SCÈNE V
JOHNSON, CORA, P ui. LUCY.
JOHNSON
M. Kraig aurait dû comprendre qu’avec une personne • comme vous, Cora, il devait en user autrement. — Je vous prie de ne pas me rendre solidaire de ses brutalités, (u m «pie
à Cora de .t'asieoir ; celle-ci lui jette un regard dédaigneux et reste immobile.; VOUS
souvient-il du jour où je vous demandais comme une grâce d’écrire certain mot d’espoir sur les pétales d’une fleur de magnolier? Si vous vous en souvenez, vous n’avez pas oublié non plus ce que je vous offrais en retour? — Eh bien! ma chère Cora, vous voyez que ce n’était pas de vaines paroles! — Le prix que vous me coûtez paye la dette de votre père; — je le donne avec joie si vous voulez bien y voir le témoignage d’un sentiment qui ne mérite pas tout à fait votre haine !
(U veut prendre la main de Cora, qui la retire.)
CORA
Le sang de M. Bessières ne suffit-il pas à votre vengeance, monsieur Johnson, sans qu'il vous faille encore ma honte?...
JOHNSON
Vous vous méprenez, je vous le jure; — en me chassant de chez vous, il est vrai, vous m’avez fait une insulte dont les gens de couleur ne se rendent pas impunément coupables visà-vis des blancs !... Mais votre beauté m’a fait oublier votre injure; je ne me souviens plus que de l’impression charmante que vous avez tout d’abord produite sur moi; et aujourd’hui que je vous revois, Cora, je sens que cette impression était plus profonde que je ne me l’étais avoué à moi-même.
CORA
Vous pourriez exprimer votre pensée plus crûment, monsieur; je dois vous rendre grâce d’employer un langage inaccoutumé sans doute dans la bouche d’un maître.
JOHNSON
Eh ! de grâce ! ma chère Cora!... ne parlons ni de maître ni d’esclave!... que ces mots ne soient plus prononcés entre nous! Ce n’est pas des droits d’un maître que je voudrais tenir mon bonheur, mais de ceux d’un amant.
(Il veut de nouveau prendre la main de Cora, qui la retire et recule d'un pas.)
CORA OU L’ESCLAVAGE
CORA
Vous oubliez que j’aime M. Bessières!...
JOHNSON
Je ne l’oublie pas, mais je voudrais vous faire comprendre que c’est à vous de l’oublier!... — Voyons, Cora! — réfléchissez! — M. Bessières n’est plus rien pour vous!... — A quoi bon vous berc» r d’un rêve qui ne peut plus se réaliser? — Je vous l’ai dit, ce n’est pas en maître que je vous parle, et les rigueurs de l’esclavage ne sont pas pour vous! — Permettez-moi seulement de vous aimer, et vous ne vous apercevrez pas que vous avez changé d’existence! — Le voisinage de ma sœur blesse voire fierté peut-être?... Lh bien! c’est à la Nouvelle-Orléans que je vous conduirai; loin de servir, c’est vous tjui serez servie; vos désirs seront des ordres; toute mon ambition...
CORA
N’insistez pas, monsieur Johnson! — En écoutant vos propositions, j’aurais l’air de les accepter.
JOHNSON
Vousvreconnaissez mal mes bontés, Cora. Songez-vous que ce que vous refusez à mes prières, je puis l’exiger de votre obéisrsance?
CORA
A la bonne heure, monsieur ! apprenez-moi les devoirs de l’esclave! car je les ignore!...
JOHNSON
Ces devoirs se résument en un seul, Cora!... une obéissance absolue, sans restriction ni examen; une soumission aveugle à tous les ordres qui émanent du maître (1) ! Mais de grâce, ma chère, laissons ces enfantillages! ne vous armez pas d’une dignité qui n’est plus de saison, et ne me forcez pas de recourir à des menaces qui répugnent à ma tendresse.
(Il veut enlacer Cora dans ses bras. Celle-ci recule d’un pas.)
CORA
Votre tendresse ou vos menaces, monsieur, m’inspirent un égal mépris !
JOHNSON
Ah! pardieu! c’est trop fort!... et puisqu’on ne répond à ma patience que par d’insolentes bravades...
(Il s’avance vers Cora.)
(t) Code noir de la Lonisiane.