‹ CorneilleChapitre 28 sur 35 · VIRIATE · texte numérisé non relu

VIRIATE

En effet, c'est à moi de répondre ; Et mon silence ingrat a droit de me confondre.

(1) Aristie, de son vrai nom Antistie, était la première femme de Pompée.

SEP.TORIUS. 48»

Ce généreux exploit, ces nobles sentiments Méritent de ma part de hauts remercîments : Les différer encor, c'est lui faire injustice.

Il m'a rendu sans doute un signalé service ; Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi : Le grand Sertorius fut son parfait ami ; Apprenez-le, seigneur (car je me persuade Que nous devons ce titre à votre nouveau grade ; Et, pour le peu de temps qu'il pourra vous durer, Il me coûtera peu de vous le déférer) : Sachez donc que pour vous il osa me déplaire, Ce héros ; qu'il osa mériter ma colère ; Que malgré son amour, que malgré mon courroux, Il a fait tous efforts pour me donner à vous ; Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole , Tout mon dessein n'était qu'une attente frivole ; Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main.

Permettez que j'estime

La grandeur de l'amour par la grandeur du crime. Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin, D'un si parfait ami devenir l'assassin, Et de son général se faire un sacrifice, Lorsque son amitié lui rend un tel service ; Renoncer à la gloire, accepter pour jamais L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits ; Jusqu'en mon cabinet porter sa violence, Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense : Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi : A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi ;

Tout cela montre une âme an dernier point charmée. Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée ; Et, comme je n'ai point les sentiments ingrats, Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas : Ce serait en son lit mettre son ennemie, Pour être à tous moments maîtresse de sa vie ; Et je me résoudrais à cet excès d'honneur, Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur.

Seigneur, voilà l'effet de ma reconnaissance. Du reste, ma personne est en votre puissance ; Vous êtes maître ici ; commandez, disposez, Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

Du reste, l'assassin sera puni comme il mérite de l'être. Pompée est un habile et un diplomate; mais il n'est pas un misérable. Il a grand cœur et sait estimer ses ennemis. Il fait jeter Perpenna au peuple ameuté, qui déchire le meurtrier du grand Sertorius.

En donnant cet ordre terrible mais juste, il dit, du grand ton dont il doit parler plus tard quand il sera maître du monde :

C'est assez.

Je suis maître ; je parle; allez, obéissez !

Puis, se retournant vers Viriate, désolée, mais toujours fière :

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître,

Grande reine ; ce n'est que pour punir un traître.

Criminel envers vous d'avoir trop écouté

L'insolence où montait sa noire lâcheté,

J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire,

Pour me justifier avant que vous rien dire :

Mais je n'abuse point d'un si facile accès,

Et je n'ai jamais su dérober mes succès.

Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève,

Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve ;

Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous

Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.

Viriate a une admirable réponse. Elle aimait Sertorius, et était l'ennemie des Romains à cause de lui. Magnifique hommage à la mémoire pure et grande de Sertorius. Sertorius mort, elle met bas les armes, renonce à la guerre, au mariage, à tout rôle politique.

Elle vieillira, grave et triste, enveloppée dans son deuil, et n'ayant plus d'autre entretien que le souvenir du grand patriote, du grand proscrit, du grand vaincu. Elle se considère comme la veuve de Sertorius, et la gardienne de sa tombe. Nous avons vu précédemment (chap. îx) Cornélie survivant à Pompée pour faire respecter sa mémoire et ne vivre que de son souvenir; Viriate est la Cornélie de Sertorius :

Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte ;

C'est tout ce que je puis, seigneur, après ma perte;

Elle est irréparable : et comme je ne voi

Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi,

Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyniénée ;

Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née.

D'une juste amitié je sais garder les lois,

Et ne sais point régner comme régnent nos rois :

{S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine,

Je m'ensevelirai sous ma propre ruine ;

Mais si je puis régner sans honte et sans époux,

Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous.

Vous choisirez, seigneur ; ou si votre alliance

Ne peut voir mes États sous ma seule puissance,

Vous n'avez qu'à garder cette place en vos main3,

Et je m'y tiens déjà captive des Romains.

On est digne, quelquefois, de comprendre les sentiments qu'on est capable d'inspirer. Pompée, qui plus tard laissera à une Cornélie le souvenir ineffaçable de lui-même, comprend tout ce qu'il y a de noble dans le renoncement triste et désolé de Viriate. Il s'incline devant celte noble infortune et cette grande douleur, et répond :

Madame, vous avez l'âme trop généreuse Four no pas obtenir une paix glorieuse ;

SEKTOMUS. 187

A Rome l'on verra mon pouvoir abattu, Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

« Honorer la vertu, t» Ce n'est peut-être pas le Pompée de l'histoire qui parle ainsi ; mais c'est Corneille. Quand Corneille ne couronne pas ses héros vertueux de gloire et de prospérité, il les couronne d'honneur et de respect après leur mort. Comme autour de Polyeucte, martyr de sa foi, il amenait Pauline enthousiaste et prête au sacrifice, Félix converti et repentant, Sévère respectueux et attendri : de même sur la tombe de Sertorius, martyr de son patriotisme, il réunit les deux ennemie-, Viriate et Pompée, l'une vouée à un deuil éternel, l'autre respectueusement ému, dans une même pensée de regret, d'admiration, de vénération, et d'esprit de paix.

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