‹ Corneille et rotrou: comédie en un acte et en proseChapitre 4 sur 17 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les Mêmes, ROTROU, arrivant du fond, un manuscrit à la main.

l'étoile, qui l'aperçoit le premier. Messieurs, je vous annonce notre cher ami Rotrou !

boisrobert. Eh bien, ton quatrième acte est il fait ?

rotrou. Oui, messieurs. Le voici!...

Mais il n'est pas encore ce que je voudrais qu'il fût ! Le Cardinal nous donne trop peu de temps... Un acte de tragédie exige plus d'une matinée de travail. Il faut se nourrir longtemps de son sujet pour le bien traiter ; il faut peser, calculer tous ses effets... ménager son intrigue... économiser l'intérêt!... Une scène, un vers, un mot, peuvent arrêter un poète pendant des jours entiers !

l'étoile. Le vrai génie n'a pas besoin de toutes ces préparations !

rotrou. Eh! messieurs!... le génie est souvent le résultat de la patience !

colletet. Ah ça, mais... et le cinquième acte? nous n'en parlons pas.

l'étoile. Au fait , monseigneur n'a pas encore décidé qui de nous en serait chargé.

boisrobert. Bah! un cinquième acte!...

ce n'est rien à faire ! (Montrant son manuscrit.) L'acte vraiment difficile dans une tragédie, c'est le premier!... c'est là que le sujet et les caractères s'exposent...

l'étoile. Rien de plus aisé ! Mais parlezmoi du second acte ! (// montre son acte. ) Voilà l'acte épineux; celui où l'action s'engage... où l'intérêt doit naître!... Le second acte !...

colletet, se moquant et frappant sur son manuscrit. Eh ! morbleu ! que dirai-je donc du troisième! Le troisième acte!... L'acte du milieu. . . Le corps, le ventre de la pièce!... L'action ne fait que s'engager au second.. . mais au troisième, elle retourne, elle change de face... Le troisième acte!... Ah ! Ah ! (Changeant de ion.) A toi, Rotrou. . . dé-

fends ton quatrième... cet acte si difficile à soutenir... où la curiosité du public tombe ou grandit... Le quatrième acte, qui amène la péripétie!... Va donc!... va donc!...

rotrou. Non, messieurs, non!... je vous laisse le soin de vanter votre travail, en exagérant les difficultés qu'il présentait. Moi, j'ai fait ma part et de mon mieux pour le peu de temps qui m'était donné... Son Eminence jugera... Mais quant au cinquième acte. . . le dénoûment. . . . cette fin qui doit couronner l'œuvre. . . Messieurs , il manque parmi nous un cinquième collaborateur... le seul peutêtre qui pût entreprendre avec succès une semblable tâche !

Il va s'asseoir à la table.

boisrobert. Allons! le voilà retombé dans sa folie !

l'étoile. Tu veux parler de Corneille ?

rotrou. Précisément.

COLLETET, s appuyant sur le fauteuil de Rotrou. Mon pauvre Rotrou, chacun de nous a sa faiblesse. . . La tienne est de trouver du talent à ce Rouennais.

boisrobert. Un homme à qui Richelieu avait fait l'honneur de l'associer à ses travaux, aux nôtres...

l'étoile. Et qui pousse l'audace jusqu'à faire des changements à un plan de comédie tracé par son Eminence elle-même!... le fat!

boisrobert. Bien plus ! il a le sot orgueil de faire une tragédie à lui tout seul !. ..

colletet. Il s'était dit : Je volerai de mes propres ailes. . .

l'étoile. Et voyez comme il a réussi !... Nouvel Icare, il n'a quitté un instant la terre que pour retomber de plus haut et se noyer. . .

colletet. Dans le fleuve de l'oubli

boisrobert. Le Cardinal l'a complètement abandonné.

l'étoile. La pension que lui fait son Eminence est un brevet d'incapacité.

rotrou. Courage, messieurs, courage...

Accablez bien ce pauvre Pierre. Vous avez beau jeu, il est absent. . . il est en disgrâce !. . . (5e levant.) Mais prenez garde ! du fond de cette solitude où l'injustice de ses détracteurs l'a relégué, il peut sortir un chef-d'œuvre, qui le vengera des attaques misérables dont le Cid est l'objet!

boisrobert. C'est l'Académie tout entière qui a condamné cette plate imitation de l'espagnol!

l'étoile. Et le Cardinal en personne a sanctionné le jugement académique.

rotrou. Le Cardinal, absorbé par les affaires de l'Etat, vous a laissés dire et faire... Il n'a lu te Cid que par vos yeux.

colletet. Mais l'Académie !. . .

noïSROBEirr. L'Académie !

l'étoile. L'A... ca... dé... mie!

MAGASIN THKATRAL,

iîoiiîOL. Belle autorité!

tous, 'se rétriant. Ah!... c'est trop fort !

ROTROU. L'Académie a cru flatter son protecteur en épousant ce qu'elle regardait comme sa querelle et ce qui n'était en réalité ' que la vôtre.

colletet. Comme si nous prenions la peine d'attaquer M. Corneille!

rotrou. Oui... vous l'attaquez... vous le déchirez !. . . vous en avez peur !

mus. Allons donc !

roisrorert. Peur de Corneille, nous?. . . Kt pourquoi, bon Dieu ?

hotrou, passant entre î'oUrobert et l'Etoile. Parce que vous devinez son génie sans le comprendre.

roisrorert. Hein !...

rotrou, allant à Colletet. Et toi, parce (pic tu le devines et le comprends!

L'ÉTOILE, à Roisrobert. Je ne sais pas jusqu'à quel point cequ'il nous a dit est flatteur!

roisrorert, à C Etoile. Ce petit Rotrou est un impudent!

rotrou, allant se rasseoir à la tahle.Ma'is (ont ceci m'a fait oublier l'essentiel. Messieurs, c'est à midi que le Cardinal écoutera la lecture de notre travail. Vous me retrouverez ici!...

coiletet. Moi je rentre dans mon cabinet... J'ai un acte à relire. . . quelques vers à chercher...

l'étoile. Messieurs, soyons exacts... Richelieu est comme le Roi, il n'attend personne, pas même les poètes !

c.OLLETET , lui frappant sur l'épaule.

Oh! toi !... tu n'ariveras jamais en retard.

Il sort par la porte de droite. L'Etoile et Boisrobert sortent par celle du fond.

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