A MON VAINQUEUR
Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la reine ; Ce sera du plus digne une preuve certaine. Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu ; Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.
Quand la reine apprend ce coup de la tête chaude de Carlos, elle craint pour lui, et le supplie de retarder de quelques jours le combat
qu'il a cherché. Pendant ce délai, elle compte trouver un arrangement. C'est là un sacrifice que Carlos a beaucoup de peine à s'imposer. Il réfléchit, resté seul, sur son singulier destin, et il regrette son obscurité première, où de pareilles difficultés d'honneur et de consience lui étaient au moins épargnées.
Consens-tu qu'on diffère, honneur ? le consens -tu? Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu ? N'ai-je point à rougir de cette déférence ?
Tu murmures, ce semble ? Achève; explique-toi. La reine a-t-elle droit de te faire la loi ? Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître. 0 ciel 1 je m'en souviens, et j'ose encor paraître ; Et je puis, sous les noms de comte et de marquis, D'un malheureux pêcheur reconnaître le fils !
Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre ! Injurieux destin qui seul me rends à plaindre ! Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer: Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer. Ton cruel souvenir sans fin me persécute ; X)u rang où l'on m'élève il me montre la chute. Lasse-toi désormais de me faire trembler ; Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler. Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes, Et ne viens point m'ôter plus que tune me donnes.
DO.N SANCHL iJAKAGON. 151
Je n'ai plus rien à toi : la guerre a consumé Tout cet indigne sang dont tu m'avais formé ; J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine...
Ainsi Corneille place Don Carlos tour à tour dans toutes les situations où il montrera un nouveau côté de son âme, et une nouvelle forme de sa générosité. Nous l'avons vu tout à l'heure fier de son titre de soldat, puis hautain et superbe à venger l'injure qu'on lui fait; nous le voyons maintenant se plaindre du pénible état d'esprit où le jette sa double destinée d'homme obscur par le sang et important par sa gloire. Va-l-il en arriver à maudire sa naissance, comme il semble qu'il en prend le chemin ? — Oh ! non pas I Un bruit se répand par le royaume que Don Carlos n'est pas Don Carlos, fils de pêcheur anobli par la reine; il est Sanche d'Aragon, fils de roi , que les nécessités de la politique ont forcé de cacher, dès sa naissance, chez un pêcheur. Les grands seigneurs commencent à le féliciter. 11 répond avec une hauteur triste :
Comtes, ces faux respects, dont je me vois surpris, Sont plus injurieux encor que vos mépris. Je pense avoir rendu mon nom assez illustre Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre:
Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part.
J'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard,
Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie
Pour ériger Carlos en roi de comédie :
Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,
Sachez que les vaillants honorent la valeur ;
Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule
A faire de la mienne un éclat ridicule.
Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux,
Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux
La raillerie est belle après une victoire ;
On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire
Mais vous précipitez un peu trop ce dessein :
La bague de la reine est encore en ma main ;
Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,
Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille ;
Ce bras, qui vous sauva de la captivité,
Peut s'opposer encore à votre avidité.
La reine souhaiterait fort que Don Carlos fût le prince Sanche. Elle pourrait l'épouser. Elle se flatte,, et le flatte aussi de cet espoir qui commence à poindre. Carlos repousse les suggestions de l'orgueil qui se font sentir en son cœur. A la fois mélancolique, et fier, et modeste, avouant qu'il serait heureux que le bruit qui court fût vrai, il se reproche de se laisser trop complaisamment
DON SANCHB D'ARAGON. 453
aller à y croire ; voyez comme il est beau et touchant, quand il dit à la reine d'Aragon:
Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien I
Si j'étais quelque enfant épargné des tempêtes,
Livré dans un désert à la merci des bêtes,
Exposé par la crainte ou par l'inimitié,
Rencontré par hasard et nourri par pitié ;
Mon orgueil à ce bruit prendrait quelque espérance
Sur votre incertitude et sur mon ignorance ;
Je me figurerais ces destins merveilleux
Qui tiraient du néant les héros fabuleux ;
Et me revêtirais des brillantes chimères
Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères :
Car enfin je suis vain, et mon ambition
Ne peut s'examiner sans indignation ;
Je ne puis regarder sceptre ni diadème,
Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même :
Inutiles élans d'un vol impétueux
Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux,
Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,
Et qu'un coup d'oeil sur moi rabat soudain à terre I
Je ne suis point don Sanche, et connais mes parents :
Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends.
Gardez-le pour ce prince: une heure, ou deux, peut-être
Avec vos députés vous le feront connaître.
Laissez-moi cependant à cette obscurité
Qui ne fait que justice à ma témérité.
Cependant le bruit s'accrédite. Personne ne doute plus que Carlos ne soit un prince déguisé longtemps, même à ses propres yeux. Tout à coup... Encore un coup de baguette : le vieux pêcheur, père de Carlos, arrive à la cour. Tout s'écroule. Une confidente de la reine de Castille lui raconte ainsi cet événement:
BLANCHE
Ali I madame !
dona Isabelle (reine de Castille).
Qu'as-tu ?
BLANCHE
La funeste journée !
Votre Carlos...
DONA ISABELLE
Hé bien ?
BLANCHE
Son père est en ces lieux Et n'est...
DON SANCHB D'ARAGON. 155
DONA ISABELLE
Quoi ?
BLANCHE
Qu'un pêcheur.
DONA ISABELLE
Qui te l'a dit ?
BLANCHE
Mes jeux.
DONA ISABELLE
Tes yeux ?
BLANCHE
Mes propres yeux.
DONA ISABELLE
Que j'ai peine à les croire!
DONA lt^ONOR (reine d'Aragon).
Voudriez- vous, madame, en apprendre l'histoire?
dona elvire (princesse d'Aragon).
Que le ciel est injuste I
DONA ISABELLE
Il l'est, et nous fait voir Par cet injuste effet son absolu pouvoir, Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur
BLANCHE
Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur. Du haut de l'escalier je le voyais descendre : En vain de ce faux bruit il se voulait défendre ; Votre cour, obstinée à lui changer de nom, Murmurait tout autour: « Don Sanche d'Aragon! n Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse. Lui, qui le reconnaît, frémit de sa disgrâce ; Puis, laissant la nature à ses pleins mouvements, Répond avec tendresse à ses embrassements. Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère ; On n'entend que soupirs : « Ah ! mon fils ! — Ah !
[mon père !
— 0 jour trois fois heureux ! moment trop attendu ! Tu m'as rendu la vie! — et: — vous m'avez perdu! »
Chose étrange ! à ces cris de douleur et de joie. « Un grand (1) peuple accouru ne veut pas qu'on les
[croie ;
(1) En grande quantité.
Il s'aveugle soi-même: et ce pauvre pêcheur,
Eu dépit de Carlos, passe pour imposteur.
Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes :
C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes.
Eux-mêmes (admirez leur générosité)
S'efforcent d'affermir cette incrédulité :
Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques ;
Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,
Qui, pensant bien leur plaire, a si mal à propos
Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.
Avec avidité cette histoire est reçue ;
Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue :
Et pour plus de croyance à cette trahison,
Les comtes font traîner ce bonhomme en prison.
Carlos rend témoignage en vain contre soi-même ;
Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème :
Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui,
Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui.
Il tempête, il menace, et, bouillant de colère,
Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père :
On tremble devant lui, sans croire son courroux ;
Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous.
Comment Carlos a-t-ilreçu ce coup de foudre? Avec la sérénité d'un cœur noble, et la hauteur aussi d'un homme qui sait que la vraie noblesse s'acquiert, mieux encore qu'elle ne se transmet. Il ne rougit que d'avoir un instant laissé séduire
son cœur aux flatteurs appas de l'ambition. Il fait en quelques traits l'histoire de sa vie; il montre que, s'il n'est pas fils de roi, personne mieux que lui ne mériterait de l'être.
Hé bien, madame, enfin on connaît ma naissance : Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité Si vos commandements ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste ; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste I On me vole mon père, on le fait criminel I On attache à son nom un opprobre éternel !
Je suis fils d'un pécheur mais non pas d'un infâme ; La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme : Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils ; Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père : Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.
Je suis bien malheureux si je vous fais pitié :( Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie, Vous plaignez aisément mon entrée à la vie, Et, me croyant par elle à jamais abattu.
DON SANCHE D'ARAGON. 15f
Vous exercez sans peine une haute vertu.
Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne.
La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;
Mais son plus bel éclat serait trop acheté
Si je le retenais par une lâcheté ;
Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache ;
Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache.
Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,
De denx comtes jadis fut le libérateur;
Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine
Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine ;
Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main
De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain ;
Sanche enfin malgré lui, dedans cette province,
Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.
Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux
Un cœur, que ravalait le nom de ses aïeux.
La gloire qui m'en reste après cette disgrâce
Éclate encore assez pour honorer ma race,
Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien
Qu'à l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien.
La reine porte sur Carlos et son caractère le vrai jugement qu'on en doit faire, en lui disant avec une bonté douce et une gravité pleine de respect :
Et vous que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu.
Miraculeux héros dont la gloire refuse
L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,
Parmi les déplaisirs que vous en recevez,
Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez ?
Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?
Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père ;
Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point
D'être né d'un tel père et de n'en rougir point ;
Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,
Emporte encor si haut une telle naissance.
Mais Carlos est-il donc réellement un fils de pêcheur ? Ce bruit qui avait couru de sa grande naissance était donc faux? Vous connaissez assez les contes de fées, mes enfants, pour prévoir que tout finira bien par s'arranger au mieux du bonheur de tous. On retrouve, au dernier moment, un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bien Sanche, prince d'Aragon, confié tout enfant à la femme d'un pêcheur pour le dérober aux ennemis, et que le pêcheur même l'a toujours pris pour son fils. Carlos est roi d'Aragon et peut épouser la reine de Castille. C'est le dernier coup de baguette, et tout le monde se retire content. Nous surtout, qui, sous l'apparence et la forme d'une aventure romanesque, avons eu le plaisir de voir se révéler peu à peu sous nos
yeux une grande et belleâme, tendre, fière, honnête, bonne et généreuse, et qui ne sommes point fâchés, même par le moyen d'événements un peu invraisemblables, que ceux qui méritent le bonheur finissent par l'obtenir, et que ceux qui sont princes par le cœur le deviennent aussi par le sceptre.