‹ CorinneChapitre 11 sur 86 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans la ville d'Inspnick , avant d'entrer en Italie , Oswald entendit raconter à un n^ociant , chez lequel il s'était arrêté quelque temps , l'histoire d'un émigré français , appelé le comte d'Erfeuil , qui l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte entière d'une très-^ande fortune avec une sérénité parfaite-, il avait vécu et bit vivre, par son talent pour la musique , un vieil oncle qu'il avait soigné jusqu'à sa mort ; il s'était constamment refusé à recevoir les services d'ai^ent qu'on s'était empressé de lui offrir ; il avait montré la plus britiante valeur, la valeur fraoçaise , pendant la guerre , et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers : il désirait dallera Rome , pour y retrouver un de ses parents dont il devait hériler , «t souhat-

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tait un compaguon, ou plutôt uu ami, pour &ire avec lAi le voyage plus agréablement.

Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la France; néanmoïDG il était exempt des préjugés qui séparent les deux nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les qualités de l'âme. Il offrit donc au négodant qui lui raconta l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et malheureux Jeune homme. Le nouant vint annoncer à lord nelvil , au bout d'une heure , que sa proposition était acceptéeavee reconnaissance. Oswald était heureux de rendre ce service ; mais il lui en coûtait beaucoup de renoncera la solitude, et sa timidité souffrait de se trouver tout à coup dansune relation habitueUe avec un homme qu'il ne connaissait pas.

Le eomted'Erfeuil vint faire viàte à lord Nelvil pour le remercier.- Il avait des manières élégantes , une politesse facile et de bon goût , et dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait , en le voyant , de tout ce qu'il avait souffert , car il supportait son sort avec un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans saconversationune légèreté vraiment admirable, quand il parlait de ses propres rerers ; mais moins admirable , il fiiut en convenir, quand elle s'étendait à d'autres sujets.

— Je vous ai beaucoup d'obligatiou , mylord , dit le comte d'Erfeuil , de me retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr. — Vous y êtes cependant , répandit lord Helvil , généralement aimé et considéré. — J'yaidesamis, repritlecomted'fîrfeuil , que je regrette sincèrement ; car dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde ; mais je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un peu long et un peu fatigant pour moi de l'appreudre. Depuis que j'ai ouïe malheur de perdre mon oncle, je ue sais que faire de mon temps : quand il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les viBgt-quatre heures me pèsent beaucoup. — La délicatesse avec laquelle vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil , inspire pour vous, M. le comte, la plus profonde estime. —Je n'ai fait que mondevoir,

re[Hrtt le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait comblé de biens pendant mon enfance ; je ne l'aurais jamais quitté , eût-il vécu cent ans t mais c'est heureux pour lui d'être mort. Ce le serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué; mais puisque le sort m'a épai^é, il ftnt vivre aussi bien qu'on le peut. — Je me féliciterai de mon arrivée ici , répondit lord Nelvil , si vous vous trouvez btenaRome, et si.... —0 mon Dieu ! interrompit le comte d'Erfeuil , je me trouverai bien partout ; quand on est jeune et gai , tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui m'ont acquis la philosophie que j'ai , mais l'habitude du monde et des malheurs ; et vous voyez bien , myloid , que j'ai raison de compter sur le hasard , puisqu'il m'a procuré l'occasion -de voyager avec vous. ~ En achevant ces mots , le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure grâee du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant , et s'en alla.

Ix comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un mol -, mais voyant que ce silence btiguait son compagnon , il lui demanda s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. — Mon Dieu , répondit le comte d'Erfeuil , je sais cequ'il fout croire de ce pays- là; je ne m'attends pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis , qui y a passé six mois , m'a dit qu'il n'y avait pas de province de France où il n'y eût un meilleur théâtre et une société plus agréable qu'à Rome ; mais dans cette ancienne capitale du monde je trouverai sûrement quelques Français avec qui causer, et c'est tout ce que je désire. —Vous n'avez pas été tenté d'apprendre l'italien? interrompit Oswald. — Hon , du tout, reprit le comte d'Erfeuil ; cela n'entrait pas dans le plan de mes études. — Et U prit , en disant cela , un air si sérieux , qu'on aurait pu croire qae c'était une résolution fondée sur de graves moti&.

— Si vous voulez queje vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je n'aime, en fait de nation , que les Anf^aisetles Français ; il faut être fiers comme eux, ou brillants comme nous ; tout le reste n'est que de l'imitation. — Oswald se lut ; le comte d'Er-

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feuil,qudqneBiDoiiieDts après, recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort aimables. Il jouait avec les mots , arec les phrases, d'une feçon très-ingénieuse; mais ni les objets extêrienrs, ni les sentiments intimes, n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi dire , ni du dehors, ni du dedans; elle passait entre la réfleiionetl'imagiDation, et les seuls rapports de la société en étaient le sujet.

Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil , soit en France, soH en Angleterre , pour savoir s'il les connaissait , et racontait ' à cette occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce ; mais on eût dît , à l'entendre , que le seul entretien convenable pour un homme de goAt , c'était , si l'on peut s'eiprimer ainsi , le commérage de la bonne compagnie.

Lord Nelvil réfléchît quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à ce mélange singulier de courage et de frivolité , à ce mépris du malheur, si grand s'il avait coûté plus d'efforts , si héroïque s'il ne venait pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. — Un Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de semblables circonstances. D'où vient la force de ce Françab? d'où vient aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil en eSel entend-il vraiment l'art de vivre ? Quand je me crois supérieur , ne suis-je que malade ? Son existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité de la vieP et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu d'y livrer toute son âme ?— En vain Oswald aurait-il éclaircî ces doutes, nul ne peut sortir de la r^on intellectuelle qui lui a été assignée, et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.

Le comte d'Erfeuil ne Élisait aucune attention à l'Italie , et ridait presque impossible à lord Nelvil de' s'en occuper; car il le détournait sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays , et sentir son charme pittoresque. Oswald prétait l'oreille autant qu'il le pouvait au bruit du vent , an murmure des vagues; car toutes tes voix de la nature faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au pied des Alpes, à travers les ruines , et sur les bords de la mer.

La tristesse qui consumait Oswald eât mis moins d'ohtacle au

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plaisir qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté Dtémedu comte d'Erfeuil: les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la contemplation delà nature et la jouissance des beaux -arts; mais la frivolité , sous quelque forme qu'eUe se présente , dte à l'attention sa force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des effets singuliers de cette fi^ivolité était d'inspirer beaucoup de timidité à lord Nelvil dans ses relations avee le comte d'Erfeuil : l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus sérieux, ha légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif ; et celui qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.

Le comte d'^euil était doux, obligeant, facile en tout, swieux seulement dans l'amour- propre , et d^ne d'être aimé comme il aimait , c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls ; mais il ne s'entendait point au partage des peines. II s'ennuyait de la mélancolie d'Oswald , et par txin cceur , autant quepargoût, il auraitsouhaité de la dissiper. —Que vous manque-t-il Mui disait-il souvent, N'étes-vous pas jeune , riche, et, si vous le voulez, bien portant ? car vous n'êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon existence, je ne sais ce que je deviendrai , et cependant je jouis de la vie ('«mmesije possédais toutes les prospérités de la terre. — Vous avez un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil ; mais les revers que vous avez éprouvés font moins de mal que les chagrins du cœur. — Les chagrins du cœur ! s'écria le comte

d'Erfmil , oh ! c'est vrai , ce sont les plus cruels de tous

Mais mais encore faut-il s'en consoleri car un homme

sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord , et puis heureux ensuite ? Mon cher Nelvil , tenons-nous-en là. —

Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens ordinaire de ce mot, car il avait, à beaucoup d'égards , ce qu'on appelle une bonne tête : ce sont les caractères passionnés, Lien plus que les caractères l^rs, qui sont capables de folie ; mais , loinque sa façon de sentir excitât la confiance de lord FJetvil , il aurait voulu pouvoir assuré' au comte d'Erfeuil qu'il

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était le plus lieureux des bommes , pour éviter le mal que lui faisaient ses œnsolatioDS.

CepCDdaDt le comte d'Erfeuil s'attaclinit beaucoup à loid Nelvil ; sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté, lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du calme extérieur d'Oswald;il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, alin de l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur, il se disait en lui-même: — Mais u'ai-je pas de la bonté, de la franchise , du courage?nesuis-je pas aimable en sociétéP Que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme ? et n'y a-t-il pas entre nous quelque malentendu, qui vient peut-être de ce qu'il ne sait pas assez bien te françab ?

CHAPITBE IV.

Une drconstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respectquelecomte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu , pour son compagnon de voyage. La santé de lord Nelvil l'a* vail contraint de s'arrêter quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville très-belle ; et la foule de Grecs qui travaillent sur le devant des boutiques, assis à la manière orientale , la diversité des costumes des babitans du Levant qu'on rencontre dans les rues , lui donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence, et presque en réalité ; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent entre eux que par l'afCeclation ou le calcul , mais tout ce qui est naturel est varié. C'est donc un petit plaisir , au moins pour les yeux, que la diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de sentir et de juger.

Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancêne. Les cérémonies de ces relions diflërent eslrémement entre elles ; mais

un même sentiment s'élève vers le del dans ces rites divers , un même cri de douleur, un même besoin d'agipni.

L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à [HC BUT la mer ; te bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres : l'église est surchargée dans l'intérieur d'une foule d'ornements d'assez mauvais goût ; mais quand on s'arrête sous le portique du temple , on aime à rapprocher le plus pur des s^timentsdei'dme, la religion, avec le spectacle de cette superbe ma: , sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer sa trace. La terre est traTaîllée par lui, les montagnes sont coupées par ses routes , les livières se resserrent en canaux, pour porter ses marchandises ; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes , la vague vient ef&icer aussitôt cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.

Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain , lorsqu'il entendit pendant la nuitdes cris aEfreus dans la ville : il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la cause , et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la ville \ les flammes se répétaient au loin dans la mer ; le vent , qui augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans ^es flots , et les vagues soulevées réftéchissaient de mille manières les traits sanglants d'un feu sombre.

Les habitants d'Ancâne , n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hStaient de porter avec leurs bras quelques secours. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant , que le commerce at> tire h Ancône , exprimaient leur etfroi par la stupeur de Imirs regards. Les mardiands, à l'aspect de leurs magasins en flamme, perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la moit, et n'inspirent pas cet élan de Fàme , cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.

Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus efijrayant.

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Les mariniers, sur les bords de la mer Adriatique; sont re> fétus d'une capote rouge et brune très-singulière , et dn miliea de ce vétemeut sortait le visage animé des Italiens , qui peiguait la crainte sous mille formes. Les habitants , couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes de leurs manteaux , comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas Ttnr leur désastre; d'antres se jetaient dans les Qammes sans la moindre espérance d'y échapper : on voyait tour à tour une fureur et une résignation aveugle , mais nulle part te sang-froid qui double les moyens et les forces.

Osvald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port , et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites : il courut chez le capitaine , et monta avec lui sur le bateau , pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui criaient : ^A / voiu/at2e« bien, tioui autres étrangers , de quitter notre malheureuse ville. — Nous allons revenir, dit Oswald. — Ils ne le crurent pas. Il revint pourtant , établit l'une de ses pompes en face de ia première maison qui brûlait sur le port , et l'autre vis-à-vis de celle qui brdlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots siglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tousà son aide ; car les habitants d' Ancône restaient immobiles, comprenants peine ce que ces étrangers voulaient faire , et ne croyant pas du tout à leurs succès.

Les cloches sonnaient de toutes parts , les prêtres faisaient des processions, les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques images de saints au coin des rues ; mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald ; quand ils virent que les flammes s'éteignaient , et que leurs maisons seraient conservées , ils passèrent de l'élonnement a l'enthousiasme ; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui l>ai8aieut les mains avec un empressementsivif, qu'il était obligé d'avoir recoursâ la colère, pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements néces^ires pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, parce que

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dans les plus petites comme dans les plus graDdescireoiist8iici>^, dès qu'il y a dudaDger,le courage prend sa place; dès que les hommes ont peur , ils cessent d'être jaloux.

Oswald , a travers la rumeur géoérale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres , qui se faisaient entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris ; on lui dit qu'ils partaient du quartier des Juifs : l'offider de police avait coutume de fermer les l>arrières de ce quartier lesoir, et l'incendie gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cetteidée, etdemandaqu'àl'instantle quartier filt ouvert ; mais quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds , pour ie conjurer de n'en rien ^ire : yotisvoyea bien, disaient- elles, ô notre bon anye, que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont etu; qui nous portent malheur , et si TOUS les mettes en liberté , toute l'eau de la mer n'étein' dra pas les flammes. Et elles suppliaient Oswald de laisser brâler les Jui& , avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce n'étaient point de ■nécliantes femmes, mais des imaginations superstitieuses , vive* ment frappées par un grand malheur. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières.

n envoya quatre matelots anglais avecdes haches, pour briser les barrières qui retenai^t ces malheureux ; et ils- se répandirent à l'instant dans la ville , courant à leurs marchandises , au milieu des flammes , avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien sondire , quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme , dans l'état actuel de la société, n'a presque riai àfairedu simple don de la vie.

Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville , que les flammes entouraient tellement qu'il était impossible deles éteindre , et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Anc6ne avaient montré si peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais , ne la croyant point habitée , avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même , étourdi par les cris de ceux quil'entouraient , pt l'appelaient h leursecoura , n'y avait pas fait auention. L'incendie s'était communiqué plus tard de ce

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e&té, mais y avait (bit de grands progrès. Lord Nelvii demanda si vivement quelle élait cette maison , qu'un homme enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée toute son âme fiit bouleversée; il se retourna , et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui : le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône : ils étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises , et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il n'y avait pas un qui ne fQt fou sans remède : C'est VTie bénédiction du ciel, di&aieal'ils, pour eux et pour leurs pa- Ttnts , s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.

Fendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpilal; et la foulequile blâmait le suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaireet confus. Oswald, arrivé près de la maison, vit, àla seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes , des insensé quir^ardaient les progrêsde l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait senti , dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler; et, depuis celte époque, l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait près de là , il l'appuie contre le mur , monte au milieu des flammes , et entre par la fenêtre dans une diambre où les malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.

Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison , tous fussent libres , excepté im seul qui élait enélialué dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la souffrance , produisit sur elles un si grand ^ ftét de surprise et d'enchantement , qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur ordonna de descendre devantlui.l'unaprèsl'autre, par l'échelle, que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premierde ces mallteureux

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obéit sans proférer une parole : l'accent et la physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième too- Int résister, sans se douter du dai^r que lui faisait eourir chaque moment de retard , et sans penser au péril auquel il eiposait Oswald , en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir , de laisser ces insensés s'en retirer comme ils le pour* raient; mais le libérateur n'écoutait rien avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.

Sur les six malheureux qui étaient dans l'hdpital , cinq étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième, qui était enchaîné. Oswald détache ses fers , et veut lui feire prendre , pouréchapper , les mêmes moyens qu'à ses compagnons ; mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la raison , et , se trouvant en liberté après deux ans de chaîne , il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Celte joie devint de la fureur, lorsque Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord^elvil , voyant alors que les flammes gagnaient toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même , le saisit dans ses bras , malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Ill'emporta sans savoir où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers échelons au hasard , et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de lui.

Oswald, animé parle danger qu'il venait de courir, les cheveux épars , le regard fier et doux , frappa d'admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait ; les femmes surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don presque universel en llaUe , et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui , et s'écriaient: yous ites sûrement saint Michel , le patron de notre ville; déployez vos ailes , mais ne nous qidttez pas : allex làhaut , sur le clocher de la cathédrale , pour qjie de là toute la vUk vous voie et vous prie. — Mon enfant est malade , disait l'une , guérlssei-le. ~ DUes-mtA , disait l'autre , où est mon mari , qui est absent depuis plusieurs années. Oswald cher-

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chait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuîl arriva, et lui dit, en lui serrant la main : — Cher Netvil, il iaut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est mal Mt de prendre ainsi pour soi seul tous les périls. — Tirez-moi d'ici, lui dit Oswald à voii hasse. — Un moment d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.

Iiord Nelvil • éprouva d'abord quelque douccor pai le sentiment de la bonne action qu'il venait de faire ; mais avec quipouvait-ii en jouir , maintenant; que son meilleur ami n'existait plusP Malheur aux orphelins! les événements fortunés, aussi bien que les peines , leur font sentir la solitude du cœur. Comment, en effet , remplacer jamais cette affection née avec nous.cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée parle ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer ; mais confier toute sou âme est un bonheur qu'on ne r& trouvera plus.

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