‹ CorinneChapitre 54 sur 86 · CHAPITRE PBEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBEMIER

Oswald , ja vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si, après l'avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonuer, n'achevez point cette lettre , et rejetez-moi loin de vous ; mais si , lorsque vous connaîtrez et le nom et le sort auiquels j'ai renoncé , tout n'est pas brisé entre nous : ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m'excuser.

Lord Edgermond était mon père ; je suis née en Italie de sa première femme, qui était Romaine; et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour épouse , est ma sœur du cdté paternel ; elle est le fruit du second mariage de mon père avec une An-

Maintenant écoutez-moi. Élevée en Italie , je perdis ma mère lorsque je n'avais encore que dix ans ; mais comme en mourant elle avait témoigné un eitréme désir que mon éducation fût terminée avant que j'allasse en Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère , à Florence , jusqu'à l'Sge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même étaient formés, quand la monde ma tante décida mon père à me rappeler près de lui. II vivait dans une petite ville de Northumbertand , qui ne peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce que j'en ai connu pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre en Italie ; et ma tante m'avait souvent répétéque c'était la crainte de quitter son pays qui avait fait. mourir ma mère de cliagrln. IVIa bonne tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée , quand elle vivait dans un

pays protestant ; et bien que je ne partageasse pas cette craintet eependaot l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup d'effroi.

Je partis avec on sentiment de tristesse inexprimable. La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien : j'en disais bien encore quelques mots à !a dérobée avec ma pauvre Thérésine, qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en s' éloignant de sa patrie ; mais il fallut me déshabi* tuer de ces sons hannonieiix qui plaisent tant même aux étrangers , et dont le charme était uni pour moi à tous les souvenirs de l'eufànce. Je m'avançais vers leNord; sensation triste etsombre que j'éprouvais, sans en concevoir bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître : il me sembla que sa figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me reçut avec un tendre intérêt , et me dit beaucoup que je ressemblais à mu mère. Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amenée ; c'était la figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n'avons presque pas de ces ligures en Italie; mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup; je pris ce jour-là même de ses cheveux pour en faire un bracelet, que j'ai toajoars conservé depuis. Enfin ma belle-mère parut , et l'iAipression qu'elle me fit, la première fois que je ta vis, s'est constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées avec elle,

Lady £dgermond aimait exclusivement la province où elle était née , et mon père , qu'elle dominait , lui avait fait le sacrifice du séjour de Londres ou d'Edimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient sensibles quand elle regardait sa lille , mais qui avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui faire entendre, ni une idée nouvelle , ni seulement une parole à laquelle son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien; mais j'aper^^us facilement que toute ma manière la surprenait , et qu'elle se proposait de 1^ clianger, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant la

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d)D«r, bien qu'on eût inTtté quelques persoDoea du voisinage : je m'ennujais tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un peu a un bomme âgé qui était assis à câté de moi ; et je citai dans la conversation des vers italiens très-purs , très-délicats, mais dans lesquels il était question d'amour : ma belle-mère , qui savait un peu l'italien , me regarda , rougit , et donna le signal aux femmes, plus tât qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien à cet usage , qui surprend beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment que ma belle-mère était si indignée contre moi , qu'elle ne voulait pas rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai, parce qu'elle me fit signe delà suivre, et ne m'adressa aucun reproche pendant les trois' heures que nous passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent nous rejoindre.

Ma belle-mère , à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que surtout elles ne devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était prouoncé. — Miss Edgermond , ajouta-telle , vous devez tâcher d'oublier tout ce qui tient à l'Italie ; c'est unpaysqu'ilserait à désirer que vouBu'eussiez jamais connu. — Je passai la nuit à pleurer, mon cceur était oppressé de tristesse; le matin j'allai me promener-, il faisait un brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait rappelé ma patrie ; je rencontrai mon père , il vint à moi , et me dit : — Ma chère enfajit, ce n'est pas ici comme en Italie : les femmes n'ont d'autre vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous avez vous désennuieront dans la solitude; peutêtre aurez- vous un mari qui s'en fera plaisir : mais dans une petite ville comme celle-ci tout ce qui attire l'atteniion excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier, si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos mœurs ; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans en Italie elle Eouvemr m'en est très-doux; j'étais jeune alors, et

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la nouveauté me plaisait: il présent je suis rentré dans ma case, et je m'en trouve bien ; une vie régulière , mime %n peu mtHiotone, fait passer le temps sans qu'on s'en aper^ive. Mais il no Ëiut pas lutter contre les usages du pays où l'on est établi, l'on en sout]^ toujours ; car, dans une ville aussi petite que celle où nous sommes , tout se sait , tout se répète : il n'y a pas lieu à rémulatioû, mais bien à la jalousie; et il vaut mieux supporter UD peu d'ennui , que de rencontrer toujours des visages surpria et malveillants, qui vous demanderaient à chaque instant raison de ce que vous faites. —

I4ou . mon cher Oswald , vous ne pouvez vous faire une idée delà peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité , tel que je l'avais vu dans mon enfance ; et je le voyais courbé maintenant BOUS ce manteau de plomb que le Dante décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug : tout s'éloignait it mes regards , l'euthousiasmo de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mou âme me tourmentait comme une flamme inutile , qui me dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliments au dehors. Comme je suis naturellement douce , ma belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec elle; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement , et c'était dans mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était résigné , mais il savait qu'il l'était, tandis que la plupart de nos gentilshommes campagnards , buvant , chassant et dormant , croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.

Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si ce n'étiit pas moi dont la manière de penser était une folie ; et si cette existence toute solide qui échappe h la douleur comme h la pensée, au sentiment comme à la rêverie , ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d'être. Mais à quoi m'aurait servi cette triste conviction ? à m'atiliger de mes facultés comme d'un malheur, taudis qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.

Parmi les personnes que nons voyions, il y en avait qui ne manquaient pas d'esprit ; maistilesPétouffiiient comme tme lueur

imiKirluDe , et, pour rordinaire, vers quaraote ans ee petit mouvement de leur t^ s'était engourdi avec tout le reste. Mon père , vers la Qq de l'automne , allait beaucoup à la chasse , et nous l'attendions quelquefois Jusqu'à miuuit. Pendant sou absence. Je restais dans ma chambre la plus grande partie de la journée, pour cultiver mes talents; et ma belle-mère en avait de l'buiueur. — A quoi bon tout cela ? me disait-elle ; en sereavous plus heureuse? — Et ce mot me mettait au désespoir. Qu'estee donc que le bonheur, me disais-Je, si ce n'est pas le développement de nos facultés? Ne vaut-il pas autant se mer physiquement que moralement? Et s'il faut étouffer mon esprit et mon âme , que sert de conserver le misérable reste de vie qui m'agite eu vain ? Mais Je me gardais bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je l'avais essayé une ou deux fois : elle m'avait répondu qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants ; que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal ; et que le meilleur conseil qu'eUe avait à me donner, c'était de les cacher si Je les avais : et ce discours , tout commun qu'il était, me laissait absolument sans réponse; car l'émulation , l'enthousiasme , tous ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être encouragés, et se flétrissent, eomme les fleurs, sous un ciel triste et glacé.

U n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral , en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir , la plus noble. destination de l'homme , peut être dénaturé comme toute autre idée , et devenir une arme offensive , dont tes esprits étroits, tes gens médiocres , et contents de l'être , se servent pour imposer Silence an talent , et se débarrasser de l'enthousiasme , du génie , enfin de tous leurs ennemis. On dirait , à les entendre, quête devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier , en menant précisément la même vie gue ceux qui en manquent; mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables ? Les grandes pensées , les sentiments généreux ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? Chaque femme, comme chaque

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homme, ne doit-elle pas se frayer une route d'après son ca ractère et ses talents? et faut-U imiter l'isEtinct des abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité ?

Non , Oswald, pardonnez à l'orgueil de Corinne; mais je me raroyais faite pour une autre destinée; je me seosaussi soumise à ee que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit, ni un désir à leur cœur. S'il TOUS plaisait de passer Tos jours au fond de l'Ecosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès de vous : mais , loin d'abdiquer mon imagination , elle me servirait à mieux jouir de la nature; et plus l'empire démon esprit serait étendu , plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le maître.

Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées qne de mes actions ; il ne lui sufDsait pas que je menasse la même vie qu'elle , il fallait encore que ce fût par les moines motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer , et le vent du nord se làisait sentir souvent dans notre château : je l'entendais sifller la nuit à travers les longs corridors de notre demeure , et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid ; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse : il y avait dans la nature quelque chose d'hostile , qui me ^sait regretter amèrement sa bien&isance et sa douceur eu Italie.

Nous rentrions l'hiver dans )a ville , si c'est une ville toutefois qu'un lieu où il n'y a ni spectacle , ni édifices , ni musique , ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.

La naissance , le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Beprésentez-vous ce que c'était, pour une Italienne comme moi , que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dtner , avec la société de ma bellemère. Elle était composée de sept femmes , les plus graves de la province; deux d'entreellesétaientdesdemoiselles de cinquante ans , timides comme à quinze , mais beaucoup moins gaies qu'à

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cet âge. Une femme disait h l'autre : Sfa chère, croyez-vous que Feau soit assez bouillante pour la jeter sur le t/iéf — Ma chère , répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieuss ne sont pas encore prêts à venir. — Resterontils longtemps à table aujourd'hui ? disait la troisième ; qu'en croget-vous , ma chère, — Je ne sais pas , répondait la quatrième ; il me semble que Célection du parlement doit avoir lieu ta semaine prochaine , et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir. — JVan , reprenait la cinquième ; je crois plutôt qu'ils parlent de celte chasse au renard gui les a tant occupés la semaine passée , et qui doit recommencfr lundi prochain; je crois cepemiant que le dîner sera bientôt fini. — Ah ! je ne Cespère guère , disait la siiième en soupirant ; et le silence recom m en^t. — J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me paraissaient pleins de fie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.

Tous les quarts d'heure il s'élevait une voiï qui faisait la question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus firoide; et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes , que l'on aurait pu croire malheureuses , si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas â tout supporter. Enlin , les messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes : les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ arrivait , elles s'en allaient avec leurs époux , prêtes à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que parla date de l'aimanach , et par la trace des années qui venait enfin s'imprimer EUT le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps.

Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid mortel dont j'étais entourée ; car il ne faut pas se le cacher , il y a deux côtés à toutes les manières de voir : on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le mouvement et le repos , la variété et la monotonie , sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments ; on peut plaider pour la

rie, et il y a cependant assez de bien à dire de la mort, oa de ce qui lui ressemble. Il n'est doue pas vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ceque disent les gens médiocres; ils pénétrent malgré vous dans te fond de votre pensée, ils voih attendent dans les moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un eA bien! tout tranquille, tout modéré en apparenee , etqui est cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre, car ou ne peut supporter l'envie que dans les pays où cette envie même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents: mais quel plus grand malheur que de vivre là oii lasupériorité ferait naître la jalousie , et point l'enthousiasme ; là où Fon serait liaï comme une puissance, en étant moins fort qu'un être obscur? Telleétait ma situation dans cet étroit séjour ; je n'y Ëiisais qu'un bruit importun à presque tout le monde , et je ne pouvais, comme à Londres ou à Ëdimboug, rencontrer ces hommes supérieurs qui savent tout Juger et tout connaître , et qui , sentant le besoio des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'one étrangère , quand même elle ne se serait pas , en tout, conformée aux sévères usages du pays.

Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère , sans entendre dire un mot qui répondit ni à une idée, ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives , et la plus parfaite immobilité : singulier contraste entre la nature et la sodétél Tous les âges avaient des plaisirs semblables : l'on prenait la thé, l'on jouait au- whist, et les femmes vieillissaient en faisait toujours la même chose , en restant toujours à la même place : le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où iM prendre.

11 y a dans les plus petites villes d'Italie un théStre , de la musique, des improvisateurs , beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts , un beau soleil; enfin on y sent qu'on vît; mais je l'oubliais tout à feit dans la province que j'habitais , A j'aurais pu , ce me semble , envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique , elle aurait très-bieo

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rempli mtm emploi dans la société. Comme il y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent l'humauilé, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent , ont toujoDrs les moyens d'occuper dignement leur loisir ; mais l'existence des femmes , dans le coin isolé de la terre que j'habitais , était bien insipide. Il y en avait quelques-unes qui , par la nature et la réflexion , avaient développé leur esprit , et j'avais découvert quelques accents, quelques regards , quelques mots dits à roii basse, qui sortaient de la ligne commune ; mais la petite opinion du petit pays , toute- puissante dans son petit cercle , étouffait entièrement ces germes : on aurait eu l'air d'une mauvaise tfte, d'une femme de vertu douteuse, si l'on s'était livré à par* ler,àse montrer de quelque manière; et ce qui était pis que tous les inconvénients , il n'y avait aucun avantage.

D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie : je leur proposai de lire des vers, de foire de la musique. Une fois, le jourétait pris pour cela; mais tout â coup une femme se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante;uneButre, qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avaitjamais vue, et qui était morte depuis plus de trois mois; uoe autre enfin , que dans son ménage il y avait des arrange* ments domestiques a prendre : tout cela était tràs-raisonnable ; mais ce qui était toujours sacrifié , c'étaient les plaisirs de l'ima- ^itation et l'esprit, et j'entendais si souvent dire, Cela ne te peuï pof , que , parmi tant de négations , ne pas vivre m'eût eneore semblé la meilleure de toutes.

Moi-même , après m'étre débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les interdit, il avait même engagé ma belle-roère îi ne pas me tourmenter à cet ^ard ; mais les insinuations , mais les regards à la dérobée pendant que je parlais, mille petites peines , semblables aux liens dont les pygmées entouraient Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais par faire comme les autres en apparence; mais avec cette différence que je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoûts, au fond du cœur. J'avais déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde, et ce qui m'afOigeait davantage encore, je sentais mon talent

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se refroidir, mon esprit se remplissait malgré moi de petitesses : car dans une sodété où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences , la littérature , les tableaux et la musique , oiï VimaginatioD enQn n'occupe personne, ce sont Ips petits faits, les critiques minutieuses qui font nécessairement le sujet des entretiens ; et les esprits étrangers à l'activité comme à la méditation ont ijuelque chose d'étroit, de susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois pénibles et fadefl.

Il n'y a lit de jouissance que dans une certaine régularité méthodique , qui convient h ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur soit propre; le sentûn«it amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se joignait à l'oppression causée par le vide , qui m'empécliait de respirer. C'est en vain qu'on se dit. Tel homme n'est pas digne de méjuger, telle femme n'est pas capable de nie comprendre ; le visage humain exerce un grand pouvoir sur le cœur humain ; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours , en dépit de vous-même : enfin , le cercle qui vous environne finit toujours par vous cacher le reste du monde; le plus petit objet placé devant votre côl vons intercepte le soleil. Il en est de même aussi de la société dans laquelle on vit : ni l'Europe, ni ta postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir l'atmosplière dont il s'entoure immédiatement.

Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite sœur; ma belle-mére ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait permis de lui apprendre l'italien et le dessin , etjesuispersuadéequ'eliesesouvientencoredel'uuetderautre,

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car je lui dois la justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence, Oswald , Oswad , si c'est pour votre bonheur que Je me suis donné tant de soins , je m'en applaudis encore ; je m'en applaudirais dans le tombeau.

J'avais près de vingt aos, mon père voulait me marier, et c'est id que toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime ami du vâtre , et c'est à vous , Oswald , à vous qu'il pensa pour mon épooï. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre sort à tous les deux eût été sans nuage. Pavais entendu parlerde vous avec un tel éloge, que, soit pressentiment , soit orgueil , je fus eiitrfmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune pour moi , puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre esprit, votre goût pour l'étude devançaient , dit-on , votre âge; et je me faisais u ne idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on peignait le vôtre , que cet espoir effaçait entièrement mes préventions contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Edimbourg ou à Londres, et j'étais sûre de trouver, dans chacune de ces deux villes , la société la plus distinguée. le me disais alors ce que je amis encore à présent , c'est que tout le malheur de ma Situation venait de vivre dans une petite ville , reléguée au fond d'une province du nord. Les grandes villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune , quand c'est en société qu'elles veulent vivre ; comme la vie y est variée , la nouveauté y plaît : mais dans les lieux où l'on a pris une assez douce habitude de la monotonie , l'on n'aime pas à s'amuser une fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.

tn COBIHHB,

Dq)uis s^t ans l'expérience m'a calmée : j'ai moins d'empressement à me montrer ; je suis plus accoutumée à moi ; je sais mieux attendre ; j'ai peut-être moins de confîauce dans la bonne disposition des autres', mais aussi moins d'ardeur pour leurs applaudissements ; enfin , il est possible qu'alors il y eilt en moi quelque chose d'étrange. Ou a tant de feu , tant d'imprudeuee dans la première jeunesse ! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité! L'esprit, quelque distingué qu'il soit, nesup' plée jamais au temps ; et , bien qu'avec cet esprit on sache par* 1er snr les hommes comme si on les connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus ; on a je ne sais quelle fièvre dans les idées , qui ne nous permet pas de conformer notre conduite à nos propres raisonnements.

Je erois , sans le savoir avec certitude , que je parus à lord Nelvil une personne trop vive ; car après avoir passé huit jours chez mon père, et s'être montré cependant très-aimable pour moi , il nous quitta , et écrivit à mon père que , toute réQeiion feite, il trouvait son iils trop jeune pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald , quelle importance attacherez-vouB à cet aveuP Je pouvais vous dissimuler cette circonstancirde ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible cependant qu'elle vous parût ma condamnation ! Je suis , je le sais , améliorée depuis sept années ; et votre père aurait-il vu sans émotion ma teulresse et mon entliouaiasme pour vous ! Oswald , il vous aimait, nous nous serions entendus. Ma beUe-mère forma la projet de me marier au fils de son frère aîné , qui possédait une lerre dans notre voisinage ; c'était un homme de trente ans , rielie, d'une belle figure, d'une naissance illustre, et d'un carao tère fort honnête , mats si parfaitement convaincu de l'autorité d'un mari sur sa femme , et de la destination soumise et dômes* bque de cette femme , qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Madinaon (c'était son nom) avait assez de goût pour moi , et ce qu'on disait dans la ville de mon esprit et de mon caractère singulierne l'inquiétait palle moins du monde ; il y avait tant d'ordre dans sa maison , tout s'y faisait si r^ulièrement , à la même heure et de la même manière, qu'il était impossible k

ou l'italib. SOS

personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage , les domestiques, les clievaux même, n'auraient pas su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles , qui assistaient h ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose deQOUTeau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu ; le poids des habitudes y était si fort, que la petite liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure par semaine, mats n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.

C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui pmvent tounnenter une âme active et sensible , il m'aurait considérée comme une personne vaporeuse , et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval , et de prendre l'air. I! désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui plaisais sans qu'il me comprit. S'il avait eu seulement l'idée de ce que c'était qu'une femme distinguée , et des avantages a des inconvénients qu'elle peut avoir, ileût craint denepasétreassezaimableà mes yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dihs sa tête : jugez de ma répugnance pour un tel mariage ! Je le refusai décidément; mou père me soutînt; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi : c'élaitune personne despotique au fond de l'âme , bien que sa timidité l'empécliât souvent d'exprimer sa volonté : quand on ne la devinait pas , elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait, après qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant moins , qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée.

Tonte la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union aussi convenable , une fortune si bien en ordre , un homme si estimable , un nom si considéré ! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas ; j'y perdis ma peine. Quelquefois je me élisais comprendre quand je parlais; mais dès que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace , car les idées habitua lesrentiaîentaussitdtdanslestêtesdeniesauditfflirs, etilsre-

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cevaient avec ud nouveau plaisir ces anciennes connaissances , que j'avais un moment écartées.

Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part, un jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire , et me dit ces paroles , qui me firent une impression profonde : — Vous vous donnez beaucoup de peine , ma chère , pour un résultat impossible : vous ne changerez pas la nature des choses ; une petite ville du Nord , sans rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est ; si vous devez vivre ici , sou mettez- vous ; allez-vous-en , si vous le pouvez ; il n'y a que ces deux partis h prendre. — Ce raisonnement n'était que trop évident; je me sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su se résigner à la destinée que je ne pouvtjs supporter ; et , tout en aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force des choses et Tobstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir; maiscefiiten vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était renfermée ; et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller, par nos entretiens , sa supériorité naturelle ; qu'eu aurait-elle fait t

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