CHAPITRE VIII
M. Dickatm n'égalait en rien le père d'Oswald : il n'avait ni son esprit ni son caractère ; mais au moment de sa mort il était auprès de lui , et , né la même année , ou eût dit qu'il restait eueore quelques jours en arrière , pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le bras pour monter l'escalier; il sentait quelque cbarme dans ces soins donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il pût trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne tarda pas à lut parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. 11 blâma fertemwt sa liaison avec Corinne ; mais ses faibles arguments auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux de lady Edgermond , si M, Dickson ne lui avait pas remis la lettre que son père , lord Helvil, écrivit à lord Edgermond , ioTEqu'U voulut rompre le mariage projeté entre son 'Ois et Corjnne.alors miss Edgermond. Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791 , pendant le premier voyage d'Oswald en France. It la lut en tremblant.
Lettre du père d'Oswald à lord Edgemumd.
' Me pardonnerez^rotts , mon am> i si je vous propose un
■ changement dans le projet d'union entre nos deux familles ?
■ Mon Gis a dii-buit moisdemoinsquBvotre fille aînée-, il vaut a mieux lui destiner Luclle , votre seconde fille , qui est plus
■ jeune que sa sœur de douze annéw. Je pourrais m'en tenir à
■ ce motif; mais comme je savais l'âge de miss Edgermond
• quand Je TOUS l'ai demaulée ponrOswald.jeeniirais manqaer
■ à la confianoe de l'amitié, si je ne voua disais pas qudiessont les
■ raisons qui me fimt désirée que oe mariage n'ait pas lieu. Nous t sommes liés depuis vingt ans , nous pouvons sous parler avec
> franchise sur nos «ifants , d'autant plus qu'ils sont assez jeunes
■ pour pouvoir être encore modifiés pat nos contéils. Votre fille
• est charmante; mais il me semble voir en elle une de ces bdles
• Grecqaes qui enchantaient et subjuguaient le monde. Itevons
■ offensez pas de l'idée que cette comparaison peut suggârer.
■ Sans doute votre fille n'a reçu de vous, n'a trouvé dans son « cœur que les principes et les sentiments les plus purs ; mais
■ elle a besoin de plaire , de captiver , de faire efiet. Elle a plus
■ de talents encore que d'amour- propre ; mais des talents si
■ rares doiventnécessairementexciterle désir de les développer;
■ et Je ne sais pas quel théâtre pent suffire à cette activité d'ea-
■ prit , k cette impétuosité d'imagination , à ce caractère ardent
■ enfin , qui se fait sentir dans toutes ses paroles : elle entrsl-
• nerait nécessairement mon fils hors de l'Angleterre, car one
• telle femme ne peut y être heureuse ; et l'Italie seule lui con-
■ vient.
■ Il loi faut cette existence indépendante qui n'est soumise
■ qu'à la fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes do-
> mestiques contrarieraient nécessairement tous ses gndts. Un
• homme né dans notre heureuse patrie doit être Anglais avant « tout : il faut qu'il remplisse ses devoirs de dtoyen , puisqu'il
■ a le bonheur de Tétre ; et dans les pays où les institutions po-
■ litiqiies donnent aux hommes des occasions honorables d'a-
• gir et de se montrer , les femmes doivent rester dans l'om-
■ bre. Comment vonlez-vous qu'une personne aussi distinguée
■ que votre fiUe se contente d'on tel sort? Croyez-moi, mariez-
• la en Italie : sa religion , ses goâls et ses talents l'y appellent.
• Si mon fils épousait miss Edgermmd, il l'aimerait sûrement < beaucoup, car il est impossible d'être plus séduisante ; et il
■ essayerait alors , pour lui plaire, d'introduire dans sa maison « les coutumes étrangères. Bientôt il perdrait cet esprit natio-
■ nal , ces préjugés , si vous le voulez, qui nous nnisseot «itie
• nous, et font de notre natkmnn eorps , une associatiixi libre,
on l'italib, S89
• mais iodiesolubte , qui ne peut périr qu'avec te dentier da
• nous. Mon fils se trouverait bient& mal eu Anj^teire, eii « voyant que sa femme n'y serait pas lienreuse. U a , je le sais,
■ toute la faiblesse que donne ta sensitûlité : il trait donc s'éta-
■ blir en Italie, et cette eipatriation, si je vivais encore, me
• ferait mourJrde douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle « me priverait de mon Sis , c'est parce qu'elle loi ravirait riion> « Denr de servir son pays.
■ Quel sort pour un habitant de nos montagnes , que de traîner ' une vie oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais si-
■ glsbé desa femme, s'il ne l'est pas de celle d'un antre! inutile •> à sa famUle, dont il n'est plus ni le guide ni l'appuil Tel que « je connais Oswald , votre fille prendrait un grand empire sor
■ lui. Je m'applaudis donc de ce que son séjonr actuel en France
■ ]ui a âté l'occasion de voir miss Edgerraond ; et j'ose vous
■ conjurer, mon ami , si je mourais avant le mariage de mon « flts,dene pas lui faire connattre votre fille aînée avant que vo-
■ treSllecadettesoiteuâgedelefixer. Je crois notre liiùson assez < ancienne, assez sacrée pour attendre de vous cette marque
■ d'affection. Dites à mon fils , s'il le fallait , mes volontés à cet •>égard;jesuissdrqn'il les respectera, et plus encore si j'avais * cessé de vivre.
■ Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Os- ' wald avec LucUe. Quoiqu'elle soit bien enfant , j'ai démêlé ' dans ses traits , dans l'expression de sa physionomie , dans le « son de sa voix, la modestie la plus touchante. Voilà quelle est
■ la femme vraiment Anglaise qui tera le bonheur de mon fils : ' si je ne vis pas assez pour être témoin de cette union, je m'en
■ réjouirai dans le ciel: quand nous y serons un jour réunis,
■ moucher ami, notre bénédiction et nos prières prot^eront ' encore nos enfants.
« Tout àvous. Kelvil. »
Après cette lecture , Oswald garda le plus profond silence ; ce qui laissa le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bienjugé miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il,
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de pouvoir s'imaginer encore la conduite condamnable qu'dle a tenue depuis. Il prononça, au nom du père d'Oswald , qu'un tel mariage swait une offense mortelle à sa mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en J-'rance , un an après que cette lettre avait été écrite, en 1793, son père n'avait trouvé de consolations que chez laAj Edgermond, où il avait passé tout un été; et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui plaisait singulièrement. Enfin, sansart, mais aussi sans ménagement, M. Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.
C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de Corinne absente , et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à combattre la nature des choses , l'influçuce de la patrie, le souvenir d'un père , la conjuration des amis en favMir des résolutions faciles et de la route commune, et le charme naissant d'une Jeune llUe , qui semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et cahnes de la vie domestique.
OD LITILIE.