CHAPITRE XX
De Taveu de la propre infirmité , et des misères de
cette vie*
& A ma confusion , Seigneur, je te confesse
Quelle est mon injustice , et quelle est ma faiblesse h Combien ma confiance a peu de fondement !
Cest bien pour en rougir de me voir si fragile, Que souvent dans mon ccmr la chose la plus vtte Forme d'une étincelle un long embrasement.
\> Quelquefois au milieu de ma persévérance ,
Lorsque je crois marcher avec quelque assurance x Et fournir ma carrière avec moins de danger, Quand j'y pense le moins ,je trébuche par terre , Et lors que je m'estime à l'abri du tonnerre, Je me trouve abattu par un souffle léger.
c Reçois-en Vhumble aveu, Seigneur, et considère De ma fragilité l'impuissante misère , Qui me met à toute heure en état dépérir :
Sans que je te la montre , elle t'est trop connue. Elle est de tous côtés exposée à ta vue , D'un regard de pitié daigne la secourir.
a Confitehor adversum me infiistitiam meam y confitebor tibi x Domine, infirmitatem meam, Valde vilis quandoque res est, unde> gravis tentatio venerit.
b Et dum puio. me aliquantulum tutum, cum non sentio, inpenio, me nonnunquampehe devictum e± levifiatu.
c Vide crgo, Domine, humilitatem meam , fragilitatem tibi undi-* que notant*
il Tire-moi de la fange où ma chute m'engage , '■ De ce bourbier, Seigneur, arrache ton image, Que par mon propre poids je n'y reste enfoncé. Fais que je me relève aussitôt que je tombe > Fais que si l'on m'abat , jamais je ne succombe , Fais que je ne sois point tout-à-fait terrassé.
e De mille objets impurs l'abominable foule ,
Qui jusqu'au fond du cœur en moins de rien se coule > N'a pas pour en sortir même facilité ; Leur plus légère idée a peine à disparoitre, Le soin de V effacer souvent l'obstiné à croître , Et montre ainsi l'excès de mon infirmité.
Puissant Dieu d'Israël , qui jaloux de nos âmes , Ne veux les voir brûler que de tes saintes flammes , Regarde mes travaux , regarde ma douleur : Secours par tes bontés ton serviteur fidèle , Et de quelque côté que se porte mon zèle, De tes divins rayons prête-lui la chaleur.
C'est contre notre chair, cette fière ennemie , Que , tant que nous traînons une importune vie, Nous avons d combattre autant qu'à respirer.
Quelle est donc cette vie où tout n'est que misères , Que tribulations , que rencontres amères , Que pièges, qu'ennemis prêts d nous dévorer f
î Qu'une affliction passe , une autre lui succède ; Souvent elle renaît de son propre remède, Et rentre du côté qu'on la vient de bannir; Un combat dure encor que mille autres surviennent ;
d Miserere, et eripe me de luto> ut non infigar, ne permaneam dejectus usquequaque.
e Multo facilius irruunt abominandœ semper phaniasiœ , quam discedunt.
( Nam una tribulatione seu tentatione recedente , alia accedit ; sedetpriore adhuc durante confliciu, alii plures superveniunt , et insperate.
Et par l'enchaînement dont ils s'entre-soutiennent , Font un cercle de maux qui ne sauroient finir. g Peut-on avoir pour toi quelque amour, quelque estime % Orne , 6 d'amertume affreux et vaste abîme , Cuisant et long supplice et de Vdme et du corps ? Et parmi les malheurs dont je te vois suivie , De quel droit gardes-tu l'aimable nom de vie , Toi dont le cours funeste engendre tant de morts ? On t'aime cependant, et la foiblesee humaine , Bien qu'elle voie en toi les sources de sa peine , Y cherche avidement celle-de ses plaisirs ; Le monde est unpipeur, on dit assez qu'il trompe , On déclame assez haut contre sa vaine pompe , Maison ne laisse point d'y porter ses désirs.
Quelle profondeur d'observation dans cet aveu de nos foiblesses ! Le traducteur y joint une heureuse allusion à la chute de Pierre, qu'un souffle léger avoit abattu , mais qu'un regard vient secourir. La prière que Fauteur fait ensuite à Dieu de l'arracher à la fange , cette prière et cette expression sont empruntées au 68 e psaume : Eripe me de luto , ut non infigar. « Tirezmoi de cette boue, mon Dieu! que je n'y reste pas enfoncé. »
Remarquons que le voluptueux Horace lui-même , ce pourceau d^Epicure y ne voit aussi dans le vice qu'une boue dont il veut en vain se tirer (*), et se rencontre
g Quomodo etiam dicitur vita , lot generans mortes et pestes? El ta m en amatur, et délecta ri in ea a multis quœritur.
(*) Nequicquam cœno cupiens evêllere plantam.
Lib. il , sa t. 7.
avec le Roi-Prophète , qu'assurément il ne connoissoit pas. C'est que la nature même des choses indiquoit cette similitude, si souvent reproduite. Gerson, dans un de ses sermons que j'ai cité , se rencontrant aussi avec Fauteur de Y Imitation , c'est-à-dire avec lui-même , dit de l'homme qui ne fait que passer en pèlerin sur cette terre , que « les plaisirs charnels le détiennent comme en boë et en ordure , sans penser où il est , où il doit aler, plus que ung pourcel ; et avient que quand le pèlerin s'en veult oster , il rechiet en aultres désirs. »
À peine du limon où le vice m'engage , J'arrache un pied timide et sors en m 1 agitant , Que l'autre m'y reporte et s'embourbe à l'instant ,
ditBoileau, d'après Horace et l'auteur de X Imitation. Mais Corneille ajoute un mot de génie :
De ce bourbier, Seigneur, arrache ton image /
Cette image de Dieu , ainsi dégradée , offre une opposition profonde , inspirée à Corneille par le sublime sen-« timent que la religion lui avoit donné de la dignité humaine. Quelle n'est pas l'humiliation , la douleur du chrétien qui , sentant cette dignité, ne peut , malgré tous ses combats , la garder aussi pure qu'il l'a reçue !
Relisons dans cette intention ce chapitre , nous comprendrons comme tout est senti , et quelle poésie vraie dans ces combats personnifiés, car en foule us surviennent ,
Et par l'enchaînement dont ils s'entre-soutiennent , font un cercle de maux qui ne sauroient finir.
JPaurois pu terminer par les vers où Fauteur ne voit dans cette vie qu'une mort véritable ; vers qui préparent le chapitre suivant , et nous rappellent les stances admirables dans lesquelles Ducis , à quatre-vingt trois ans , prioit Dieu de permettre à son âme de s'envoler enfin au séjour des vivants.