‹ CorinneChapitre 23 sur 86 · LES TOMBEAUX, LES ÉGLISES ET LES PALAIS · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX, LES ÉGLISES ET LES PALAIS

CHaPITBE pbemikb.

Le lendemam , Oswald et Corinoe furent embarrassés l'ua et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qn'elleinspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui Tirlitait quelquefois contre ses propres sentiments , comme contre une tyrannie ; et tous les deux cherciièrent à ne pas se parler de leur affection mutuelle. — Je vous propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera : allons voir les tombeaux, allons voir te dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines. — Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui convient fi la disposition actuelle de mon âme; et il prononça ces mots avec uu accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments , n'osant pas essayer de lui parler. Mais reprenant courage , par le désir de soulager Oswald de ses peines en rintéreK^ant vivement à tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit :— \ous le savez, milord, loin quecbezIesancieDsl'aspectdestombeauxdécourageâtles vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les roules publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres , ils invitassent silencieusement k les imiter. — Ah! que j'envie, dît Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des re* mordsi — Vous, des remords, s^écria Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus , un scrupule dn cœur, une délicatesse exaltée. —Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet , interrompit Oswald ; dans votre

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heureuse contre , les sombres pmsées disparaissent à la darté des deux ; mais la douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute uotte existence. — Vous me jugez mal , répondit Corinne ; je tous l'ai déjà dit , bien que mon ce ractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffi-irais plus que TOUS, si.... Elle n'acheva pas, et changea de discours. — Mon seul désir, milord, continua-t-elle , c'est de vous distraire un moment; je n'espère rien de plus. — La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne , naturellement si pleins d'intérêt et de flamme , il se reproclia d'attrister une personne née pour les impressions vives et douces , et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald,sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.

£lle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome , par des tombeaux à droite et à gauche , dont les ruines se voient à perte de vue , à plusieurs milles eu delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelit les morts dans l'intérieur de la ville; les tombeaux suuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette lïiveur, ai récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honoreut plus volontiers celles-là que toutes les autres.

On passe , pour aller à la voie Appienne , par la porte Saint- Sébastien , autrefois appdée Capene. Gcéron dit qu'en sortant par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Méiellus , des Sdpions et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipions a été trouvé dans ces lieux mêmes , et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilège de déplacer les cendres , d'altérer les ruines : l'imagination tient de pins près qu'on ne croit à la morale ; il ne faut pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards , on place des noms au hasard , sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet de voir avec indifférence aucun de cea monuments. Il en est

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dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un grand espace , et des édifices assez vasles , à l'ame funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride principe d'utilité , qui fertilise quelques coins de terre de plus , en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.

On voit , à quelque distance de la voie Appienne , un temple élevé par la république h l'Honneur et à la Vertu ; un autrp au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas ; la fontaine d'Égérie , où Numa allait consulter la divinité dee hommes de bien , la consdence interrogée dans la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaui les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à câté des lieux où reposait ces illustres morts ; ils se sont eutourés d'un honorable espace , où les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.

L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose desingulièrementremarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a point d'arbres ni d'habitations ; mais la terre est couverte de plantes naturelles , que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux , décorent les ruines , etsembleot là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Qncinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein ; elle produit des plantes au hasard , sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs , à tous ceux qui spéculent sur la terre , et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes r£veuse8,que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome , où le temps présent n'a imprimé aucune trace ; cette terre qui chérit ses morts , et les couvre avec amour des inutiles fleurs , des inutiles plantes qui se traînent sur le sol , et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.

Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus d e

calnteque partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant, parler images que la douleur lui représente; il semble que l'oD partage encore aTecc«ui quioe sont plusles charmes de cet air, de ce soleiletde cette verdure. Corinne observal'inipressionque recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance : elle ne se flat* tait point de consoler Oswald; elle n'eflt pas même soubaité d'effaoer de son cœur les justes regrets qu'il devait à la perte de son père ; mais il y a dans le sentiment même des r^prets quelque chose de doux et d'harmonieux , qu'il faut tâcher défaire connaître à ceux qui n'en ont encqre éprouvé que les amertumes : c'est le seul bien qu'on puisse leur fkire.

— Arrêtons-nous ici, dit Corinne , en face de ce tombeau , le seul qui reste encore presque en entier ; ce n'est point le tombeau d'un Romain célèbre , c'est celui de Cécilia Métella , jeune fille è qui son père a fait élever ce monument. — Heureux, dit Osvold , heureux les enfants qui meurent dans les bras de leur père , et qui reçoivent la mort dans le sein qui leur donna la vie ! la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux.

— Oui , dit Corinne avec émotion , heureux ceux qui ne sont pas orphelins ! Voyez , on a sculpté des armes sur ce tombeau , bien que ce soit celui d'une femme ; mais tes Dlles des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur père : c'est une belle union que c«lle de l'innocence et de la valeur. Il y 4 une élégie de Properce qui peint mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité celte dignité des femmes chez les Romains , plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Comélie , morte dans sa jea< neGse,adresseà son époux les adieux et les consolations les plus touchantes ; et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de respectable etde sacré dans les liens de famille. Le noble or^ gueil d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins , dans cette poésie noble et sévère comme les maStres du monde. Oui, dit ComéUe , aucune tache n'a souiUénia vie, depuis l'hymen jusqu'au bûcher ; fai vécu pure entre les deux flambeaux. Quelle admirable expression ! s'écria Corinne j quelle image sublime! et qu'il est digne d'envie , le sort de la femme

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qui peut avoir ainsi conservé la plus parfaite uiiité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est assez pour

En achevant ces mots , les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du cœur d'Oswald, —Corinne, s'ëc^ia-^il, Corinne, votre Sme délicate s'a-t-elle rien à se reprocher ? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'ofirir à vous, n'aurai»-je point de rivaux dans lepasséP pourrais-Je être fier de mon ciioix? une jalousie cruelle ne troublcrai^clle pas mon bonheur?— Je suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne ; quevoulez-vous déplus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait ? Et n'y a-t-il pas dans le cœur de l'homme une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, aurait fait commettre? — En achevant ces mots , une rougeur modeste couvrit son Tisage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne luipermit pas de lajugeravec rigueur, et illui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serracontre son cœur, et se mit ù genoux devant elle, sans rien prononcer, sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui laissait tout espérer.

— Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil,ne formons point de plan pour les annéesqui suivront. Les plus heureux moments de la vie sont encore ceux qu'un liasard bienfaisant nous aceorde. Est-ce doue ici, est-cedonc au milieu des tombeaux qu'il jaut tant croire a l'avenir ? Non , s'écria lord Nelvil', non , je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait ! Ces quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus maintenant que par vous. ~~ Corinne ne répondit rien A ces douces paroles , mais elle les recueillit religieusement dans son cœur ; elle crai|i^aittoujours,enprolongeantrentretien sur le sentiment qui seul l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets, avant qu'une plus longue liabitude lui rendit la séparation impossible. Souvent même elle dirigeait ii dessein son attention

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ven les objets extérieurs ; comoDe cette sultane des «mtes arabes , qui cherchait â captiver par mille rédts divers l'intérêt de celui ([u'elle aimait, afin d'éloigner la décision de son sort, jusqu'au moment où les diarmes de son esprit remportèrent la rictoiro-

Non loin de la voie Appienne, Osvald et Corinne se firent montrer les Columbarium, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme on d'une seule femnw. Les femmes de Livie.par exemple, celles qui, consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes , sont placées a câté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une collection de morts obscurs autour d'un mort illustre , non moins silencieux que son rort^e. A peu de dislance de la , Ton aperçoit un diamp où les vestales infidèles à leurs vgeux étaient enterrées vivantes; singulier exemple de fanatisme, dans une religion naturellement tolérante. '

— Je ne vous mènerai point aux Catacombes , dit Corinne à lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient audessous de cette voie Appienne , et qu'ainsi les tombeani reposent sur lesiombeaut. Mais cet asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible , que je ne puis me résoudre à y retouruer : ce n'est pas cette mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts , c'est le cachot près du s^ulcre, c'est le supplice de la yie à côté des horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de t'enthousiasme, ont pu supporter c«tte vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature ; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun bien pour elle. L'homnw est une partie de la création ; il faut qu'il trouve son harmonie nio-

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raie dans Pensemble de TuiiiTers, dans l'ordre habituel de la destioËe; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étouDer la pensée , mais effrayent tellement l'imagination , que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius; les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et c'est un doux asile , tolérant et libéral. — Oui , répondit Oswald ; c'est là que plusieurs de mes compatriotes onttrouvé leur dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous quitterai jamais. — Corinne frémit à ces mots , et sa main tremblait en s'appuyant sur le bras de lord Nel vil. ^ Je suis mieux, reprit-ii, bien mieux, depuis que je vous connais. — Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle. Cestius présidait aux jeux des Romains ; son nom ne se trouve point dans l'histoire , mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effiicé sa vie. Aurélien , craignant qu'on ne se servit de cette pyramide comme d'une forteresse pour attaquer Bome , l'a tait enclaver dans les murs qui subsistent encore , non pas comme d'inutiles ruines, mais comme l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent , par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards, et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testaoée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fi-alcbes , où l'on donne des festins pendant l'été. Les festins, à Rome , ne sont pointtroublésparlavuedes tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on ap«çoit de distance en distance , dans la riante camp^jne d'Italie, retracent aussi ces souvenirs solennels ; et ce contraste produit le même effet que les vers d'Horace , HorilQteDelli,

LtDqaenda telliu.eEdomtu, et placem Dior',

■ Dellius , U but mourlc II laul qolltet la terre , et

la demeure , el Ion épouse chérte.

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au milieu des poésies consacrées à toutes les Jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senU que l'idée de la mort a sa volupté ; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'éniotioa d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.

Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de raisseaux et bordé de palais ; jadis ses inondations même étaient regardées comme des présages : c'était le fleuve prophète, la divinité tatélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est solitaire , tant la couleur de ses eaux paraît livide 1 Les plus beaux monuments des arts , les plus admirables statues but été jetées dans le Tibre , et sont cachées sous ses flots. Qui sait si , pour les chercher, ou ne ledélonmera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les che&-d 'œuvre du génie humain sont peut-être là , devant nous , et qu'un œU plus perçant les verrait à travers les ondes , l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes , et fdit trouver une société pour la pensée dans les objets physiques , muets partout ailleurs.

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