‹ CorneilleChapitre 30 sur 35 · LE MENTEUR · texte numérisé non relu

LE MENTEUR

cour si l'on disait tout naïvement qu'on est un étudiant en droit qui revient de Poitiers !

0 le beau compliment à charmer une dame,

De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés

Un cœur nouveau venu des universités ;

Si vous avez besoin de lois et de rubriques,

Je sais le Code entier avec les Authentiques,

Le Digeste nouveau, le vieux, Ylnfortiat,

Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat (1) ! ï

Qu'un si riche discours nous rend considérables !

Qu'on amollit par là de cœurs inexorables !

Qu'un homme à paragraphe (2) est un joli galant !

On s'introduit bien mieux à titre de vaillant :

Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,

A mentir à propos, jurer de bonne grâce,

Etaler force mots qu'elles n'entendent pas ;

Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas (3) ;

Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares

Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares ;

Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,

(1) Nomsdejurisconsultes;les ouvrages cités aux vers précédents sont des ouvrages de droit.

(2) Homme à paragraphe. — Homme qui cite l'article et le paragraphe où se trouve un texte de loi sur lequel il s'appuie.

(3) Généraux de l'empereur d'Allemagne Ferdinand III, pendant la Guerre de Trente Ans, qui n'était pas encore terminée à l'époque où Corneille écrivit ces vers.

l'j) CORNEILLE.

Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :

Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ;

On leur fait admirer les baies qu'on leur donne:

Et tel, à la faveur d'un semblable débit,

Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

Voilà notre homme, et comme il dirige sa vie dans la ville nouvelle qu'il veut éblouir. Il n'y a pas grand mal, on peut le dire, tant qu'il débite ces sornettes à des jeunes gens aussi fous que lui. Mais prenez garde : ce qu'il y a de mauvais dans les mensonges, même désintéressés, et dans les paroles en l'air, c'est qu'on prend l'habitude de dire des faussetés, et qu'on en dit ensuite même dans les circonstances graves, même aux personnes à qui l'on doit respect, même à son père.

Le Meilleur de la comédie de Corneille a fait un mensonge à son père. Il lui a dit qu'il était marié. Cette fois, l'auteur change de ton, et il met dans la bouche du vieillard offensé un des plus beaux discours contre le mensonge qui ait été écrit : « Elcs-vous gentilhomme ? » demande brusquement le père à ce iils irrespectueux.

GÉRONTE

Êtes-vous gentilhomme ?

Dorante, le Menteur, raconte faussement à son père qu'il est marié.

{Le Menteur.)

LE MliXïJiL'R. i97

DORANTE, à part.

Ah ! rencontre fâcheuse !

(Haut.) Etant sorti de vous, la chose est pen douteuse.

GÉRONTE

Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?

DOUANTE.

Avec toute la France aisément je le croi

GÉRONTE

Et ne savez-vous point avec toute la France

D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?

DORANTE

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne ?

GÉ*RONTE.

Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,

Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd.

Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ;

Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire ;

Et, dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

DORANTE

Moi ?

GÉRONTE

Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas ? est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer, s'il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave l'affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?

LE MENTEUR. lW

DORANTE

Qui vous dit que je mens ?

GÉ*RONTE.

Qui me le dit, infâme ?

Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier...

CLlTON, bas, à Dorante (1).

Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.

GERONTE.

Ajoute, ajoute encore avec effronterie

Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;

Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, bas, à Dorante.

Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.

GÉ*RONTE.

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,

11) Cliton est le valet de Dorante.

Qu'un homme de mon âge a cru légèrement

Ce qu'un homme du tien débite impudemment ?

Tu me fais donc servir de fable et de risée,

Passer poar esprit faible et pour cervelle usée !

Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ?

Voyais-tu violence ou courroux de ma part ?

Si quelque aversion t'éloignait de Clarice (1),

Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice?

Et pouvais-tu douter que mon consentement

Ne dût tout accorder à ton contentement,

Puisque mon indulgence, au dernier point venue,

Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue ?

Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné

N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné :

Tngrat, tu m'as payé d'une impudente feinte,

Et tu n'as eu pour moi respect, amour ni crainte.

Va, je te désavoue.

DORANTE

Eh ! mon père, écoutez.

GÉ*RONTE.

Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?

(1) Clariceest lafeinine queGéronte veut faire épouser à son fils.

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