‹ CorinneChapitre 77 sur 86 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qni décorent cette ville ; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son Sme, et elle espérait le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle traversa le bois charmant qui est sur les bords derArno : c'était une soirée ravissante du mois de ^uin; l'air était embaumé par une inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la Providence accorde à la plupart des êtres ; mais cependant elle la béuil avec douceur de faire du bien aux hommes. — Je suis une exception â rordreuniversel,se disait-elle;il yadu bonheur poartous; et cette terrible faculté de souffrir , qui me tue , c'est une manière de sentir particulière h moi seule. 0 mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander , comme votre divin Fils , gtte cette coupe s'éloignât de moiî —

L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce qui faisait avancer, revenir, se hSter; et, (ralliant lentement ses pas sur les larges pierres du pavé de Florence , elle perdait l'idée d'arriver, ne se souvenant plus oi^ elle avait riatention d'aller : enfin elle se trouva devant les fameuses portes d'airain sculptées par Ghiberti pour le baptistère de Saint- Jean , qui est à côté de la cathédrale de Florence.

Elle examina quelque temps ce travail immense, oiï des na- . Cookie

tioQS de bronze , daos des proportions très-petites mats très-distinRtes, offrent une multitude de physionomies variées, qui toutes expriment une pensée de l'artiste, une conception de son esprit. — Quelle patience , s'écria Corinne , quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de personnes eiaimnent avec soin ces portes, à travers lesquelles la foule passe avec distraction , ignorance ou dédain ] Oh I qu'il est difQcile à l'homme d'échapper à l'oubli , et que la mort est puissante !—

C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné ; non loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis, el les statues de Julien et de Laurent, par Hicbel-Ange. Celle de Laurent de Itïédicis , méditant la vengeance de l'assassinat de son frère , a mérité l'honneur d'être appelée la pensée de Michel-Ange. Au pied de ces statues sont l'Aurore et la nuit i le réveil de l'une, et surtout le sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poêle fit des vers sur la statue de la Nuit, qui finissaient par ces mots : Bien qu'elle dorme, elle vU; réveille-la si ta ne le crois pas , elle te parlera. Michel- Auge, qui cultivait les lettres, sans lesquelles l'imagination en tout genre se flétrit vite , répondit , au nom de la Nuit :

Gralo at't il kioiio, e plù l'esier dl aauo.

Hïulre cbe il danno e la TerGogoa du» ,

Non veder. non seoUr m'é gran veulura.

Per6 non ml dcsUr, deh parla basw > .

Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné a la figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une âme énergique et sombre, une activité constante, des formes très- prononcées , des traits qui portent l'empreinte des passions, mais ne retracent point l'idéal de la beauté. Hichel-Ange est le génie de sa propre école , car il D'à rien imité, pas même les anciens.

■ Il m'est doox de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi tonglempïque durent l'inJUblicaella honte, ce m'est an grand bonheiu de ne

pas voir et de oe pas eoEeudre : ûdsI donc ne m'éveille point; de grâce, parle tuu.

D,mi,.=db, Cookie

ou l'italix. 425

Son lombeau est Jans l'église de Santa-Croce. 11 a voulu qu'il tût placé en face d'une fenêtre , d'où l'on pouvait voir le dôme Mti par Filippo Brunelleschi , comme si ses cendres devaient tressaillir encore sous le marbre, à l'aspect de celte coupole, modèledecelle de Saint-Pierre. Cette église de Sauta-Croce contient la plus brillante assemblée de morts qui soit peut être en Europe. Corinne se sentit profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici , c'esl Galilée , qui fut persécuté par tes bommes , pour avoir découvert les secrets du ciel ; plus loin, Machiavel, quirévéla l'art dii crime, plutôt eu observateur qu'eu criiitinel, mais dont les le^ns profilent plus aux oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet lionime qui a consacré ses jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé, sur la terre, de sérieux que la mort ; Boccace , dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis de la guerre civile et de la peste ; un tableau en l'honneur du Dante, comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de l'exil , pouvaient encore se vanter de sa gloire; enliu, plusieurs autres noms honorables se fontaussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de généraHons engénérations,jUEqu'àcequeleur bruit s'éteigne entièrement. La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla l'enthousiasme de Corinne : l'aspect des vivants l'avait découragée, la présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins , cette émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas plus ferme dans l'église , et quelques pensées d'autrefois traversèrent encore son âme; elle vit venir sous les ïDdtes de jeunes prêtres qui chantaient à voix basse , et se promenaient lentement autour du chœur : elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie : Noua prions pour nos morts, lui répondit^il. — Oui, vous avez raison, pensa Corinne , de les appeler vos morts : c'est la seule propriété glorieuse qui vous reste. Oh ! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que j'avais reçus du ciel , et que je devais faire servir à exciter l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle en se mettant à genoux , ce n'est point par uo vain orgueil que je tous conjure de me rendre les tatenlA at.

D,mi,.=db,CoQgle

que vous m'aviei accordés- Sans doute ils sont lee mdlletira de tous , ces saints obscurs qui ont su suivre et mourir pour tous; mais il est diffëreutes carrières pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le génie qui se consacrerait à ijntce qui est noble, liumaîn et vrai, pourrait être reçu da moins dans les parvis extérieurs du ciel. — Les yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière , et ses regards furent û-appéspar cette inscription d'un tombeau sur lequel elle s'était mise à genoux '. Seule à mon aurore , setde à mon couchant, je suis seule encore ici.

— Ah! s'écria Corinne, c'est la réponseà ma prière. Quelle émulation peut-on éprouver, quand os est seule sur la terré? qui partagerait mes succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel sentiment pourrait encourager mon esprit au travail ? 11 me fallait son regard ponr récompense.

Une autre épitaphe aussi Qxa son attention : Ne «te plaignez pas, disait un homme mort dans la jeunesse, iï cous n»viez combien die peinet ce tombeau m'aépargnéesl — Quel détachement de la vie ces paroles inspirent ! dit Corinne en vnsant des pl»jrs; tout àcâtédu tumulte de la ville, il y a cette église qui apprendrait aux hommes le secret de tout .s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde. —

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