CHAPITRE VI
Le soleil venait de se lever , et lord Nelvil croyait que personne n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait : Lucile dessinait déjà sur le balcon. Ses cheveux , qu'elle n'avait point encore rattachés , étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord Helvil, et il fut un moment ému en la voyant, comme par une apparition surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point par une cir-
constance si simple. It resta quelque temps devant ce balcon. Il salua Lucile; mais ilne put être remarqué, car elle ne détournait point les yeux de son travail, il continua sa promenade , M il eût alors souhaité plus que jamais de voir Corinne , pour qu'elle dissipât les impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer : Lucile lui plaisait comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie de Corinne tH disparaître oene image légère , qui prenait successivement toutes les formes à ses yeux.
Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le des^ qu'elle venait de faire dans un petit cadre bran , en lace de la table h thé de sa mère. Oswald vil ce dessin ; ce n'était qu'ans rose blanche sur sa tige , mais desùnée avec vne grâce par&ite. — Vous savez donc peindre? dit Oswald à Ludle. — Kon, milord, je ne sais absolument qu'imiter les fieurs, et encore les plus &cites de toutes: il n'y a pas de maître ici, et le peu qua j'ai appris , je le dois à une sœur qui m'a donné des leçons. — En prononçant ces mots , elle soupira. Lord Nelvil rougit beaucoup , et lui dit : — Et cette sceur , qu'est-elle devenue 7 — Elle ne vit plus , reprit Lucile ; mais je la regretterai toujours. — Oswald comprit que Lucile était trompée, comme le reste du monde, sur le sort de sa sœur ; mais ce mot,^e la regretterai tovjours, lui parut révéler un aimable caractère, et il en fut attendri. Ludte allait se retirer, s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec tord Nelvil, lorsque lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité tout à la fois , et lui fit signe de sortir. Ce r^ard avertit Oswald de ce qu'il n'avait pas remarqué : c'est que Lucile avait fait quelque chose de fort extraordinaire , selon ses habitudes , en restant avec lui quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre.
Lady Edgermond s'assit , et renvoya ses gens , qui l'avaient soutenue jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en offrant une tasse de thé à lord INetvil. Il observa cette agitation, et l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut : cependant, animé par le désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien. —Madame, dit-il à lady Ld-
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gerraond , j'ai beeaconp tu ai Italie one femme qui tous intélesse paTticulièrement. — Je ne le crois pas , répondît lady Ed- ^rmond avec sécheresse ; car personne ne m'intéresse dans ce pays-là. — J'imaginais cependant, continua lord Nelvil, que la fille de votre Époux avait des droits sur votre affection. — Si la fille de mon époux , reprit lady Edgermond , était une personne indifiérente à ses devoirs compie à sa considération , je ne lui souhaiterais sûrement pas du mal, mais Je serais bien Bise de n'en jamais entendre parler. — Et si cette fille abandonnée par TOUS, madame, reprit Oswald avec dialeur, était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables talents en tout genre, la dédaigaeriei-TOOS toujours? — Égale- Dimt, reprit lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une femme de ses Téritablee deToira. 11 y a des actrices, des musiciens, des artistes enfin, pour amuser le monde ; mais pour des femmes de notre rang , la seule destinée eonvenaUe , c'est de se consacrer à son époux , et de bien élever
MS eniants Quoi ! reprit lord RelTil , ces talents qui viennent
de l'âme, et ne peuTent exister sans le caractère le plus élevé , ■ans le cœur le plus senùble , ces talents qui sont imîs à la bonté la plus touchante, au coeur le plus g^éreui, vous les blâmeriez , parce qu'ils étendent la pensée , parce qu'ils donnent à la verta mtme un empire plus Teste, nneinfluenoeplus générale! — A la vertu? reprit lady Edgermond avec un sourire amer -, je ne sais pas bien ce que tous entendez par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de la maison patanelle , la Tertu d'une personne qui s'est Établie en Italie , menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages, pour ne rien dire de plus; donnant un exempte plus pernicieux encore pour lesautres que pour elle-même , abdiquant son rang, ta funUle, le propre nom de son père... —Madame, interrompit Oswald , c'est un sacrifice géDérenx qu'elle a fait à vos désire, i votre fille; elle a (^nt de TOUS nuire en conservant votre nom... — Elle l'a craint? s'écria lady Edgermond ; elle sentait donc qu'elle le déshonorait. — Cm est trop , interrompit Oswald aTec violenoe. Corinne Edgermond sera bientôt lady Helvil;etiKKis vranni alors, uiadamer si vous roterez de reoon-
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naître en elle la fille de votre époux ! Voua confondez dans les règles vulgaires une personne douée eomrae aucune femme ne l'a jamais été ; un ange d'espiit et de bouté ; im génie admirable, et néanmoins un caractère sensible et timide ; une imagination sublime, une générosité sans bornes, une personne qui peut avoir eu des torls, parce qu'une supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune, mais qui possède une flme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes, et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle honore celui qu'elle choisit pour son protecteur, plus que ne pourrait le faire la reine du monde en se désignant un époui. — Vous pourrez peut'étre, milord , répondit lady Edgnmond en faisant effort sur elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il n'y a rien dans tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je n'mitends par moralité que l'exacte observation des rè^es établies : bors de là, je ne comprends qse des qualités mal employées, qui méritent tout au ptus de la pitié. — Le monde eût été bien aride, madame, répondit Obwald, sil'onn'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et qu'on eût fait de la nature humaine une chose si r^ée et si monotone. Mais , sans continuer davantage une inutile discussion , je viens vous demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-SlIe miss Edgermond , lorsqu'elle sera lady Nelvil. — Encore moins , reprit lady Edgermond ; car Je dois h la mémoire de votre père d'empêcher, si je le puis, l'union lapins funeste. —Comment, mon père? dit Oswald, que ce nom troublait toujours.— Ignorez- vous, continua lady Edgermond , qu'il refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore fait aucune feute , lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour? — Quoil vous savez... — La lettre de votre père à mylord Edgermond , sur ce sujet , est entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady Edgenno»d : je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Cormoe va Italie, afin qu'il vous la fit lire à votre retour; il ne me convenait pas de m'en charger
Oswald se tut quelques instants , puis il reprit : — - Ce que ja
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VOUS demande , madame , c'est ce qui est juste , c'est ce que tous vous devez à vous-même : détruisez les bruits qne vous avez accrédites sur la mon de votre belle-Ëlle , et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est, pour la SUedelord Edgermond. — Je ne veux contribuer en aucune manière , répondit lady Edgermoud , au malheur de votre vie ; et si l'existence actuelle de Corinne, cette erist«ice sans nom et sans appui, peut être cause que vous ne l'épouMez point , Dieu et votre père me préservent d'éloigrier cet obstacle! — Madame, répondit lord Nelvil , le malheur de Corinne serait un lien de plus entre elle et moi. Eh bien i reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était jamais livrée , et qui venait sans doat« du regret qu'elle éprouvait en perdant pour sa fllle un époux qui lui convenait â tant d'égards , eh bien ! continua-t-elle , rendez-vous donc malheureux tous les deux ; car elle aussi le sera : ce pays lui est odieux ; elle ne peut se phei à nos mœurs , à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse montrer tous ces talents que vous prisez tant , et qui rendent la vie si difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de relonmer en Italie; elle vous y entraînera : vous quitterez vos amis , votre patrie, celle de votre père , pour une étrangère aimable , j'y consens, mais qui vous oublierait si vous le vouliez; car il n'y a rien de plus mobile que ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent que pour leur époux et leurs enfants. — La violence du mouvement qui avait fait parier lady Edgermond , elle qui , toujours habituée à la contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée aller à ce point , ébranla ses nerfs déjà malades , et en finissant de parier elle se trouva mal. Oswald , la voyant dans cet état , sonna vivement pour appeler du secours.
Lucile arriva très-effrayée , s'empressa de soulager sa mère , et jeta seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire : Est-ce vous quiaoezfail mal à ma mère? Ce regard attendrit profondément lord Netvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle , il cherchait à lui montrer l'intérêt qu'elle lui inspirait ; mais elle le r^oussa avec froideur , eî rougit en pensant
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qae par son émotion elle avait peut-âtn man^aé de Seni pour sa Bile, ei trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner lord Neivil pour époui. Elle fit signe à Lucik de s'éloigner , et dit ; — Milord , vous deves , dans tous les cas , vous considérer comme libre de l'espèce d'engagemeat qui pouvait exister entre nous. Hafilleestsijeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé , votre père et moi ; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant diangé , que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas mariée. — Je me bomeraî donc, reprit Oswald en s'indinant devant elle, à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je n'abandonnerai jamais. — Vous eu êtes le maître, répondit lady Edgermond avec une voix étouffée;— et lord Nelvilpanit.
En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois , l'^égante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cbaval pour la voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que lui , en se cachant derrière les arbres. Le grand clieuiin passait devant un pavillon à l'extrémilé du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait dans ce pavillon : il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la découvrir. 11 retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le grand cbemiu , une I^ère agitation dans les feuilles d'uu des arbres placés I«ès du pavillon. U s'ar^ta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait biea deviné , il partit ; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors il vit Lucile sur le bord du chemin , et la salua respectueusement. Lucile baissa son voile avec précipitation, et s'enfonça dans le bois, ne réfléctùssant pas que se cacher ainsi , c'était avouer le motif qui l'avait amenée ; la pauvre eabut n'avait rien éprouvé de si vif, ni de si coupable en sa vie, que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de voir passer lDrdMe1vil;et, loin de penser à le saluer tout siniplement, elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald comprit tous ces mouvements ; U se sentit doucement flatté par cet innocent intérJt, si timidement et si sincèrement exprimé.
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— Personne , pmsalt-il , ne pouvait être plus vrai qae Corinne, mais personne aussi ne connaissait mieox elle-même et les au* très : il faudrait apprendre à Ludle et l'amour qu'eUe éprouverait et celui qu'elle inspirerait. Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la rie? Et puisque cette aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il feut enfin pénétrer dans son Ame , et savoir ce que Ton sent , la candeur qui survit à cette découverte ne vaat-elle pas miens wcore que la candeur qui la précède? —
0 comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lncile : mais cette comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais l'occuper davantage.