SCENE L PIERRE, MARIE
Un y deux^ trois...
Quel calcul faites-vous sur vos doigts,
Marie ?
Marie.
Un sérieux...
Pierre.
Vrai ?
Marie.
Je compte les mois Qui sont passés depuis qu'au retour de Parméc Un certain monsieur Pierre...
Pierre.
Ah!
Marie.
M'a connue...
Pierre.
Aimée..
Marie.
Oui.
Pierre.
Ravi de vous voir, heureux de vous chercher Et...
Ce n*est pas cela qu'on veut lui reprocher ;
C'est...
Pierre.
Quoi donc ?
Marie.
De n'avoir pas encor su m'instruire De son nom tout entier. . .
Pierre.
J'avais tant à vous dire !
Tant et tant !
Marie.
Tout est dit. . .
Pierre.
AlorSy sans se lasser, On double son bonheur à le recommencer. Le reste n'étant rien, on fait bien de le taire. D'ailleurs, ne faut-il pas à l'amour un mystère, Pour le moins ; un secret, qui craint d'être éclaira ? Eh bien l faute de mieux, conservons celui-ci. Notre accord n'est-il pas complet et sympathique ? Cet humble petit coin, au fond d'une boutique, N'est-il pas devenu, pour nous, tout l'univers ^ Nous nous aimons de cœur et d'esprit. Les beaux vers Vous charment, comme moi. . .
Marie.
C'est vrai ; même, il me semble Que nous les aimons mieux, en les aimant ensemble.
Pierre.
Cher ange!... Êtes-vous seule, on arrive, sans bruit; Et quand vient le péril, — votre père! — on s'enfuit. . .
Mais on a cependant fait sa moisson d'abeille Dans les actes choisis du vieil ami Corneille...
Pierre.
Et de Molière aussi, car chacun a son tour.
On s^attarde surtout dans les scènes d'amour,
Et l'on trouve parfois que, chez l'un et chez l'autre.
Ces amours sont bien froids...
Marie.
Ah!
Pierre.
Comparés au notre.
Voilà notre bonheur ; craignons d'y rien changer. Qui sait f un mot, un seul pourrait tout déranger !
Marie.
îl faudra cependant vous faire enfin connaître : Car vous avez un nom^ Monsieur ?
Pierre (à part).
Trop beau, peut-être !
Marie.
J'admire fort, sans doute, avec leurs sentiments. Les héros inconnus : oui, mais dans les romans. N'avez-vous rien ? Allez, Monsieur Pierre, il n'importe. L'argent n'a pas besoin de vous servir d'escorte, Oh non ! que nos deux cœurs soient garants et témoins : Je sens que je ne puis, pauvre, vous aimer moins, Ni plus, si vous aviez tous les trésors du monde.
Pierre.
Vrai^
Marie.
Mais mon père est là, qui veut qu'on lui réponde Catégoriquement, tout de suite^ ou sinon Rien ! « Quels sont vos parents ? dira-t-il, çà ! leur nom ? n
Pierre.
Si c'est là mon seul bien ?. . .
Marie (jouant l'inquiétude).
Alors...
Pierre (vivement).
Alors?...
Marie (plus gaie).
J'espère!
L'ami Merlin, d'ailleurs ^ nous soutiendra. Mon père
Est bon ; deux mots câlins obtiennent tout de lui ;
Quand je veux, ses refus finissent par un : Oui !
Si, par hasard, pourtant. Monseigneur était prince.
Et que, comme Orondate, il vînt de sa province
Pour demander ma main, mystérieusement :
Mon pauvre père alors deviendrait fou, vraiment,
Car il aime la gloire l
Oui, la gloire à panache,
En beaux habits . . Croit-il à celle qui se cache, Modeste et pauvre ^ Non,
Marie (vivement).
C'est lui !
Pierre.
Je pars...
Marie.
Bientôt
Revenez en finir avec l'incognito.
(Il sort.)