CHAPITRE VI
Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plas cruelle ! chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui apprendre où elle était , et chaque soir se passait dans l'inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain. Elle rou* gissait d'apprendre à celui qui ne l'aimait peut-être plus , la démardie ioconsidérée qu'elle avait faite pour lui. — Peut-être , se disait-elle souvent , tous les souvenirs d'Italie sont-ils eSacéi de sa mémoire ; peut-être n'a-t-il plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur , uq cœur passionné. Ce qui lui plait h présent, c'est l'admirable beauté de seize ans , l'expression angélique de c«l âge, l'âme timideet neuve, qui consacre â l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait Jamais éprouvés, —
L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa sœur , qu'elle avait presque honte de lutter avec de
ta,i,.=db, Cookie
ou L ITALIE. 401
tels charmes. Il lui semblaitquele talent même était une ruse, l'esprit uue tyrannie , la passion une violence , à calé de cette innocence désarmée ; et bien que Corinne n'eût pas encore vingthuit ans, elle pressentait déjà cette époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs moyens de plaire. £nfin , la jalousie et une timidité lière se combattaient dans soit âme; elle renvoyait de jour en jour le moment tant craint, et tant désiré, où elle devait revoir 0swald. Elle apprit que son riment serait passé en revue le lendemain à Uydepark , et elle résolut d'y aller. Elle pensa qu'il était possible que T^ucile s'y trouvât, et elle s'en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald. D'abord elle avait l'idée de se parer avec soin, et de se montrer ensuite subitement à lui; mais en com- ' mençant sa toilette , ses cheveux noirs , sou teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aérien de sa sœur ; et , rejetant loin d'elle toutes les parures qu'elle avait essayées , elle se revêtit d'une robe noire à la vénitienne , couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte dans ce pays , et sejeta ainsi dans le fond d'une voiture.
A peine fut-elle dans Hydepark , qu'elle vit paraître Oswald h tatétede son régiment. Il avait dans son uniforme la plus belle et la plus imposante ligure du monde ; il conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose de fler et de doux tout â la fois , qui conseillait noblement le sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement vêtus , des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns l'empreinte des vertus mâles , les autres des vertus timides. Les soldats du r^iment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On joua le fameux air , Dieu , sauve le roi , qui touche si profondément tous les cœurs en Angleterre. Et Corinne s'écria : — 0 respectable pays qui deviez être ma patrie , pourquoi vous ai-je quitté P Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle,
an milieu de tant de vertus? et quelle gloire valait celle, d Nelvil, d'Are ta digne épousi^? —
Les inslruinents militaires qni se firent entendre retracèrent h Coriuae les dangers qu'Oswald allait eourir. Elle le regarda longtemps sang qu'il pût l'apercevoir , et se disait, les yeux pleins de larmes : — Qu'il vive , quand ce ne serait pas pour moi ! O mon Dieu, c'est lui qu'il faut conserver! — Dans cfe moment la voiture de lady Kdgermonil iuriva ; lord Nelvil la salua respectueusement , en baissant devant elle la pointe de son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui perçaient le cœur de Corinne. L'infortunée les connaissait, ces regards; ils avaient été tournés sur elle.
Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la plus brillante vitesse les allées de Hydepark, tandis que la voiture de Corinne s'avançait lentement , piesque comme un convoi funèbre , derrière les coursiers rapides et leur bruit tumullueux. — Ail 1 ce n'était pas ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que Je me rendais su Capitole , la première fois que jel'airencontré; il m'a précipitée du char de triomphe dans l'ablmedes douleurs. Je l'aime, et toutes les joies de la vie ont disparu ; je l'aime , et tous les dons de la nature sont flétris. O mon Dieu ! pardonnez-lui quand je ue serai plus. — Oswald passait à cheval , à côté de la voiture où était Corinne. La forme italienne de l'Iiabit noir qui l'enveloppait le frappa singulièreraeut. Il s'arrêta , fit te tour de cette voiture , revint sur ses pas pour la revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelleétait la femme qui s'y tenait cachée. Le cœur de Corinne battait pendant ce temps avec une extrême violence , et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir , et d'être ainsi déosnverte ; mais elle résista cependantàson émotion, et lord Nelvil perdit l'idée quil' avait d'abord occupé. Quand la revue fut finie , Corinne , pour ne pas altirerdavantagel'aitenliond'Oswald, descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, etseplaçaderriéretesarbreset lafoule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond , et , lui montrant un cheval Irès-
doux que ses gens avaient anieoé, il demanda pour Lticile la permission de monter ce cheval, à côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermoad y coDseutît, en lui recommaadaut beaucoup de veiller sur sa fille. Lord Nelvil était descendu de cheval ; il parlait chapeau bas, à la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si sensible en même temps , que Corinne ne voyait que trop un attachement pour la mère , animé par l'attrait qu'inspirait la lille.
Luciie descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait à ravir l'élégance de sa taille ; sur sa tête un chapeau noir, orné de plumes blandies, et ses beaux cheveux blonds, l^rs comme l'air .-tombaient avec grâce sur soa charmant visage. Oswald baissa la main de manière que Lucile pdt y poser son pied pour monter sur le cheval. Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce service ; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. 11 insista : Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant , et s'élança si l^èrement à cheval , que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides que l'imaginatioa nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald la suivit, et ne la perdit pas de vue. Une ibis le cheval fit un faux pas. A l'instant lord Helvil l'arrêta, examina la bride et le mords avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort que le cheval s'emportait ; il devint pâle comme la mort ; et , poussant son propre cheval avec une incroyable ardeur , dans une seconde il atteignit celui de Lucile , descendit, et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval , frémissait à son tour de renverser Oswald ; mais d'une main il saisit la bride , et de l'autre il soutint Lucile, qui , en sautant, s'appuya légèrement sur lui.
Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir , ne eroyaitrelle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de timidité , plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour pour elle ? Deax fois elle tira l'anneau de son doigt ; elle était prête à fendre la foule pour le jeteraux pieds d'Oswald ; et l'espoir de mourir à l'instant même l'encourageait
404 coBinNB,
dans cette résolution. Mais quelle est la femme, née même eoui le soleil du midi , qui peut , sans frissouner , attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bieutât Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant , et sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une allée solitaire , Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotioa qu'il en ressentait au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois , infidèle au fond de son cœur à l'image de Corinne ; et, rentré chez lui, il prit à l'instant la résolution derepartir pour l'Ecosse, puisque son régiment ne s'embarquaitças encore de quelque temps.