‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 21 sur 31 · SUR LA TRADUCTION EN VERS · texte numérisé non relu

SUR LA TRADUCTION EN VERS

DE L^IHITATION DE léSUS-CHRIST , PAR CORNEOLI.

Corneille commença cet ouvrage en 1651, et publia les vingt premiers chapitres du Livre I à Rouen, vers la fin de cette année, presque au moment où François de Harlay de Chanvallon, qui devint plus tard (en 1671) archevêque de Paris, prenait possession de l'archevêché de Rouen. « Comme ce prélat, dit Corneille, dans sa dédicace au Pape Alexandre VII (Fabio Chigi, élevé au Sainl- Siége le 7 avril 1655) a des talents merveilleux pour remplir toutes les fonctions d'un grand pasteur, et une ardeur infatigable de s'en acquitter, les plus belles lumières qui m'aient servi à l'exécution de cette entreprise, je les dois toutes aux vives clartés des instructions éloquentes et solides qu'il ne se lasse point de donner à son troupeau, ou aux rayons secrets et pénétrants que sa conversation familière répand à toute heure sur ceux qui ont le bonheur de l'approcher.... Je lui ai voulu faire, en lui dédiant mon oUvrage, non pas tant un présent de mon travail qu'une restitution de son propre bien. Mais la bonté que cet archevêque a pour moi, l'a préoccupé jusques à lui persuader que, cet essor de ma plume pouvant être utile à tous les Chrétiens, il lui falloit un protecteur dont le pouvoir s'étendît sur toute l'Église ; et l'ayant regardé comme le premier fruit des Muses chrétiennes depuis qu'iLoccupe la chaire de Saint-Romain , il a cru que l'offrir à Votre Sainteté, c'étoit lui offrir en quelque sorte les prémices de son diocèse. Ses commandements ont fait taire cette juste défiance que j'avois de

ma foiblesse ; et ce qui n'étoit sans eux qu*un effel d'une insup* portable présomption, est devenu un devoir indispensable pour moi, sitôt que je les ai reçus. Oserai-je avouer qu'ils m'ont fait une douce violence ? »

Alexandre YII était poêle lui-même. Il avait, dans sa jeunesse, composé des poésies latines que l'on imprima au Louvre en 4656, après son exaltation sous ce titre : Philomathi musœ juvéniles. Corneille lut ces poésies, et les admira beaucoup, surtout celles où il est parlé de la mort. Il termina et publia alors , en 4656, la cinquième et dernière partie de sa traduction de V Imitation de JésuS'Christ, dont les 2* , 3* et 4^ parties avaient paru à Rouen en 4652, 4653 et 4654 : & Oserai-je avouer, dit-il, dans sa dédicace au pape , que j'ai été ravi de pouvoir prendre celte occasion d'applaudir à nos Muses, et de vous remercier pour elles des moments que vous avez autrefois ménagés en leur faveur, parmi les oficupations illustres où vous attachoient les importantes négociations que les Souverains Pontifes, vos prédécesseurs, avaient confiées à votre prudence. Elles en reçoivent ce témoignage éclatant et cette preuve invincible que non-seulement elles sont capables des vertus les plus éminentes et des emplois les plus hauts , mais qu'elles y disposent même , et conduisent l'esprit qui les cultive, quand il en sait faire un bon usage. Cest une vérité qui brille partout dans ce précieux Rscueil de vers latins, où vous n'avez point voulu d'autre nom que celui d'ilmt des Muses, — et que ce grand Prélat (Harlay de Chanvallon) a pris plaisir de me faire voir des premiers. Il me l'a fait lire, il me l'a fait admirer avec lui ; et pour vous rendre justice partout durant celte lecture , je ne faisois que répéter les éloges que chaque vers tiroit de sa bouche. Mais entre tant de choses excellentes, rien ne fit alors et ne fait encore , tous les jours, une si forte impression sur mon Ame, que ces rares pensées de la mort que vous y avez semées si abondamment. Elles me plongèrent dans une réflexion sérieuse qu'il falloit comparoître devant Dieu, et lui rendre compte du talent dont il m'avoit favorisé.

Je considérai ensuite que ce n'étoit pas assez de l'avoir si heureusement réduit à purger notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avoient comme incorporées et des licences que les derniers y avoient soulTertes ; qu'il ne me devoit pas sufûre d'y avoir fait régner en leur place les vertus morales et politiques, et quelques-unes même des chrétiennes; qu'il falloit porter ma

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reconnoissance plus loin, /et appliquer toute Tardeur du génie h quelque nouvel essai de ses forces, qui n'eût pointai' autre but que le service de ce grand maître et Vutilité du prochain. C'est ce qui m'a fait choisir la traduction de cette sainte morale qui, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornements de la poésie; et, bien loin d'augmenter ma réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j'en ai pu acquérir en ce genre d'écrire.

Après avoir ressenti des effets si avantageux de cette obligation générale que toutes les Muses ont à V. S., je serois le plus ingrat de tous les hommes si je ne lui consacrois un ouvrage dont elleii été la première cause. Ma conscience m'en feroit, à tous moments, des réproches sensibles. ...»

L'ouvrage fut approuvé, avant sa publication , par deux docteurs en Sorbonne, Robert Le Cornier de Sainte-Hélène et Antoine Gaulde ,* vicaires généraux de M. de Harlay. Sur les gardes d'un exemplaire donné en 1831 à la bibliothèque publique de Rouen^ par M. Henri Barbet, maire de la ville, on lit, écrits de la main de Corneille, ces mots :

« Pour le R. P. Dom Augustin Vincent , chartreux , son trèshumble serviteur et ancien ami , Corneille. »

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