CHAPITRE IV
Le lendemaiQ , Oswald et Corinne partirent avec plus de conlîanee et de sérénité. Ils étaient desainis qui voyageaient ensemble; ils commençaient à direnouj. Ab! qu'il est touchant, ce twtis prononcé par l'amour ! quelle déclaration il contient, timidement et cependant vivement exprimée I — Noua allons donc auCapitoIe, ditCorimie. — Oui, nous y allons, reprit Oswald ; et sa voix disait tout avec des mots si simples , tant son accmt avait de tendresse et de douceur ! — C'est du haut du Capitole , tel qu'il est miûntenant, dit Corinne^4''c nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre ; il n'en est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire. ~
Connue et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triompliole. — Votrecbar a passé par là P dit Oswald à Comme. —Oui, répondit-elle, cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel chai ; mais, depuis la république romaine , tant de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que lesentimeutde respect qu'elle inspirait est bien afiaiblî. — Corinne se 6t conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitofe actuel. L'entrée du Capitole ancien était par le Forum. — Je voudrais bien, dit Corinne, quecel escalier fDt le même que monta Scipion , lorsque , repoussant la calomnie par la gloire , il alla dans le temple pour rendre grâces aux dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les mines de l'anden , pour recevoir ie paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur romain , jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement , une sensation assez douce , mStée de plaisir et de regret. Je demandais l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai , où elle depeurail? ^ la roche Tarpiienne, me
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répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l'imagination.
Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour coDsidérer les deni linn« de basalte qu'on voit au pied de l'eficalier du Capitole. Ils viennent d'Egypte; les sculpteurs égyptiens saisifisaient arec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité dans la force.
Agnlsa di liOD, qoaadoaipou :.
Nonloin de ces lions, on voit une Statue de Rome mutilée, que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni téle, ni pieds ; mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut de l'escalier sont deui colosses qui représentent, à ce qu'on croit, Castor et Pollux , puis les trophées de Marins , pnis deux colonnes milliaires qui servaient h mesurer l'univers romain, et la statue éqnestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là , les temps héroïques représentés par les Dioscures, la république parles lions, les guerres civiles par Marins, et les beaux temps des empereurs par Marc- Aurèle.
En avançant vers le Capitole moderoe, on voit à droite et à gauclte deux églises bâties sur les mines du temple de Jupiter Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule, est une fontaine présidée par deux Qeuves, le Piil et le Tibre, avec la louve deRomulus. On ne prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire ; c'est un des plaisirs de Rome que de dire : Conduisez-moi sur ks bords du Tibre; traversons le nbre. 11 semble qu'en prononçant ces paroles on évoque l'histoire , et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole , du cfité du Forum , on trouve à droite les prisons Mamertimes. Ces prisons furent d'abord construites par Ancus Martius , et servaient
' A Ib mantère da [ion , quand il se repose.
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alors aun criminels ordinaires. Mais Servius Tnllius mi fit creuser BOUS terre de beaucoup plus cruelles , pour les crimiDels d'État, comme si ces criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards , puisqu'il peut y avoir de la bonoe foi dans leurs erreurs. Jugurlha et les complices de Catilina périrent daas ces prisons : on dit aussi que saint Pierre et saiut Paul y ont été renfermés. De l'autre c6\é du Capitole est la roche Tarpéienne; au pied de cette roohe, l'on trouve aujourd'hui un hâpilal appelé Phùpllat de la Consolation. Il semble que Tesprit sévère de l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la réflexion.
Quand Osvald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole , Corinne lui montra les sept collines , la ville de Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tulhus , qui renfermaient les sept collines, enlln, aux murs d'Auréiien, qui servent encore aujourd'hui d'enceiule à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de TibuUe et de Froperce, qui se glorifient des faibles commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin futàlui seul tout Rome pendant quelquetemps; mais dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui avait sufB • pour une nation. Un poète du temps de Néron Qt à cette occasion cette épigramme ' : Rome ne sera bientût plus qu'un palais. Mkz à fêles, Romains, si toutefois ce palais n'occupe pas déjà frètes même.
Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient autrefois , lorsqu'elles liiéri talent le nom de motUs escarpés. Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le temps et par les ruines des édifices; mais ce qui est plus singulier encore , un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles ' ; et c'est presque ane image des
^ monle Citario et le monle Tcilaclo.
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ou HTAUB. Î3
temps modernes, que ces progrès on plutât ces débris de la dTilisation , mettant de niveau les montagnes avec les vallées , eRaçant, an moral comme au physique, toutes les belles inégoliiés produites par la nature.
Trois autrescollioes ■ , non comprises dans les sept fameuses , donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être la seule ville qui par elle-mSme , et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler Rome de tous les côtés , et voir toujours un tableau frappant dans la perspec* tive opposée.
Oswald ne pouvait Se lass«r de considérer les traces de l'anti(]Qe Rome , du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecQire de rbistoirB,les réflexions qu'elle excite, agissent bien moins sur notre âme que ces pierres en désordre , que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux sont tont- puissants sur l'âme : après avoir vu les ruioes romaines, on croit aux antiques Romains, comme si l'on avait vécu de leur temps. Les souvenirs^e l'esprit sont acquis par l'étude; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression pi us immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend , pour ainsi dire , témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâLmenls modernes qui viennent se mêler aux antiques débris. Mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'églises sont pratiquées, un tombeau servant d'asile à tonte une famille rustique , produisent j e ne sais quel mélange d'idées grandes et simples , je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun , tout est prosaïque dans l'extérieur de ta plupart de nos villes européennes ; et Rome , plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aq>ect de la misère et de la dégradation ; mais tout à coup miecoloimebrisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens ,
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vous rappeUent qu'il y a dans l'homme une puissance étor* oelle, uoe étincelle divine , et qu'il ne faut pas se lasser de lei' citer en soi-même , et de la ranimer dans les autres.
Ce Forum , dont l'enceinte est si resserrée , et qui a tu tant de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme. Quand l'univers , dans les derniers temps de Rome , était soumis a des maîtres sans gloire , on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut a peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre d'une ville alors trèscirconscrite, et dont les habitants combattaient autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps? Honneur donc , étemel hoimeur aux peuples courageux et libres , puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postéritél
Corinne fit remarquer à lord Itelvil qu'on ne trouvait à Rome que très-peu de débris des temps républicains. Les aquedues , les canaux construits sous terre pour l'écoulement des eaux , étalent le seul luxe de la répubUque et des rois qui l'ont pré* cédée. 11 ne sous reste d'elle que des édlflces utiles, des tombeaux élevés à la mémoire de s^ grands hommes, et quelques temples de brique qui subsistent encore. C'est seulement après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments; mats il suffit de voir les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les payscélèbres en tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et de leurs monuments , exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce qui frappait les regards n'existe plus, mais te churme du souvenir y est resté.
On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune, d'où le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore trois colonnes d'im temple élevé par Auguste eu l'honneur de Jupiter ToDuaut, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; uu arc de triomphée Septime Sévère , que le sénat lui éleva pour récompense de ses exploits. I.es noms de ses deux fils , Caracalla et Géta , étaient inscrits sur te
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fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta , il fit 6ter son nom , et l'on voit encore la trace des lettres enterées. Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle ; un temple à Vénus , qui du temps de la république , était consacré à Pallas ; un peu plus loin , les ruines d'un temple dédié au Soleil et â la Lune, bSti par Tempe- , reur Adrien , qui était jaloux d'Apollodore , fameux arcbitecte grec, et le fit périr pour avoir blStnéles proportions de son édifice.
De l'autre côté de la place , l'on voit les ruines de quelques monuments consacrés à des souvenirs [Jus nobles et plus purs t les colonnes d'un temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis -, une colonne , débris d'un temple de Jupiter Gardien , placée , ditK>n , non loin de l'abîme où s'est prédpité Curtius ; des colonnes d'un temple élevé , les uns disent ii la Concorde, les autres a la Victoire : peut-être Ita peuples conquérants raufondent-ils ces deux idées , et pensent-ils qu'il ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'nnivers. A l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arcde triomphe dédié à Titus , pour la conquête de Jérusalem. Ou prétend que les Juifs qui sont à Rome ne passent jamais sous cet arc; et Von montre un petit chemin qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter, li est à souhaiter, pour l'Iionnenr des Juifs, que cette anecdote soit vraie : les longs ressouvenirs conviennent dux longs malheurs.
non loin de là est l'arc de Constantin , embelli de quelques bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le monument consacré au/onf/a^eurf/u repos; c'est ainsi que Constantin fut appelé. Les arls , à cette époque, Paient déjà dans la décadence , et l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes le peuvent , les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de fldte et de trompette, . pour que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la inusiqne et par la louange , et goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus exaltées. , . ,
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En ^e de ees arcs de triomphe &ODt les ruines du ten)ple de ia Paix , bâti par Vespasien ; il était tellement orné de bronze et d'or dans l'intérieur, que lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin , le Colisée , la plus belle mine de Rome , termine la nobla enceinte où comparaît toute l'hiEtoire. Ce supo'be édifice, dont les pierres seules , dépouillées de l'or et des marines , subsisieat encore , servit d'arène aux gladiateurs combattant contre les bâtes féroces. Cest ainsi qu'on amusait et trompait le peuple romain par des émotions fortes , alors que les sentintents naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par deux portes dans le Colisée , l'une qui était consacrée aux vainqueurs, l'autre par laquelle un emportait les morts '. Singulier mépris pour l'espèce humaine, que de destiner d'avance la mort on la vie de l'homme au simple passe-temps d'un spectade! Titus, le meilleur des empereurs, dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de génie , qu'on est tenlé de se f^re illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux cbeË-d'ceuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments consacrés à des institutions généreuses.
Osvrald ne se laissait point aller i l'admiration qu'éprouvait Corinne : en coutoraplant ces quatre galeries , ces quatre édifices , s'élevant les uns sur les autres , ce mélange de pompe et de vétusté, qui tout à la fois inspire le respect et l'attendrissement, il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le sang des esclaves , et se sentait prévenu contre les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but , et prodiguent leurs dons , à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de owobattre cette disposition. — Ne portez point , ditelle à lord Helvil , la rigueur de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des monuments d'Ilaiie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit , plutât la splendeur , l'élégance et le goût des formes antiques, que l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque des monuments
' Siicailvnila.Baad^plIaria'
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qui lear ont aucvédé? La dégradation même de ce peuple romain est imposante encore ; son deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie des beautés idé{|les cherche à consoler l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en godtcr les volupté orientales ; ces cirques , destinés aux éléphants qui venaient combattre avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles paraissaient à la place où des lions naguère s'étalent montrés; voilà quel fut le luxe des H<Hnnaini, quand ils placèrent dans le luxe leur orgueil. Ces obélisques amenés d'Egypte, et dérobés aux ombres africaines pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de statues , qui existait autrefois dans Rome , ne peuvent être considérés comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie : c'est le génie romain , vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme extérieure, n y a quelque chose de sunialurel dans cette magnificenra , et sa splendeur poétique fait oublier et son ori^e et sou but. —
L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald , sans le convaincre ; il cherchait partout un sentiment moral , et toute la magiedes ans ne pouvaitjamab lui sufBre. Alors Corinne se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes de leur persévérance ; et montrant à lord Ttelvil les antels élevés eu l'honneur de leurs cendres , et cette route de le croix que suivent les pénitents, au pied des plusmagniGques débris de la grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son cœur. ^ Oui, s'écria-t-il , j'admire profondément cette puissance de l'âme et delà volonté contre les douleurs et la mort : un sacriSce, quel qu'il soit , est plus beau, plus diflicile , que tous les élans de rSme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles du génie ; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion, ou à ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux : c'est alors seulement qu'une puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel. — Ces paroles nobles et pures troublèrent cependant Connue ; elle regarda lord Nelvil , puis elle baissa les
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yeux ; et, bien qu'en ce moment il prtt sa main et la serrfit contre son eœur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait immoler les autres et l\fi-raeme au culte des opinions , des principes ou des devoirs dont il aurait fait choix.
Après la course du Capitole et du Forum , Corinne et lord Nelvil employèrent deux jours à parcourir les sept collines, Les Romains d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines : c'est une des beautés origioales de Rome , que ces monts enfermés dans son enceinte; et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à célébrer cette singularité.
Oswald et Corinne , ayant vu la veille le mont Capitolin , recommencèrent leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le Palais d'or, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les débris de ce palais. Auguste, Tibère , Callgula et Néron , en ont bâti les quatre côtés ; et des pierres , recouvertes par des plantes fécondes , sont tout ce qu'il en reste aujourd'hui : la nature y a repris son empire sur les travaux des hommes , et la beauté des Deurs console de la ruine des palais. Le luxe, du temps des rois et delà république, consistait seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers «Staient très-petites et très-simples: Cicéron, Hortensius, les Gracques, habitaient sur œ mont Palatin, qui sufSt à peine, lors de la décadence de Rome , à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles , la nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de son maiUï : on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés devant la porte d'Auguste, Je laurier de la guerre, et celui des beaux-arts cultivés par la paix ; tous les deux ont disparu.
Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de Livie; l'on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait alors aux plafonds , comme un ornement ordiQf:ire;etrou y voit de.> peintures dont les couleurs sont encore
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parfaitement intactes; la fragilité même des couleurs ajoute à l'étonneaieDt de les voir conservées , et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde , trahi dans ses affections les plus intimes , se sont peut-être arrêtés sur l'un de ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que pensa-t-il , dans sa vieillesse, delà vie etde ses pompes?Se rappela-Mises proecriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-îl an mondeà venir? et la demi^ pensée, qui révèle tout à l'homme, la dernière peusée d'un msttre de l'univers erre-t-elle encore sous ces voûtes?
Le mont Aventinof^ plus qu'aucun autre les traces des premiers temps de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bSti par le père des Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune virile , par Servius Tullius , pour remercier les dieux de ce que, étant né esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes , lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule , sur lequel Porsenna plaça son armée. Cest en face de ce mont qu'Horatius Codés lit couper derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore ; il y a sur les bords du fleuve un arc lie triomphe bâti en briques , aussi simple que l'action qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre on aperçoit une lie formée des gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin , et qui furent pendant ' longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ue voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché. On aurait de la peine , de nos jours , à faire tomber sur des richesses quelconques des malédictions assez efBcaces pour que personne neconsenllt à s'en emparer.
C'est sur le mont Aventin que furent placés las temples de la Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mouton voitletempledc Vesta, qui subsiste encore presque eu
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eutier, quoique les inondations du Tibre l'aient sonveat menaeé ■ . Non loin de là sont les débris d'une prison pour dettes , où se passa , dit-on , le beau trait de piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que Clélie et ses compagnes , prisonnières de Porsenna , traversèTent le Tibre pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les monnirs pénibles que rappellent les autres collines , et son aspect est beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de Belle rive(i>ufL'Art(»i/itftM)aubord du fleuve qui est au pied de cette colline. Cest là que se promenaient les orateurs de Rome, eu sortant du Forum; c'est laque César et Pompée se rencontraient comme de simples citoyens , et qu'ib cherchaient à captiver Qcéron , dont l'indépendante éloquence leur importait plos ^ors que la ^lissance même de leurs ar'> mées.
La poésie vient encore embellir ce séjour. Vii^ile a placé sur le mont Aventin la caverne de Cacus ; et les Romains , si grands par leur histoire , le sont encore par les fictions héroïques dont les poètes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin , on aper^it la maison de Nicolas Rienzi , qui essaya vainement de feire revivre les temps anciens dans les temps modernes ; et ce souvenir, tout Caible qu'il est à côté des autres, fait encore penser loi^ltemps. Le mont Coelius est remarquable , parce qu'on y voit les débris du camp des prétoriens etde celui des soldats étrangers. On a trouvé cette inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces soldats : ^u génie saint des camps étrangers ; saint , en effet , pour ceuit dont il maintenait la puissance ! Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la matière des cloîtres , ou plutât que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
Le mont Esquilin était appelé la mont des Poêles , parce que Mécène ayant son palais sur cette colline , Horace , Properce et , Tibulie y avaient aussi leur habiUtion. Non loin de là sont les ruines des Thermes de Titus et de Trajon. On croit que Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures à
' VidimuB flàvuin Tlberlm . elc.
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fresque des Tliermea de Titus. (Test aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon . La fraîcheur de l'eau donue un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds , qu'on se plaisait à réunir tontes les pompes du luxe et toutes les jouissances de l'imagination , dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y taisaient exposer les che&-d' œuvre de la peinture et de la sculp' tare. C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient ; car il paraît , par la construction de ces bâtiments , que le jour n'y pénétrait jamais, et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil , si poignants dans le Midi : c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent, que les andens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire , en observant les précautions eitrémes prises par les anciens contre la chaleur , que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours. Cest dans les Thermesde Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, la Flore, et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en r^ardant cette noble figure , Nétoa n'ait pas senti quelques mouvements généreux t
Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés aux amusranents publics, dont il reste des traces à Rome. 11 n'y a point d'autre tbéâtre que celui de Marcellus , dmt les ruines subsistent encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de marbre , et trois mille statues , dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides, qu'ils lésistaient aux tremblements de terre ; tantôt ils se plaisaient à consacrer des travaux immenses a des édifices qu'ils détruisaient eux-mêmes, quand les fêtes étaient finies : ils se jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme les Grecs , la passion des représentations dramatiques : les beaux-arts ne fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce ; et la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de l'architecture, que parles chefsd'œuvre de l'imaginatiou. Ce luxe gigantesque , ces merveilles de ia richesse ont un grand caractère de dignité : ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la puissance. Les monu-
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ments consacrés aai bains publics s'appdaient des provinoes.; on y réunissait les diverses productions et les divers établisse-, ments qai peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le ' Cirque appelé Circusmaximus, dont on voit encorelee débris, toucliaitde si près aux palais des Césars, que fléron.jles fenêtres de son palais , poavait donner le signa) des jeux. Le.Cirque était assez grand pour contenir trois cent mille personnes. La nation , presque tout entière , était amusée dans le même moment : ces fêtes immenses pouvaient être considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la gloire. Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près , qu'il est difGcile de les distinguer : c'était là qu'existaient la maison de Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que te pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rouie sans rapprocher le présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur tes événements de son temps, envoyant l'étemelle mobilité de l'histoire des hommes ; et l'on a comme une sorte de honte de s'agiter, en présence de tant de siècles , qui tous ont renversé l'ouvrage de leurs prédécesseurs.
A côté des sept collines, ou sur leur penchant , ou sur leur sommet , on voit s'élever une multitude de clochers , des obélisques, la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour du Conti , d'oii l'on prétend que Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur tout ce qui domine. 11 semble que l'air soit peuplé par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel , et qu'une ville aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
En rentrant dans Rome , Corinne Dt passer Oswald so6b le portique d'Octavîe , de cette femme qui a si bien aimé et tant souiïert; puis ils traversèrent la Rouie scilérate, par laquelle rinf3me Tullie a passé , foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux : on voit de loin le temple élevé par Agrippine eu l'honneur de Claude qu'elle a fait empoisonner ; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
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— Je vous ai ait parcourir l>ieD rapidement , dit Corinne à lord Nelvil , quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir qu'on peut trouver dans ces recherches , à la fois savantes et poétiques, qui parlent. à l'imagination comme à la pensée. U y a dans Rome beaucoup d'hommes distingués, dont la seule occupation est de découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines. — Je ne sais point d'étude qui captivât davantage mou intérêt , reprit lord Nelvil , si je me sentais assez de calme pour m'y livrer : ce genre d'érudition est bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres : on dirait que l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la poussière qni l'a enseveli. — Sans doute, dit Corinne ; et ce n'est pas un vain préjogé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les actions des hommes ; et quelle sympathie , quelle émotion , quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel ! Il est pins doux de rêver à ces jours de dévouement , de sacrifices et d'héroïsme , qui pourtant ont existé , et dont la terre porte encore les honorables traces.