutionnaire, j<' vous en préviens, el je ne

j (frirai point qu'on la calomnie.

i.'i i ONOMIS1 1 •

Je ne la calomnierai poinl ; je me bornerai à la i b cela suffira bien.

l i Mi l i n.i; il il PROHIBIT10NNIS1 I . .\ ■ ■ 0 U lo n 8 .

Notre génération sait, par expérience, que les révolutions sont toujours accompagnées d'une crise désastreuse. Toute révolution cause un mal présent, si elle promet un bien à venir. Et ce bien est toujours acheté cher, quand il arrive... Il en fut ainsi en 1789. La nation souffrait d'abus invétérés, et elle aspirait à une rénovation politique et sociale. Des esprits prudents et sages voulaient que la réforme s'opérât sans rien précipiter, sans rien exposer; mais, comme il arrive toujours, on n'écouta point ces esprits raisonnables, et la France se lança tête baissée dans la tourmente révolutionnaire. Dès le début de la Révolution, une crise analogue à celle dont nous avons été les témoins et les victimes en 1848, frappa toutes les branches de la production. Il en résulta aussitôt un redoublement de misère pour les classes inférieures et, pour la révolution, un redoublement de fièvre. Les ouvriers, qui ne trouvaient plus de travail dans leurs ateliers, se mirent aux gages des agitateurs, et ils formèrent l'armée permanente de l'émeute. Le mal provenant de cette crise inévitable de la production fut encore aggravé parla disette des subsistances, et celle-ci eut pour cause bien moins l'inclémence des saisons que l'ignorance des hommes. La crise alimentaire se manifesta dès les premiers jours de la révolution. Cependant, au témoignage d'un savant agronome anglais, Arthur Young, qui voyageait alors en France, la récolte avait été bonne. D'où provenait donc la disette? Elle provenait des mesures qui avaient été prises pour la prévenir.

M. Necker, l'auteur de l'ouvrage Sur la législation et le commerce des' blés, était ministre. Il voulut faire l'expérience du système de restrictions commerciales et d'intervention administrative qu'il avait préconisé dans son livre. En conséquence, il ordonna aux autorités des provinces de faire une enquête sur le produit de la récolte. Cette enquête, dressée à la hâte, ayant accusé un déficit, M. Necker s'empressa de prohiber l'exportation et de réglementer le commerce intérieur. Il renouvela l'ancienne défense de vendre et d'acheter ailleurs que sur les marchés, et il autorisa les magistrats à faire approvisionner ceuxci de gré ou de force. Ces mesures, lisons-nous dans le compte rendu qu'en publia M. Necker lui-même, étaient motivées par la nécessité d'empêcher « les achats et les accaparements entrepris uniquement en vue de profiter de la hausse des grains ». En même temps, M. Necker faisait acheter des quantités considérables de grains sur les marchés -étrangers. Ces achats, qui ne coûtèrent pas moins de quarantecinq millions au gouvernement, ne fournirent cependant à la France qu'un supplément de trois jours de subsistances.

l'émeutibr.

Eh! bien, cela valail toujours mieux que rien*

i.'i CONOMI8TE.

le vi. h- l'accorde. Seulement, le commerce ne se souciant point de se mettre en concurrence avec le gouvernement qui achetait pour revendre .\ perte, le commerce suspendit ses opérations, el !<• pays en fut réduit aux seules importations du gouvernement.

M. Necker, voyantque le mal allait croissant, fit publier alors qu'on no servait plus que du pain bis sur la table royale. Or, remarque Arthur Young, quelle conséquence le peuple devait-il tirer de cette assertion, si ce n'est que le pays était en danger de famine? L'alarme devint donc universelle, et bientôt les populations ameutées interceptèrent le transport des grains à l'intérieur, comme le gouvernement l'avait intercepté au dehors. La cherté ne manqua point de redoubler, et le prix du blé monta jusqu'à 50ou 57 li\ res le setier, ce qui était un prix de famine, dans une année où la récolte avait été ordinaire.

L'assemblée constituante, au sein de laquelle la liberté du commerce comptait des défenseurs éclairés et influents, l'assemblée constituante essaya de réparer les fautes de M. Necker, en faisant respecter la liberté de la circulation des grains à l'intérieur. Mais tout était alors en pleine désorganisation. La garde nationale, à laquelle on faisait jurer de protéger les convois de subsistances1, était la première à les arrêter; elle se rendait en armes sur leur passage et se faisait céder les blés au-dessous du prix courant. Le commerce des grains, entravé et dépouillé par ceux-là mêmes qui avaient mission de le protéger, ralentit ses opérations, et les subsistances devinrent de plus en plus rares dans les villes. Selon leur coutume, les masses ne manquèrent point d'accuser les « accapareurs » de causer le mal, et de réclamer des pénalités draconiennes contre ces « as-

i C'était un des articles du serment fédératif.

sassins du peuple ». En vain, les hommes éclairés de l'assemblée constituante et de l'assemblée législative essayèrent de lutter contre l'entraînement des préjugés populaires. Ils échouèrent, et sous la Convention, les faiseurs d'émeutes devinrent législateurs à leur tour.

Comme ils étaient convaincus que la disette qui avait régné en permanence depuis le commencement de la révolution était causée par les accapareurs, ils exhumèrent et remirent à neuf, en l'appuyant sur des pénalités formidables, toute la gothique réglementation du commerce des grains. Telle fut la célèbre loi des subsistances, décrétée le 4 mai 1795.

En vertu de cette loi, tout marchand, propriétaire ou cultivateur, était tenu de déclarer à la municipalité les quantités de grains qu'il possédait. Les fausses déclarations étaienl punies de la confiscation des grains. Les ventes ne pouvaient avoir lieu ailleurs (pic dans les marchés, sous peine d'une amende de .'iOO à 1,000 livres, qui était encourue par le vendeur et l'acheteur. Les corps administratifs et municipaux étaienl autorisés à requérir, chacun dans son arrondissement, tous marchands, cultivateurs ou propriétaires à garnir les marchés. Ils pouvaient égalemenl requérir les ouvriers pour battre les gerbes, en cas de refus des propriétaires. Nul ne pouvait, sous peine de confiscation, se Boustraire aux réquisitions, .t moins de prouver qu'il ne possédai! pas assez de i.un pour sa propre cona mation jusqu'à la récolte. Tout individu se livrant au commerce des grains était obligé d en faire la déclaration à la muni-

cipalité. On lui délivrait un extrait de cette déclaration, qu'il était tenu d'exhiber dans les marchés, où des officiers publics écrivaient en marge les quantités qu'il avait achetées. 11 était obligé aussi de tenir des registres portant les noms des personnes à qui il avait acheté et vendu. Dans les lieux où il achetait, on lui délivrait un acquit à caution signé du maire et du procureur de la commune. Dans les lieux de vente, on lui en donnait une décharge avec les mômes formalités; après quoi il était tenu de représenter son acquit à caution dans les lieux d'achat; le tout sous peine de confiscation et de 300 à 1,000 livres d'amende. Enfin, la loi ordonnait l'établissement d'un maximum. Pour fixer ce maximum, les directeurs des districts avaient adressé à ceux des départements les mercuriales des marchés de leur arrondissement depuis le 1er janvier jusqu'au 1er mai. Le prix moyen devait servir de maximum. Le maximum devait décroître ensuite dans les proportions suivantes : au 1er juin, il devait être réduit d'un 10°, d'un 20e sur le prix restant au 1er juillet, d'un 30e au 1er août, d'un 40e au 1er septembre. Tout citoyen convaincu d'avoir vendu ou acheté au-dessus du maximum était passible d'une amende de 300 à 10,000 livres. Telle était, dans ses principales dispositions, la loi du 4 mai 1795, que les montagnards, Robespierre en tête, firent voter par la Convention. Qu'en résulta-t-il ? L'abondance reparut-elle? Non. Les maux de la disette redoublèrent, au contraire, et cela se conçoit. Faire le commerce des grains sous un tel régime, c'eût été se mettre, de gaieté de cœur, sous le couteau de la

guillotine. Le peu de commerce qui subsistait encore s'arrêta donc, et les villes en furent désormais réduites aux subsistances que les municipalités y faisaient apporter de gré ou de force. Cependant, les auteurs de la loi du i mai, ne pouvant admettre que cette œuvre de leur sagesse eût aggravé le mal, s'en prirent plus que jamais aux accapareurs, dont Collot-d'IIerbois, ex-comédien passé législateur, se chargea de dresser l'acte d'accusation.

l'émeûtier.

Et c'est un fier morceau d'éloquence, allez! Je le sais par cœur.

l'économiste.

Quelle mémoire pernicieuse vous avez!

l'émeûtier.

Ge n'est pas long, mais comme c'est fort! (Juellc moelle de lion ! ICcoutez plutôt.

Citûvi \s tnmission que vous avez créée pour s'occuper do l'agiodes accaparements a ii\é constamment son attention sur ces deux fléaux, dont les ravages se multiplient de la manière la plus effrayante. Occupée a porter le flambeau <lans toutes les sinuosités, dans tous les détours a la faveur desquels les agioteurs -•• dérobent à l'œil «les luis et où ils s(! retranchent sans cesse,

occupés de la ruine de la patrie, lu commission propose des

moyens sûrs pour que cet animaux astucieux et féroces, enfermés

dans et sffreux labyrinthe, se trouvent pris dans leurs propres ■ ai ne ne- victimes «les crimes qu'ils ont

Mais oie' lui -m- |.-s accapareurs est de tOUtOl la pins ,i<- ; la douleur 'lu peuple la Sollicite ; la différer un instant,

complice de tous les maux dont le peuple souffre..*

l' i l'orateur fait remarquer que les agioteui - <•! les . » i «iii - "ni toujours \"iiiu ■ déi r les repu-

bliques naissantes, et il cite l'exemple de l'Amérique du Nord ; puis il continue :

Et quoi de plus nuisible, citoyens, que cotte légion barbare qui inédite jour et nuit tous les genres d'assassinats et surtout l'assassinat des pauvres! Car c'est assassiner le pauvre que de lui ôter, par d'horribles spéculations, les moyens de pourvoir h ses besoins les plus pressants : la nourriture et le vêtement. La nature est abondante et libérale, et les accapareurs s'efl'orcent continuellement, par des attentats sacrilèges, à la rendre stérile et impuissante. La nature a souri à notre révolution et l'a sans cesse protégée; et les accapareurs, d'accord avec les tyrans, nos ennemis, machinent chaque jour des calamités et des moyens de contre-révolution ; ils craignent que le véritable ami de la liberté, le vertueux indigent, n'ait trop de sang à verser pour cette belle cause; ils s'épuisent en conspirations pour en tarir les sources dans ses veines généreuses. Plus l'humanité parle haut en faveur de celui qui souffre, plus ils voudraient que la société fût dure à son égard; c'était lîi l'axiome favori de nos tyrans. Citoyens, c'est à vous de faire tonner la voix des hommes libres; il vous appartient de réduire au désespoir et au silence toutes ces passions viles, les plus cruelles ennemies d'une nation franche et généreuse. Un petit nombre d'hommes influents, coalisés au milieu de nous pour nous affamer et ruiner toutes nos ressources, peut-il être longtemps redoutable? Conserveront-ils longtemps, ces vampires, le droit de mettre un impôt immense et journalier sur nos consommations?...

l'économiste.

Aurez-vous bientôt fini ?

l'émeutier.

Gomment, vous êtes insensible au mérite de ce style?

l'économiste.

Il me guillotine les oreilles, votre style ! Encore s'il n'avait jamais guillotiné autre chose. Mais, hélas ! autant de phrases, autant de têtes coupées.

Mais arrivons à la conclusion du rapport de Gollot*

d'Herbois. Cette conclusion, c'est un décret (rendu le 27 juillet 1793) par lequel l'accaparement était déclaré crime capital. Le tiers du produit des marchandises dénoncées appartenait aux dénonciateurs. Tout détenteur de marchandises de première nécessité était tenu, en vertu du même décret, de les déclarer à la municipalité et d'en afficher le tableau devant sa porte.

En conséquence de ce décret, on se mit à courir sus aux accapareurs. Savez-vous combien on découvrit de ces animaux astucieux et féroces, de ces vampires? On n'en découvrit pas un seul.

l'émeutibr.

Cela n'est pas croyable.

l'économiste.

Cela est ainsi cependant, les documents officiels du temps en font foi. Et cela se conçoit. Personne n'osait plus faire le commerce des grains. Où donc aurait-on pu trouver des accapareurs?

.Mais il fallait bien que les grains fussent mis à la portée des consommateurs, et comme les négociants terriûés par les décrets de la Convention n'osaient plus remplir cette fonction nécessaire, ce fut le gouvernement qui s'en chargea.

il HEUTIER.

Enfin !

i.'i conomi

Ce fut le gouvernement qui se chargea de nourrir le peuple français. Voici comment il B*y prit. Une « ommission, dite des subsistances el des approvisionnements, fut instituée avec la mission de pourvoir .1

l'alimentation du pays, soit par des acbats de gré à gré, soit par des achats forcés ou réquisitions. Cette commission eut bientôt plus de dix mille employés sous ses ordres, et elle dépensa jusqu'à trois cents millions par mois. Elle acheta à l'étranger des masses de grains qu'elle revendit à perte, en sorte qu'au bout de quinze mois elle était en déficit de 1,400 millions.

Au moins avait-elle rempli sa tâche? Avait-elle nourri le peuple? Hélas! le peuple, nourri par le gouvernement, mourait littéralement de faim. Les choses en vinrent au point que Barrère, ne sachant plus quel expédient invoquer, proposa à la Convention « d'ordonner « un jeûne général et un carême civique ».

Voilà à quoi aboutit en France le système du gouvernement qui nourrit le peuple! Pourtant ce ne furent ni la bonne volonté ni la force qui manquèrent au gouvernement révolutionnaire pour faire réussir ce système. Délations, confiscations, guillotinades, il mit tout en œuvre. Aucun scrupule ne l'arrêta ; il ne recula devant rien. Et pour aboutir à quoi? A un jeûne général et à un carême civique.

Après le 9 thermidor, lorsque la France eut été débarrassée de la tyrannie de Robespierre, on renonça à ce système dont l'impuissance n'était que trop constatée et l'on en revint à la liberté du commerce des grains. On supprima le maximum, on rapporta la loi sur les accapareurs et l'on recommença à protéger efficacement les transports des grains, au lieu de les laisser arrêter et piller. Qu'en résulta-t-il?

C'est que l'abondance renaquit comme par enchantement et qu'il ne fut plus question déjeune général ni de carême civique.

LE PHOÏIIBITIONNISTE.

L'expérience est concluante, avouez-le.

l'émeutier.

Oh! un échec ne prouve rien.

l'économiste.

Soit! Mais croyez-vous qu'où le gouvernement révolutionnaire a échoué, malgré sa puissance formidable, un autre gouvernement puisse aisément réussir?

l'émeutier.

Je ne dis pas que ce soit facile. Voyez cependant l'Icarie.

l'économiste.

L'Icarie n'existe que sur le papier, vous |e savez bien. L'Icarie n'esl qu'un rêve, el il s'agit ici de réalités. Nonl un gouvernement ne saurait nourrir le peuple. Un gouvernement a pour mission de faire régner la justice, de garantir la sécurité des personnes et des propriétés, et c'est là, croyez-moi, une lâche bien assez vaste et assez ardue. Qui trop embrasse, mal > ti nui.

l'émeutier.

Vous voulez donc que le gouvernement se croise les bi

l.'l i (i.Nf).MI- I I .

lui e régner la justice, pi otéger les personne les pi

l'émeutier.

Et si le peuple souffre?

l'économiste.

C'est une raison pour ne pas aggraver ses souffrances.

l'émrutier.

Mais encore, le gouvernement et les communes ne sont-ils pas tenus de prendre des mesures pour assurer la subsistance des populations aux époques de disette? Ne peuvent-ils, par exemple, acheter des grains pour les revendre au prix coûtant, ou même au-dessous du prix coûtant? Le gouvernement ne peut-il encore allouer des primes à l'importation des substances alimentaires?

l'économiste.

M. Necker avait fait acheter pour quarante-cinq millions de blés à l'étranger, et il les faisait revendre au-dessous du prix coûtant. Quel a été cependant le résultat de cette mesure philanthropique? C'a été d'aggraver le mal. Pourquoi ? Parce que le commerce, ne se souciant pas de se mettre en concurrence avec un gouvernement qui vend à perte, ralentit ses opérations à mesure que le gouvernement multiplie les siennes. Or, l'expérience démontre que l'intervention du gouvernement ne supplée qu'imparfaitement à celle du commerce; l'expérience démontre que les populations perdent plus au ralentissement du commerce des subsistances, qu'elles ne gagnent à ce que le gouvernement se fasse marchand de grains.

LE PROHIB1T10NNISTE.

N'y aurait-il pas moyen cependant de combiner

l'action du gouvernement et des communes avec celle du commerce, pour soulager les populations aux époques de disette ?

Non ; ce n'est pas possible. De deux choses l'une, en «'Met : ou le gouvernement et les communes débitent des aliments au môme prix que le commerce et, dans ce cas, leur intervention est inutile; ou bien le gouvernement et les communes débitent des aliments au-dessous des prix du commerce et, dans ce cas, les commerçants ne tardent pas à suspendre ou à ralentir leurs opérations. Alors, le gouvernement et les communes restent à peu près seuls chargés du soin de nourrir le peuple, et vous avez pu juger s'ils sont capables de s'acquitter de ce soin.

Quant aux primes d'importation, elles ne sont pas condamnées, d'une manière moins décisive, par l'expérience. Chaque fois qu'on en a distribué, on a pu se convaincre qu'elles n'aboutissaienl qu'à l'aire hausser les subsistances sur les marchés d'approvisionnement, el qu'elles constituaient ainsi un véritable cadeau l'ait aux producteurs et aux négociants étrangers.

Encore une fois, ce que les gouvernements el les communes ont de mieux à faire, dans les années de disette comme dans les années d'abondance, c'esl de s'abstenir de toucher au commerce des grains, soif en l'entravant, soi! en lui faisanl concurrence, soil même en l'encourageant.

i.'i.mi fin i;.

Quoi ! toujours laisser faire ol ne rien faire?

LE iiOrVF.I5NF.MENT QUI NOURRIT LE PEUPLE- 15o

l'économiste.

Attendez! Je dis que le gouvernement et les communes doivent rigoureusement s'abstenir d'intervenir dans le commerce des grains; mais ils peuvent, ils doivent même écarter tous les obstacles qui entravent ses opérations. Tels sont, par exemple, les droits de douane et d'octroi qui grèvent les grains, les légumes, la viande, le poisson et, en général, tous les aliments, à l'entrée du pays ou à l'entrée des villes. Il convient d'affranchir même les aliments de luxe. Car si les classes aisées peuvent satisfaire leur appétit avec des aliments de luxe, elles demanderont une moindre quantité des aliments qui entrent dans la consommation générale, et ce sera toujours autant de gagné. Voilà ce que peuvent, ce que doivent faire les gouvernements etles communes dans les années de disette.

l'émeutier.

Est-ce tout? Si le gouvernement etles communes ne peuvent se mêler sans inconvénient du commerce des grains, si, comme vous l'affirmez, leur intervention en décourageant le commerce a pour résultat de diminuer les ressources alimentaires des populations au lieu de les augmenter, ne peuvent-ils, du moins, mettre les classes pauvres en état d'acheter du pain, en leur distribuant des secours ou du travail?

l'économiste.

11 faut sans doute que la charité publique fasse des sacrifices exceptionnels dans les années de disette. Mais en la dispensant, on doit veiller surtout à ce

que ses secours soient convenablement distribués, à ce qu'ils n'encouragent pas la fainéantise et l'imprévoyance comme cela n'arrive que trop souvent. Quant aux secours en travail, le gouvernement et les communes doivent éviter encore d'empiéter sur le domaine de l'industrie privée, sinon ils s'exposent à ravir aux classes ouvrières plus de travail qu'ils ne peuvent lui en distribuer.

Il est bien entendu que la charité privée peut contribuer, dans une large mesure, à soulager les maux de la disette ; mais encore doit-elle éviter, à son tour, de faire concurrence à l'industrie et au commerce, sous peine de troubler, aux dépens de ceux-là mêmes qu'elle veut soulager, le grand mécanisme de la production et de la distribution des richesses. Que des personnes charitables s'associent donc pour distribuer des aliments ou des secours a l'aide desquels les aliments s'achètent, mais qu'elles évitent de faire

du commerce à perte, car c'est le vrai moyen de détruire le commerce régulier et, je le répète, la destruction "ii le ralentissement du commerce régulier est ce qu'il j a de plus funeste aux populations. Car la charité publique ou privée, si active qu'elle soit, n'a jamais pu et m* pourra jamais suppléer au commerce.

i.'iMia: 111 a.

Toujours le commerce! G'esl donc le commerce qui se ch : les populations ?

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