‹ Corneille et son temps: étude littéraireChapitre 31 sur 31 · LADISLAS · texte numérisé non relu

LADISLAS

Eh ! ne voyez-vous pas Quel arrogant mépris précipite ses pas ? Avec combien d*orgueil elle s'est retirée ? Quelle implacable haine elle m'a déclarée ? etc. i.

Lorsqu'enfln le dépit a pris le dessus, quand Ladislas s^est déterminé à se vaincre, au point de servir les amours du duc, quand il Ta lui-même encouragé à s'expliquer au roi sur la grâce à laquelle il prétend ^ et qui, dans Topinion de Ladislas, ne peut être que la main de Cassandre, au moment où le nom fatal va être prononcé, incapable de se contenir plus longtemps, rendu tout entier à son amour et à sa jalousie, Ladislas laisse enfin éclater les transports qu'il avait vainement essayé de réprimer, et pour la seconde fois interrompant le duc, il le force à rentrer dans le silence qu( lui-même il l'avait pressé de rompre*. J'en ai déjà fait

1 Acte H, scène ni.

s Acte m, scène YL

394 ROTBOU (JEAN).

la remarque : cette interruption répétée C est qu'un moyen défectueux de prolonger une méprise nécessaire ; sans doute il est d'une grande importance pour Ladislasque le duc ne se prononce pas, puisqu'au premier mot le roi doit lui accorder ce qu'il demandera; mais cette combinaison romanesque ne peut être assez présente à l'esprit du spectateur, ni le frapper assez vivement pour lui faire excuser la puérilité et en même temps la brutalité du mouvement. Cependant ce mouvement est amené d'une manière très-naturelle ; il ne fallait que donner à l'emportement de Ladislas une autre forme, et, à coup sûr, il produirait alors un grand effet.

D'autres défauts se rencontrent encore dans l'exécution de ce caractère si bien conçu. La manière dont Ladislas exprime à Cassandre la haine et le mépris qu'il s'imagine ressentir, justifie trop souvent cette exclamation ironique de la duchesse : a 0 la noble colère M » On n'aime pas à entendre un prince appeler une femme de sa cour a insolente*», lui dire grossièrement qu'il pourrait la vouloir pour maîtresse, mais non pas pour femme, et qu'il serait bien venu à bout de ses dédains, s'il avait trouvé qu'il valût la peine d'employer la violence*. On a justement reproché à

1 Acte Ilî, scène IV.

« Acte 11, s^èiie U.

» Acte III, scène IV.

Rotrou de rendre odieux un prince qu'il yeut couronner à la fin de la pièce, en lui faisant dire par son père;

S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde, Rarement le soleil rend sa lumière au monde Que le premier rayon qu'il répand ici-bas N'y découvre quelqu'un de vos assassinat» ^,

Tel était le défaut de délicatesse d'un temps où le goût n'avait point encore appris la juste mesure des choses, où le talent, quelquefois même le génie, se sentait porté à exagérer les moyens et les efifeis, où la * force était de la rudesse, où la violence se manifestait par de la férocité, où la franchise allait jusqu'à la brutalité, comme la politesse jusqu'à la flatterie. Mais, sous cette expression qui nous choque, sous cette exagération qui nous rebute, partout nous retrouverons la nature, une nature forte, véhémente, passionnée; partout nous nous convaincrons que Rotrou était capable de la deviner et la peindre.

Et Venceslas n'est pas la seule preuve de ce talent

* Acte I, scène ï'«. L'auteur espagnol en dit bien davantage :

En etia$ colles, y plaças^ Siempre que el aurora argenta, Qttando ha de adorar con rayos El padre de lot e$trellaSf Se hallan muertas mil personat,

« Dans les rues et les places^ toutoi les fois que l'aurore les écliire, c lorsqu'elle vient adorer de ses rayons le père des étoiles, on trouve mMle • personnes mortes. »

original qui ne puisait point de telles inspirations dans Tesprit et les habitudes de son temps. Un autre ouvrage de RotroUy retombé dans l'oubli où, à beaucoup d'égards, il mérite de demeurer, Laure persécutée , offre cependant une scène digne d'être placée à côté des plus belles scènes de Veiiceslas, et qui même, en la purgeant dé quelques fautes de goût, ne déparerait pas des chefs-d'œuvre plus parfaits. Orontée, prince de Hongrie, est amoureux et aimé de Laure, jeune fille d'un rang inférieur : on est venu à bout de lui persuader que sa maîtresse lui est infidèle ; furieux, désespéré, il lui a redemandé ses lettres, que Laure lui a rendues avec une douceur et une tendresse touchantes, et Orontée a juré de ne la revoir jamais. Cependant, son confident Octave, qui le cherche, se doute qu'il le trouvera à la porte de Laure; il le trouve en effet couché sur le seuil et pleurant ^

OCTAVE

. • . Quoi ! Seigneur, et si tard et sans suite !

ORONTÉE.

Que veux-tu ? sans dessein, sans conseil, sans conduite» Mon cœur, sollicité d'un invincible effort, Se laisse aveuglément attirer à son sort ; Pour n'être pas témoin de ma folie extrême. Moi-même je voudrois être ici sans moi-même. Qu'un favorable soin t^amène sur mes pas }

i Acte IV. scène II.

Saisi, troublé, confus, je ne me connois pas ; Et ta seule présence, en ce besoin offerte. Arrête mon esprit sur le point de sa perte.

Octave, qui est de moitié dans la perfidie qu'on a faîte à Orontée, et qui, si le prince voit Laure, tremble qu'elle ne se découvre, voudrait l'exciter à la fermeté ; il faut, lui dit-il,

Il faut payer de force en semblables combats : Qui combat mollement veut bien ne vaincre pas.

ORONTÉE.

Je l'avoue à toi seul, oui je Tavoue, Octave,

En cessant d*être amant je deviens moins qu'esclave;

Et si je la voyois, je crois qu'à son aspect

Tu me verrois mourir de crainte et de respect.

Je ne sais par quel sort ou quelle frénésie

Mon amour peut durer avec ma jalousie ;

Mais je sens en effet que, malgré cet affront,

Dont la marque si fraîche est encor sur mon front,

Le dépit ne sauroit remporter sur la flamme.

Et toute mon amour est encor dans mon âme.

Octave, plus effrayé que jamais, tâche de rarrachcr à sa faiblesse en lui en faisant pressentir les suites :

Laure, en un mot. Seigneur, n^est pas loin de la paix, lui dit-il :

ORONTÉE.

Moi ! que je soufïre Laure et lui parle jamais l Que jamais je m'arrête et jamais je me monlrc Où Laure doive aller, où Laure se rencontre ! Que je visite Laure et la caresse un jour ! Que Laure puisse encor me donner de rameur ! de.

La conversation continue ainsi entre le prince et son confident, et dans les moments qui ne sont pas animés par la passion, elle se charge de subtilités et de jeux de mots trop communs dans les ouvrages du temps, pour qu'il me soit nécessaire de les citer*. Mais tout-à-coup le prince l'interrompt, et, sans répondre à Octave,

s'écrie :

Qu^on in*a fait un plaisir et triste et déplaisant» Et qa^on in*a mis en peine en me désabusant ! ' Qu'on a blessé mou cœur en guérissant ma vue ! Car enfin mon erreur me plaisoit inconnue : D'aucun trouble d'esprit je n'étois agité, Et Fabus me servoit plus que la vérité. Moi ! que du choix de Laure enfin je me repente 1 Que jamais à mes yeux Laure ne se présente ! Que Laure ne soit plus dedans mon souvenir I Que de Laure mon cœur n'ose m' entretenir ! Que pour Laure mon sein n'enferme qu'une roche ! Que je ne touche à Laure et jamais ne rapproche ! Que pour Laure mes vœux aient été superflus ! Que je n'entende Laure et ne lui parle plus ! Frappe, je veux la voir.

OCTAVE

Seigneur.

ORONTÉI.

Frappe, tedis<^je.

OCTAVE.'

Mais songez-vous à quoi votre transport m'oblige P

A Que veux-tu ? mon attente étoit une chimère

Qui porta des enfans semblables à leur mère s Comme je bâtissois sur un sable mouvant^ J'ai produit des soupirs qui ne sont que du vent

ROTROU (lEAN). 399

ORONTiE.

Ke me conteste point. ^

OCTAVE

Quel est votre dessein ?

Fay tôt, ou je te mets ce poignard dans le seîn.

OCTAVE

Eh bien ! je vais heurter.

ORONTEE.

Non, n*en fais rien, arrête; Mon honneur mè retient quand mon amour est prête, Et Tune m^aveugknt, Tautre m^ouvre les yeux.

OCTAVE

Uhonneur, assurément, vous conseille le mieux. Retirons-nous.

ORONTÉÉ.

Âtttends que ce transport se passe.

Approche cependant ; sieds^toi, prends cette place ; Et pour me divertir, cherche en ton souvenir Quelque histoire d*amour de quoi m* entretenir.

OCTAVE

Écoutez donc : Un Jour. . . .

ORONTÉE, rêvant»

Un jour celte infldelle M'a vu Paimer au point d'oublier tout pour elle ; Un jour j*ai vu son cœur répondre à mon amour; J'ai cru qu'un chaste hymen nous uniroit un jour; Un jour je me suis vu comblé d'aise et de gloire... Mais ce jour-là n*est plus... Achève ton histoire.

OCTAVE

Un jour donc dans un bal un seigneur.

iOO ROTROU (JEAN).

OBONTiE.

Ful-ce moi ?

Car ce fut dans un bal qu*elle reçut ma foi ; Que mes yeux éblouis de sa première Tue Adorèrent d^abord cette belle inconnue, Qu*ils livrèrent mon cœur à Tempire des siens, Et que j'offris mes bras k mes premiers liens. Mais quelle tyrannie ai-je enGn éprouvée ! Octave, c*est assez, Fhistoire est achevée.

Passons sur quelques inconvenances, sur quelques répétitions affectées; ne sont-ce pas là les mouyemeots que nous retrouverons plus tard dans Pyrrhus, Orosmane , Vendôme ? N'est-ce pas Tamour dans toute sa force et toute sa faiblesse ?

Il serait difficile de dire si cette scène appartient entièrement à Rotrou ; le dernier trait, en particulier, a, dans son énergie, quelque chose de singulier qui semblerait appartenir à Shakspeare et à Othello^ plutôt qu'à un Français du dix-septième siècle. Les sources où a puisé Rotrou sont si nombreuses et si variées, les originaux qu'il a imités nous sont devenus si étrangers qu'on ne peut prétendre à les découvrir tous, et à démêler, dans les ouvrages du poëte français, ce qui lui appartient réellement; mais, ce qu'il a emprunté, il a encore le mérite de l'avoir découvert, de l'avoir senti, de l'avoir rendu. Il sait également quelquefois démêler et exprimer avec finesse ces mouvements plus doux et plus retenus qui appartiennent également à la nature, mais qui sont du res-

sort de la comédie. Dans la Sœur, une jeune fille, inquiète de n'avoir pas vu son amant de la journée, voudrait trouver moyen de l'attirer sans se compromettre :c(Va, » dit-elle à sa suivante,

CoDfesse-luî ma crainte et dis-lui mon martyre ;

Que Taccès qu'un mari lui donne en sa maison ,

Me le rend, en un mot, suspect de trahison.

Mais non, ne touche rien de ce jaloux ombrage ;

C'est à sa vanité donner trop d'avantage ;

Dis-lui que puisqu'il m'aime, et qu'il sait qu'aux amans

Une heure sans se voir est un an de tourmens,

Il m'afflige aujourd'hui d'une t(op longue absence.

Non, il me voudroit voir avec trop de licence.

Dis-lui que dans le doute où me tient sa santé...

Mais puisque tu l'as vu, puis-je en avoir douté ?

Flattant trop un amant, une amante inexperte

Par ses soins superflus en hasarde la perte.

Va, Lydie, et dis-lui ce que, pour mon repos,

Tu crois de plus séant et de plus à propos ;

Va, rends-moi l'espérance, ou fais que j'y renonce;

Ne dis rien si tu veux ; mais j'attends sa réponse >.

Ce dernier vers est charmant.

Il est impossible, d'après ces exemples, de ne pas reconnaître dans Rotrou un talent fin et rare pour la peinture des passions tendres et des secrets mouvements du cœur. Par malheur, il ne se livra pas assez souvent à son impulsion naturelle : après avoir donné Venceslds, il voulut, dans Cosroës, imiter Corneille, et il eut tous les défauts des imitateurs, sauf l'exagération

1 Acte II, scène II.

Mt EOTROr (lEAH).

de la manière de son modèle. Co$roë$ est one tragédie naset raisonnablement conduite, où les intérêts de la politique sont discutés avec assez de sagesse, où l'auteur a même su repr^nter, arec assez d*intérêt, les divers éTénemenls d^uoe réyolution qui renverse un roi du trône, et met à sa place le fils qu'il voulait dépouiller de son droit légitime pour en revêtir un plus jeune frère. Hais rien n'y frappe Timagination, rien n'y émeut vivement la curiosité. Siroës, le fils aine de GosroëSy tantôt cédant avec douleur à la nécessité de ses affaires et au vœu de ses adhérents qui Tobligent a condamner son père et son frère, tantôt revenant aux sentiments.de la nature qu'il a eu tant de peine à vaincre, est peut-être un caractère fort naturel, mais il n'a^ pour le théâtre, ni assez d'ambition, ni assez de vertu. On en peut dire autant de Merdesane, son frère, qui refuse d'abord la couronne que lui veut donner Cosroës, au préjudice de son ainé^ et qui Taccepte ensuite. Rien, dans cette tragédie, n'est assez prononcé, assez déterminé pour un ouvrage qui prétendait à rappeler Corneille. Les [premières scènes, entre Siroês et sa belle-mère, peuvent avoir donné ridée de Nicomède *.

Après Cosroës, Florimonde et don Lopez de Cardonne, ouvrages probablement imités de l'espagnol, et

t Nicomède parul en 1052; Cosroës est de 1018,

RSTllOtJ ilSAK)i 403

(Jili ti'btit rieil de remarqtiabli^ (Jue la ressemblance du déthiêr àYec teneéslûê^ terminèrent la carrière dramatlt|iië de Rott-dii. Marié depuis quelque temps ', père de trois éhfatlls, et probablement déterminée porter, dans ii eôiidùitë) tm pëU plus de la régularité qu'exigeait son hôtlVel état, il atait acheté la chargé de lieutenant pàrliculiét^ du bailliage de Dreux. Malgré l'exactitude âvefc laqiielle il remplissait, à ce qu'il paraît^ les foneti6ti§ dé cet emploi, il était à Paris lorsqu'il apprend qilë DréUi é^t désolé d'utie maladie bontagieuse^ et que là inôit à f rippfi otl que te âailger a écarté les autorités changées de teiller à l^ordre et de luttei* contre les progrès du mali II part aussitôt pour se rendre au poste qiië ItU assigné ie deVtJirj et dans tes moments qui ne laissëtit isetitir à uiie âmë naturellement élevée que ce qu'elle a de hoblë et de bon, il se dévoue sans hésitatibti et sanâ inéîiagëinënt à ce qu'exigent et le bien public, et le èOin de chaque individui En vain son frère, seé âmls lé pressent de songer à sa* sûreté) il ne répond (|li*ën parlailt dU besoin qu'on à de luij et termine sa lettre par ces paroles qui nous ont été eonser-^ vées : c( Ce n'est pas que le ^éril où je me trouve né a soit fort grand, puisqU'aU moment où je vous écris^ « les cloches sonnent pouf lavingt-deuxièmë persënrie a qui est morte aujourd'huy : ce sera pour moi quand

\ A Marguerite Le Camus,

iOi ROTROU (JEAN).

« il plaira à Dieu. » Ces mots» qu'on peuL regarder comme un modèle de la simplicité et du calme d'un courage yéritable, soutenu par le sentiment du devoir, sont les derniers qui nous restent de Rotrou ; saisi, peu de jours après, de la maladie, il mourut , le 27 juin 1650, figé de moins de quarante et un ans <•

Ainsi périt , dans la force de son âge , de son caractère et de son talent, un homme qui, si Pon en juge par le dernier acte de sa yie y était destiné à donner l'exemple des vertus dont la fougue de la jeunesse if avait que suspendu Fexercice, et un poëte que, par Tessor qu'il venait de prendre, on pouvait croire appelé à découvrir, dans son art, de nouvelles beau* tés. Ce qui reste de Rotrou donne Tidée d'un homme qui ne fut pas assez fort pour s'élever au-dessus de son temps, mais qui était digne d'un temps capable de le mieux soutenir. Rotrou manque de l'invention qui produit, ordonne et conduit les incidents d'un grand drame; mais il n'est pas aisé d'assigner des bornes aux beaux effets qu'il aurait su tirer des mouvements du cœur et de la passion ; son style souvent obscur, impropre ou forcé, reçoit quelquefois, du sentiment qui l'anime , une élégance naturelle qu'un peu plus d'art et d'étude aurait pu lui rendre plus familière.

1 Va mort de Rotrou a été proposée en 1810 , comme sujet du prix de poésie décerné par l'Académie française : M. MiileToye a obtenu ce prix.

Enfln^ en faisant regretter qu'il n'ait pas été tout ce qu'il aurai pu devenir, Rotrou s'élève au-dessus de la foule de ses contemporains qui n'auraient jamais pu être que ce qu ils ont été.

SCAPBON (PAUI.)

fl610-I(36Q)

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L'histoire offre des époques qù le besoin des plaisirs se manifpsle ayec une sorte de fureur, et n'est cependant que le besoin de la dissipation : alors se multiplient les divertissements sans gaîté; le bfuit des fêtes n'est point accompagné de la joie; il faijt que Téclat se joigne aux plaisirspour avertir que ce sont des plaisirs, et les hommes qui s'y précipitent, étonnés de les trouver si froids et si vides, se plaignent de l'ennui attacné à cette agitation dont ils ne peuvent se passer.

C'est surtout dans les temps de malheur public que se fait sentir celte infirmité morale; alors l'âme, poursuivie de sentiments pénibles, cherche à se dérober à sa propre existence, et à dissiper, dans des jouissances momentanées, les forces qu'elle ne pourrait employer

sans douleur : elle sorl continuellement d'elle-même, et va mendiant partout des moyens de s'oublier; mais j partout elle se retrouve; partout elle porte son mal; 1 les plaisirs n'entrent sans effort et ne s'établissent que là où le bonheur les accueille ; le malheur qui les cherche, les repousse ou les corrompt. Presque toujours les grandes calamités sont accompagnées du débordement des mœurs, et Pexcès des souffrances ou des craintes jette les hommes dans l'excès des divertissements; mais rien ne montre qu'à ces époques funestes ils y aient jamais trouvé la joie.

La joie au contraire, le goût plus encore que le besoin du plaisir, la facilité à le trouver partout, une gaîté aussi naturelle que folle semblent être , du moins pour les classes aisées, Tapanage de certaines périodes qui, sans être vraiment des périodes de bonheur , laissent les moyens et l'espérance d'y parvenir. C'est le temps d'une sorte de jeunesse dans les esprits, d'un enivrement de vie et de force, d'une activité qui se répand sur toutes choses parce qu'elle ne rencontre rien qui ne lui paraisse digne de l'occuper. Pour des âmes ainsi disposées, le moment présent suffit, car elles s'y livrent avec toute Pénergie de leurs facultés; elles peuvent se laisser emporter à tous les plaisirs, car pour elles tous les plaisirs sont vifs; mais les excès même ont alors une allure naturelle, une verve d'originalité qui peut faire sourire jusqu'à la sagesse qui les cou-

damne , et, comme les égarements de la jeunesse , ils portent avec eux leur excuse et presque leur séduction.

Tel fut le temps de la bonne régence ,

celle d'Anne d'Autriche, que regrette si vivement Saint- Évremond :

Temps où régnoit une heureuse abondance, Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiroient que les jeux et Tamour ^

Ce temps où Bautru disait c( qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent pas ensemble *; » on ne

« OEuvres de Saint-Évremond , sur les premières années de la Régence; stances irrégulières à MHe de l'Enclos, t. III, p. 29i.

s Saint'ËYremond, t III, p. 38. L'honnête homme signifiait alors Vhomme de bonne compagnie : c'était à la fois le galant homme et Vhomme du monde. Cette qualification emportait Tidée d'une certaine élégance de mœurs qui ne se prend que dans des habitudes un peu relevées. Le bon ton, la facilité de Tesprit et des manières en faisaient une partie indispensable : « On ne passe point dans le monde « pour se connoitre en vers, dit Pascal, si^l'on n*a mis renseigne de « poète, ni pour être habile en mathématiques si Ton n'a mis celle « de mathématicien. Mais les vrais honnêtes gens ne veulent point

< d'enseignes, et ne mettent guère de différence entre le métier de « poète et celui de brodeur. Ils ne sont point appelés ni poètes ni

< géomètres, mais ils jugent de tous ceux-là. On ne les devine a point ; ils parleront des choses dont on parloit quand ils sont entrés. « On ne s'aperçoit point en eux d'une qualité plutôt que d'une autre, € hors de la nécessité de la mettre en usage; mais alors on s'en sou- « lient, car il est également de ce caractère qu'on ne dise point « d'eux qu'ils parlent bien lorsqu'il n'est pas question de langage, a et qu'on dise d'eux qu'ils. parlent bien quand il en est question. » (Pensées de Pascal,- p. 277.) L'honnête homme devait pouvoir ^ trouver partout au ton de la société

4«0 SCiBBOK (PAUL).

méprisait point alors la morale, mais on n'y pensait guère ; on ne craignait pas les choses sérieuses, mais elles ne pouvaient guère être traitées plus sérieusement que les choses frivoles, car les choses frivoles avaient une grande importance pour des gens que le plaisir pouvait absorber entièrement. Des troubles civils vinrent se mêler aux «jeux et à Vamovfr », et Tampur fut encore la grande affaire de ceux qui prétendaient à réformer ou à bouleverser VÉtat : ce fut rameur pour M"* de Longueville qui détermina La Hocbefoucauld dans le choix d'un parti; le cardinal de Retz, encore simple coadjuteur, s'en senit pour attaçhef au siep quelques femmes , importants auxiliaires dans cette guerre d'enfants. Les héros de la Fronde, au retour d'une escarmouche contre les M^zarins, revenaient, couverts de leurs armes et parés de leurs écharpes, se présenter aux c< dames » qu^ remplissaient l'apps^rtement de H"''' de Longueville. Les violons se faisaient entendre dans la maison; au dehors, sur la place, retentissaient les trompettes, pt lîoiripqutipr eiicbantp se représentait Galatée et Lindaraor assiégés dans Marcilli K Le maréchal d'Hocqùin court ' promettaitPéronne 4 M"« de Montbazpn a la belle de^ belles *» , et pour se dé? cider on n'avait pas toujours des motifs aussi raison-

1 Personnages de VAstrëe. Voy. les Mémoires de Retz, 1. 1, p. 213. * Depuis maréchal de France, alors gouverneur de Péronne. Mémoires de Retz, 1. 1, p. 27i«

SGJIiRKOll (PAUL). 444

nab|es que l^s siens. HouiUac, brave et fou. Tenait offrir ses sçf vi<îes ftu poaijjutevir, au fort de ses démêlés avec M, le Priiipe] GfiuUlac, brave ^t fou comme lui, arrivait fti} njêffie nioment dans les mêmes intentions ; il voyait HPiMnap, et se retirait en disant : a II n'est pas juste que les deu^ plus gf ai^ds fous du royauipe soient du iRên^e parti; je m'ep vais à Vbôtel Condé % 9 et il y allait: Un paprice était un motif suffisant^ uneplai- ^nterie fournissait un argumept péremptoire; on se ipoqu£^it de soi-mêpie presqu'autant que de ses ai^fs ; à pefne , ep fait de railleries, le parti ennemi phten^tril la préférence; et dans ces importantes cabales qui alarmaient la cour et faisaient trembler le ministre, peut-être aurait- on trouvé difficilement quelcjues hopinies qui ne songeassent surtout à se divertir de ce qui semblait les occuper passionnément.

C'étïiit à cette époque que vivait Scarron ; il avait reçu . de la nature Tesprit et lej^aractèrele plus propres à sp conformer aux dispositions de son temps, et la brtune semblait lui assurer une situation assez aisée pour qu'il pût se livrer s^fls poï^trainte aux goûts de son esprit et aux penchants de son caractère.

Paul Scarron était né ep 1610 ou 161|, de Paul Scarron, conseiller au parlement de Paris, d'une ancienne

* Mémoires de Retz, t. U, p. 364.

442 SGARKON (PAUL).

famille <, et riche, nous dit-on, de plus de vingt mille livres de rente; fortune assez considérable pour ce temps, et que son fils pouvait se flatter de n'avoir à partager qu'avec deux sœurs nées du même mariage. Un second mariage du conseiller Scarron vint diminuer les espérances des enfants du premier lit, et sa nouvelle femme travailla de son mieux à les rendre nulles; elle s'empara de l'esprit, des affaires et des biens d'un mari négligent à ce point que, s'il en faut croire Scarron, a en une maladie qu'elle eut et qui fit il peur à son mari d'être veuf, il la conjura de lui lais- (( ser après sa mort une pension de six cents livres *• d

^ Originaire de Moncallier en Piémont, où elle était connue dès le treizième siècle. (Voyez le Dict. de Moréri.) Il était parent des Scarron de Vaujour, dont Tun, Jean Scarron, fut fait prévôt des marchands en 1664; un autre, Michel Scarron, conseiller d*État, maria sa fille, Catherine Scarron, au maréchal d'Aumont. Il y avait, du temps de la régence d* Anne d* Au triche, un Pierre Scarron, oncle ou cousin du poète, cité dans les Mémoires du temps pour la grandeur de sa barbe, ornement que conservaient aloi*squelquesgraves personnages eu dépit des mœurs du temps. Un laquais luf disant un jour à table : « Mon- « seigneur, il y a une ordure sur la barbe de votre grandeur. — Que « ne dis-tu, repartit quelqu'un qui était présent, sur la grandeur de « votre barbe? » {Menagianay 1. 1, p. 284.) Le garde des sceaux Mole, remarquable aussi par la même singularité, disait, en voyant Pierre Scarron : « Voilà ma barbe à couvert » {Ibid, p. 285).

> « Factum on requête, ou tout ce qu'il vous plaira, pour Paul « Scarron , doyen des malades de France, Anne Scarron , pauvre « veuve deux fois plliée durant le blocus, Françoise Scarron, mal « payée de son locataire, enfans du premier lit de feu maître Paul «'Scarron,' conseiller au parlement, tous trois fort incommodés tant « en leurs personnes qu'en leurs i>iens, défendeurs ;

SCÂRRON (PAUL). 143

Le jeune Scarron, assez âgé pour apercevoir le manège de sa belle-mère, n'était ni assez patient, ni assez adroit pour ménager la faiblesse de son père , « le meilleur ' a homme du monde, dit-il, mais non pas le meilleur « père envers ses enfantsdu premier lit*; » et probablement le conseiller Scarron était déjà disposé à Phumeur contre son fils, dont la principale vertu n'était pas la déférence aux opinions et aux goûts qu'il ne partageait pas. « lia menacé cent fois son fils aine de le déshériter. Cl dit encore Scarron *, parce qu'il lui osoit soutenir « que Malherbe faisoit mieux des vers que Ronsard, et (( lui a prédit qu'il ne feroit jamais fortune parce qu'il a ne lisoit pas la Bible et n'étoit jamais aiguilleté ^ »

Des sujets de querelles plus sérieux, qui naissaient de l'humeur du jeune Scarron contre sa belle-mère, et de

« Contre Charles Robin sieur de Sigoi^pie, mari de Madelaine « Scarron: Daniel Boileau sieur duPlessis, mari de Claude Scarron, c et Nicolas Scarron, enfans du second, tous sains et gaillards, et se « réjouissant aux dépens d*autrui, demandeurs. » {Œuvres de Scarron, t. I, 2« partie, édit. de 1737.) Cette édition est celle que nous citerons constamment, excepté lorsquMl s*agira du Roman comique. . Le factum fut imprimé à Toccasion d*un procès quMl eut après la mort de son père contre ses frères et sœurs du second lit, et dont nous parlerons bientôt.

* Factum, p, 4.

La mode des aiguillettes qui attachaient le haut de chausses nu pourpoint avait précédé celle des chausses tombantes^ et les vieillards les conservèrent longtemps. Harpagon était aiguilleté. (V. l'Avare acte U, scène VL)

414 SCARROK (PAUL).

Faversion que celle-ci lui rendait en retour^ obligèrent son père à réloigner quelque temps de la maison paternelle. Ilpassa deux ans à Gharleville chez un de ses parents. Soit que Tennui de Texil lui eût fait faire quelques réflexions sur la nécessité de la patience, soit que l'âge des plaisirs amenât Tinsouciance des affaires, Scarron, de retour à Paris, prit son parti de laisser son père détériorer en paix la fortane de ses enfants^ tandis que de son côté il se liyrait aussi tranquillement à toutes les habitudes qui rendent la fortune nécessaire. Du moins ne voit-on pas que de nouteaux diifét*ends aient nécessité une nouvelle séparation, ni forcé le fils à chercher des ressources indépendantes de sa famille^ Il avait pris le petit collet, mais sans 7 gagner les avantages , ni s'assujettir aux mœurs de l'état dont il avait adopté Thabit, et qui n'était pour lui qu'un moyen de se dispenser d'en choisir un âiitre moins favorable à ses goûts d'oisivétê et de dissipation. Ces goûts le conduisaient partout où se trouvait Tamusement , et partout il portait l'amusement avec lui. Son moyen de divertir les autres était de se divertir lui- ^lême ; il ne pensait pas que Tesprit pût être bon à autre chose. Je ne sais si le sien eût fait fortune à Thôtel de Rambouillet, empire de Voiture, où Scarron eût bien pu s'ennuyer; mais Ninon, et touies ces sociétés où le goût du plaisir se joignait à celui de l'esprit et la liberté de$ actions à celle des pensées, telles étaient

les sociétés de Scarron , et probablement aussi II etl fréquentait de moiiis conformes encore à la régularité ecclésiastique. Un voyage qti'ilôt à Rome, vers Tâge de vingt-quatre ans, tie pataît pas avoir eu de motifs îii de résultats plus sérieux que ceux dont se teinplissait habltùéllemeiit sa vie. Les souvenirs qui nous restent, dans ses ouvrages , de ce temps de sa jeunesse ne rappellent que les plaisirs (Jù'il regrette, et les agréments naturels qui les lui procuraient, é Quand je « songe, écrit-il à M. de Marigny, tJUe j'ai été assez sàiti ce jusqu'à Page de vingt-sept ans pour boire souvent ce à l^allemaride... que, Si le ciel m'eût laissé des c( jambes qui ont bien dansé , dés inains qui ont sU c< peindi-e et jouer du luth , et enfin uil Corps trèsce adroit , je poiivois mener une vie très-heureuse , a quoique peut-être un peu obscure, je vous jure, « mon cher ami, que s'il m*étoit pértnis de ine sup- « primer moi-même, il ya longtemps que je me serois (( empoisonné *. »

Enfin tombèrent sur Scarron ces malheurs qui devaient lui donner une célébrité à laquelle il n'avait jamais penséj et mettre au service du public une gaîté d'esprit qu'un pauvre infirme ne pouvait plus employer toujours à son propre usage. On ne sait rien de positif

* Lettre à M. de Marigny, 1. 1, 2^ part., p. 83 et 84. Voyez aussi, p. 20, le portrait qu'il a laissé <Je lui-même, et t» VIII, p, 106, rÉpîlre à Pélissoû,

416 SGARRON (PAUL).

sur l'origine des étranges inûrmilés qui paraissent l'avoir accablé tout à coup et pour toute sa vie. Scarron lui-mcme les traite de mal inconnu*. Voici, sur ce si^et, le conte rapporté par La Beaumelle, et répélé par tous les compilateurs d'anecdotes, a II étoit allé a passer le carnaval à son canonicat (du Mans) . Au Mans^

< comme dans la plupart des villes de province^ le c carnaval finit par des mascarades*publiques qui resa semblent assez à nos foires de Bezons. L'abbé Scarron a voulut en être; mais sous quel déguisement s'enve-

< lopper? Il avoit à sauver à la fois la singularité de « son caractère et la décence de son état, l'église et le a burlesque. Il s^enduit de miel toutes les parties du « corps, ouvre un lit de plumes, s'yjette et s'y retourne a jusqu'à ce que le sauvage soit bien empenné. II va « courir la foire et attire toute l'attention. Les femmes a l'entourent; les unes s'enfuient, les autres le déplu-

1 Mal dangereux puisqu'il est inconnu.

C'est ainsi, du moins, que se trouve ce vers dans l'édition d'Am.

sterdam. Celle de 1737, que nous suivons ordinairement, le donne

ainsi :

Mal dangereux puisqu'il est si connu.

{Requête au Card, de Rich,y t. VIII^ p. 54.)

Ce qui est évidemment contraire à la raison, ainsi qu'au sens des deux vers suivants sur la pauvreté ,

Et chose autant dangereuse tenue Quoiqu'elle soit^ mieux que mon mal^ connue.

« ment : tout se réunit contre lui, et bientôt le beau « masque a plus Tair d'un chanoine que d'un Améri- « cain. A ce spectacle, le peuple s'attroupe, est indi- « gné, crie au scandale; Scarron se dégage de la foule. « Poursuivi, dégouttant de miel et d'eau, partout « relancé, aux abois, il trouve un pont, le saute héroïc< quement, et va se cacher dans les roseaux. Ses feux « s'amortissent, un froid glaçant pénètre ses veines et c( met dans son sang le principe des maux qui Tacca- « blèrent depuis *. »

Un mot suffit pour renverser toute cette histoire. ScaPron n'oblintle canonicat du Mans qu'en 1646, c'està-dire après avoir souffert huit ans de sa maladie, qui avait commencé en 1638 '. A l'époque où il en alla prendre possession, il était déjà absolument perclus de

i Mémoires de Maintenon, t. I, p. 118 — 119. Je prévieos ici, une fois pour toutes, que je ne relèverai La Beaumelle que lorsque je le croirai absolument indispensable. Prétendre signaler et renverser toutes les grossières suppositions qu*il s*est permises et dans ses Mémoires, et dans le recueil des Lettres, serait se jeter dans des discussions aussi interminables qu'inutiles.

s Année de la naissance de Louis XIV.

Et par maudite maladie.

Dont ma face est toute enlaidie.

Je suis persécuté dôs-lors

Que du trés-adorable corps

De noire Reine, que tant j'aime,

Sorlit Louis le quatorzième.

{Tyjjhon, chani l, t. IV, p. 5.)

416 SGARRON (PAUL).

tous ses membres ' . Ce bénéfice est le premier et le seul qu^il ait jamais possédé *• Il avait, à la vérité, dans sa jeunesse, été au Mans, chez IF^* d'Hautefort, dont les terres étaient situées aux environs de cette ville ; mais il ne parle du séjour qu'il y a fait que comme d'un temps de bonheur ', dont le souvenir ne lui peut rappeler rien de fâcheux. Enfin je ne trouve que dans La Beaumelle cette anecdote à laquelle rien ne fait allusion, ni dans les nombreux ouvrages de Scarron, remplis de lui et de ses malheurs^ ni dans les souvenirs

qu'ont laissés sur son compte Ménage et Segrais, ses

' Cependant notre pauvre corps

Devient pitoyablement tors;

.'ta it'ie à gauche trop s'incline^ Ce qui rabat bien de ma mine- De plus sur ma poitrine chet Mon menton touche à mon bréchet,

{ÊpUre à M^^ d'Hautefort, t. VIll^ p. 167.]

La date de cette Ëpltre, 1646, est constatée par celle de la taa'e des aigéSy dont il y est fait mention.

« Dans une autre épltre écrite dans les premiers temps du veuvage d*Anne d*Âutricfae (1643) on trouve ces vers ;

Mais j'en aorois été larron Si je jouidsois d'abbaye^ Car, hélas I en jour de ma vie On ne m'a jamais rien donné^ Quoique je sois ensoutané.

[Èpilre à Mlle d' Haute f(frt, t. Vlli, p. 170.)

\\ était alors malade depuis cinq ans.

* Voyez la Légende de B^*'rbon, année 1641, t. VllI, p. 10.

amis intimés, ni dans LaMarnière* ou Chauffepié', biographes de Scarron, qui ont recueilli avec soin tout ce qu'ils ont pu découvrir de particularités relatives à sa vie. Sans aller chercher bien loin des aventures singulières, il suffit peut-être, pour expliquer la maladie de Scarron, des aventures trop communes qu'il s'exposait probablement à rencontrer \

Quelles que fussent^ au reste, les imprudences qu'il pouvait avoir à se reprocher , la punition en fut cruelle. Des douleurs sans remède s'emparèrent successivement de toutes les parties de son corps, qu'elles contournèrent et déformèrent de .la plus étrange manière. Voici l'esquisse qu'il nous a laissée de sa figure entre trente et quarante ans : « J^ai la vue assez « bonne, quoique les yeux gros; je les ai bleus ; j'en « ai un plus enfoncé que l'autre du côté que je penche « la tête. J'ai le nez d'assez bonne prise. Mes dents, « autrefois perles carrées, sont de couleur de bois, et a seront bientôt de couleur d'ardoise; j'en ai perdu « une et demie du côté gauche, et deux et demie du a côté droit, et deux un peu égrignées. Mes jambes et « mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, et

1 Dont on a une vie de Scarron , placée à la tête de ses OEuvres, édit. del737.

2 Voyez son pictionnaire historique et critique, à Tart. Scarron,

3 Voyez sur cette opinion, dans les œuvres de Scarron , t. I^ 2<^ partie, p. 176, une épigramme de Gilles Boileau. Du reste cette épigramme, remplie d'odieuses invectives* ne peut faire autorité.

420 SGâRRON (PAUL).

a puis un angle égal, et enfin un aigu ; mes cuisses et a mon corps en font un autre, et ma tête se penche ce sur mon estomach ; je ne ressemble pas mal à un Z. (( J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et ce les doigts aussi bien que les bras ; enfin je suis un « raccourci de la misère humaine ^ » Ailleurs il nous apprend que ses mains lui sont devenues inutiles pour les usages les plus habituels de la vie *, et Ton voit que souvent il est obligé, pour écrire, de se servir de la main d'un de ses gens '. Une autre fois il s'afflige de n'avoir pu regarder M"» de Villarceaux qui étaitvenue lui rendre visite,

1 Portrait de M, Scarron, fait par lui-même et adressé au lecteur qui ne m^a jamais vu. T. 1, 2« part., p. 20.

' Dans UDe Épîlre à la comtesse de Fiesque il se plaint d'une mouche établie sur son nez, d*où il ne peut la faire déloger parce que ses gens viennent de sortir.

Pour mes mains^ vous le savez bien^ Elles me servent moins que rien.

{Êpttre à Jf»»* la comtesse de Fiesque, U VIII^ p. 123.)

Elles lui servaient alors au moins pour écrire, mais plusieurs passages prouvent qu*en certains moments elles se refusaient à cette fonction.

8 Mes mains^ ou bien celles d'un autre^

Car point n'en a l'esclave vôtre ^

Ou bien^ s'il en pend à son bras^

Le pauvret ne s'en aide pas.

{Seconde Légende de Bourbon^ t. VUl, p. 15.) Voyez aussi VÉpîlre ii PéUsson, t. VllI, p. 107 et suiv.

Car elle étoit à côté de sa chaise S

et sa tête ne tourne plus. Quant à marcher, il n*esl pas question d'y songer % et même sur sa chaise rembourrée il ne peut être assis sans douleur '. 11 ne peut se faire transporter sans crier * ; il ne dort qu'à force d'opium % et son excessive maigreur laisse à peine à son corps la consistance d'un squelette •.

Dans cette situation affreuse^ il restait à Scarron

1 ÉpUre à Mademoiselle de LenvUle, t. Vni, p. 94.

* Et même on dit^ mais ce sont médisans^ Qu'on ne m'a vu marcher depuis trois ans.

{ÊpUre à l'infante d'Eseart, t. VIU^ p. 100.)

t Gomment y trouver repos

N'étant assis que sur des os?

Mais ici je me glorifle

Homme sans c... ne s'assit mie^

Et moi pauvret je n'en ai point.

{Seconde Légende de Bourbon, U VIII^ p. 15.)

^ c Lui à qui une seule visite qu'il a faite depuis peu chez M. le chancelier a causé un grand mal de dos, et lui a fait dire plus de deux mille hélas ! plus de deux cents je renie ma vie! et autant de maudit sait le procès ! (Factum.)

s Tant l'opium m'a hébété^

Dont j'use l'hiver et l'été, Afln que dessus ma carcasse Le sommeil parfois séjour fasse.

* Toi qui chantas jadis Typhon,

Chétif de corps, d'âme sublime.

Toi qui pèses moins qu'un chiffon.

(Vers adressés à Searron sursoh Virgile travesti, i' IV de ses OEwores, p. 73.)

42S SGARRON (PAUL).

deux consolations y son esprit et son estomac ^ Mais s'il faut du courage pour user de l'esprit, il faut.de Targent pour jouir de l'estomac, et la pauvreté comblait les malheurs de Scarron. Sans état, désormais sans moyens d'en exercer aucun, il n'avait de ressource que dans la fortune de son père encore Vivant; et il parait que sa belle-mère, intéressée à l'endormir dans son insouciance plutôt qu'à l'en faire sortir, avait toujours permis qu'on fournît à ses besoins de telle sorte qu'il n'eût pas à se plaindre. Hais une cause étrangère vint aggraver et manifester le désordre de ses affaires. Richelieu, profondément irrité contre le parlement, dont la résistance entravait sans cesse ses mesures, s'en vengeait de temps en temps par des coups d'autorité qui amenaient une soumission momentanée. A chaque opposition nouvelle , quelques conseillers étaient exilés, et leur rappel devenait le prix de l'obéissance de leur compagnie. Dans une de ces occasions , le père de Scarron, animé, à ce qu'il paraît, par l'exemple et l'éloquence du président Barillon, et des conseillers Salo et Bitaud *, déploya tant de zèle et de vigueur qu'il en

i a J'ai encore le dedans du corps si bon que je bois toutes sortes de liqueurs el mange toutes sortes de viandes avec aussi peu de retenue que le ferait le plus grand glouton. {Lettre à M. de Marigny, t.I,2epart., p. 84.)

s 0 Barillon^ Salo l'atné^ BiUux^

Votre parler nous cause de grands maux.

{Requête aucard, de Rich,, Œuvres, t. VÎIÏ, p. 5i.)

reçut du public le surnom d'apôtre *. Il fut exilé avec Ceux de ses (îonfrères dont il avait soutenu le parti, et peu de temps après, en 1641, le roi ayant déclaré qu'il « prétendait avoir le droit de disposer de toutes les charges du parlement*», ils furent dépossédés, et demeurèrent néanmoins dans leur exil.

Cet événement acheva de déranger les affaires du conseiller Scarron* , et sa femme, demeurée à Paris, ne les "arrangea pas àTavantage des enfants du premier lit, ni peut-être des siens. L'avidité est le piège où se prend souvent l'avarice. Si nous en croyons Scarron sur le compte de sa belle-mère, le goût de celle-ci pour le jeu, et les banqueroutes qu'elle éprouvait pour avoir mis son a argent à gros intérêt, » faisaient plus que dévorer les profits d'une lésine portée chez elle au point « d*appe tisser les trous de son sucrier*» pour que le sucre en sortît avec moins d'abondance. Scarron, occupé d'obtenir le rappel et la réinstallation de son père, et

* Voyez la lettre de Balzac, OEuvres de Scarron, 1. 1, l'« partie, p. 169; voyez dans ces mêmes OEuvres la requête de Scarron au Cardinal, t. VIlI, p. 53; l'épître à M. le Prince, p. 86; à M. Deslandes-Payen, p. 90, etc.

2 Mézerai, t. Xll, p. 145. .

* Quatre ou cinq fois maudit soit la harangue Que langue fit, et dont punie i^st langi^^ Car je crois bien que depuis ce tem *-là Fort peu de quoi mettre sur langue il a.

{Requêie au Card,, p. 54.)

* Factum,

encouragé par un léger témoignage d'approbation du cardinal sur la requête burlesque qu'il lui avait présentée à ce sujet i, se flattait de quelque espoir de réussite lorsque Richelieu mourut, à la fin de 1642. Le conseiller Scarron lui-même mourut, à ce qu'il paraît, en 1643, toujours dans la disgrâce et dans son exil de Loches ; et Paul Scarron hérita, avec ses sœurs du premier lit, non des restes de la fortune de son père, mais des procès que leur suscita, pour les en priver^ leur belle-mère, a Françoise de Plaix, la plus plaidoyante dame du monde* »; procès que continuèrent après sa mort^ pendant plusieurs années, les trois enfants qu'elle avait laissés de son mariage avec le conseiller. C'était contre ce cortège de maux qu'avaient à lutter un corps à peine vivant, un esprit vif, léger, impé-

* Cette requête finissait ainsi :

Fait à PariS; ce dernier jour d'octobre^ Par moi Scarron^ qui malgré moi suis sobre^ L'an que l'on prit le fameux Perpignan^ Et sans canon la ville de Sedan. ^,

{Requête au Card,, p. 58.)

Le cardinal s'a^isa de dire qu^elle était plaisamment datée. Scarron, à qui Ton rapporta ce mot, en conçut les plus hautes espérances, et se bâta d'en remercier le cardinal par une ode qui n'est pas assez burlesque pour fair% passer ce qu'elle veut avoir de pompeux. 11 avait été si flatté de ceAompliment, que longtemps après la mort du cardinal, il en j'eparle dans plusieurs endroits de ses ouvrages. (Voyez, entre autres, ÊpUre à Mademoiselle d'Hauteforty t. VHI, p. 166.)

> Factum»

tueux, une âme que rien n'avait préparée au malheur. Aussi Scarron ne s'obstina-t-il point à cette lutte inégale : tout son talent fut d'y échapper. Véritable enfant, que la mobilité de ses impressions dérobait sans cesse à leur vivacité, il se livre sans résistance a la douleur quand elle devient assez forte pour le surmonter ; dès qu'elle lui donne quelque relâche, il s'abandonne de même à l'impulsion de sa gaité et de son esprit. Dans l'excès de ses maux, ou même dans les simples contrariétés de la vie, il ne se refuse aucun des soulagements de la faiblesse. Il a recours aux larmes * comme aux vio-

1 Cette singulière facilité à pleurer est consignée dans plusieurs endroits de ses ouvrages : il finit une épttre badine à W^^ Tambonneau, parce que la donleur Topprimei dit-il,

Et le fait pleurer comme un veau.

n ne faut même pas, pour provoquer ses larmes , quelque chose d'aussi violent qu'une attaque de rhumatisme; elles n'ont besoin, pour couler, que de quelques compliments qui l'embarrassent. « Quand

< on m'en fait ou qu'on m'oblige à en faire, dit-il, je me mets à

< pleurer et me défais de la plus pitoyable manière du monde » (Lettre à M, de Vkfonne, t. I, 2« partie, p. 81); et la même particularité est confirmée dans une épitre chagrine au maréchal d'Ak bret.Dans la seconde légende de Bourbon, il raconte ainsi son aven* tureavec un suisse qui avait voulu l'empêcher d'entrer dans un bal :

Un jour que j'enlrois dans un bal^ ^ Sans que je lui fisse aucun mal.

Sa main voulut ma gorge prendre^ Et la prit sans vouloir la rendre, Gomme si ma gorge eût été

m SGJkRRON (PAUI^.

lentes expressions d'une colère bien innocente ^^ et quand ses peines se calment, c'est en riant qu'il achève de les oublier; il sait alors se plaindre sans s'affliger, et se distraire par la vivacité même de ses plaintes, et par Poriginalité des tournures que prend dans son esprit ridée de ses souffrances : « Agréable et divertissant en a toutes choses, nous dit Segrais, même dans ses chaa grins et dans sa colère, parce que tout ce qu'il y avoit « de burlesque sur chaque chose se présentant à son « esprit, il exprimoit aussitôt par ses paroles tout ce a que son imagination lui représentoit ^ » Cette âme toute en dehors, cet esprit toujours prêt à se produire, cette mobilité d'imagination et d'humeur qui promenait si vivement Scarron d'idées en idées et de sentiments en sentiments, faisaient de la société son élément et sa vie, et le rendaient lui-même Tàme de la société.

/ Un bien dont il eût hérité ;

Enfin il ressentit les charmes De deux yeux qui versent des larmes; Le cœur de caillou devint chair De cet impitoyable archer^ Et j'entrai dedans rassemblée, Essuyant ma face mouillée.

i € Tout ce que je fais dans ce nouveau mal, écrit-il au sujet « d'un accès de goutte, et dans les furieux chagrins que me donne « ma mauvaise fortune, c'est que je jure, sans me vanter, aussi bien « qu'homme de France... Je suis quelquefois si furieux que si tous « les diables me vouloient venir emporter, je crois que je ferois la • moitié du chemin. » {Lettre à M. de Marigny, t. I, 2" part. p. 86,

« Segraiêia9ia, p. 159.

SGARRON (PAUL). iW

a J'appelle, nous dit-il quelque part, mon valet sot, et rinslant d'après Je l'appelle monsieur*. » Avec ses amis, passant continuellement des accès de Tindignalion la plus plaisante à ceux de la gaité la plus bouffonne, animé sur tous les sujets, mis en mouvement par un mot, toujours disposé à la dispute sans jamais connaître Taigreur, rempli de malice sans aller jamais jusqu'à la méchanceté, facile dans ses rapports*, naïf dans son amour- propre', Sçarron était une de ces

« Portrait.

* Une aventure rapportée par Segrais semblerait cependant prou* ver quMl n'entendait pas toujours la plaisanterie : celle qu^on lui avait faite était, il est vrai, cruelle pour un homme dans Tétat de Scarron. Un de ses amis, nommé Madaillan « lui écrivit sous le nom «d'une demoiselle, feignant qu'elle étoit charmée de son esprit « et qu'elle n'auroit pas de plus grand plaisir que de le voir, mais « qu'elle ne pouvoit se résoudre à aller chez lui. Après plusieurs c lettres, Madaillan, toujours sous le nom de la demoiselle, feignit a qu'elle lui donnoit un rendez-vous au faubourg Saint-Germain. « Scarron ne manqua pas de s'y transporter du fond du Marais où il * demeuroit ; mais il ne trouva personne. Il ne fut pas plutôt de « retour chez lui qu'il trouva un billet par lequel la prétendue de- « moiselle s'excusoit bien fort de ce qu'un obstacle qu'elle n'avoit c pas prévu Favoit empêchée de tenir sa parole. Il eut deux ou trois « autres rendez-vous dont le succès ne fut pas plus heureux. A la fin, < s'étant aperçu de la fourberie de Madaillan, il n'en parloit jamais c qu'avec de grosses injures. » (Segratsiana^ p. 155.) C'est pour cette dame inconnue que Scarron fit les vers qu'on trouve dans ses OEuvres, t. Vlil, p. 170.

' L'amour-propre d'auteur était chez lui à découvert comme tout le reste : « Quand on alloit le voir, dit Segrais, il falloit d'abord essuyer « la lecture de tout ce qu'il a voit fait depuis qu'on ne l'avoit vu. » (Segrmiana, p. 158.) Il appelait cela essayer ses ouvrages. Cette

créatures aimables auxquelles on s'attache parce qu'elles plaisent, à qui on passe tout parce qu'on n'aurait pas le courage de leur rien reprocher, dont on aime le bonheur parce qu'on le partage, et dont le malheur intéresse d'autant plus qu'il ne se présente jamais sous un aspect trop pénible. Quand Scarron cessa de pouvoir aller chercher le monde, le monde vintle chercher; l'amitié et le goût avaient amené les premiers visiteurs; la curiosité et la mode attirèrent les autres, et sa maison devint un des lieux de rassemblement de cette foule Joyeuse, spirituelle, frivole, à qui le mouvement suffisait pour trouver le plaisir, et si sensible à l'amusement que, près d'elle, le mérite d'amuser devenait presque un titre à la considération.

Jamais malade n'eut une vie plus animée ; mais ce malade était pauvre, et les plaisirs que procure la santé sont les seuls qui puissent ne rien coûter. A un goût de propreté et d'élégance *, suite naturelle de ses habitudes, Scarron joignait le goût le plus vif pour les

manie en lui était poussée au point d'avoir servi à corriger un autre auteur. « Je m'aperçus, dit Segrais, que je m'ennuyois quand Scar- « ron, qui éloit mon ami parliculier et qui n'avoit rien de caché « pour moi, prenoit son portefeuille et me lisoit ses vers. » Segraisiana, p. 12 et 13.) De ce moment Segrais pensa qu'il feroit bien de ne plus lire les siens à moins qu'on ne l'en priât.

1 a Quoique Scarron ne fût pas riche, néanmoins il étoit logé fort « proprement, et il avoit un ameublement de damas jaune quipouvoit « bien valoir cinq à six raille livres avec oe qui l'accompagnoit. » Segraisiam, p. 127 et 128.) Et ailleurs (p. 486), « Scarron étoit fort c propre en ses habits et en ses meubles. •

SGARRON (PAUL). 429

seules jouissances qui fussent demeurées à son usage. Il dit quelque part qu'il avait conservé un bon estomac, et ailleurs qu'il était gourmand*. Sa gourmandise était communicative comme tous ses mouvements, et Scarron n'eût jamais consenti à s'ennuyer à table. La sienne était le plus souvent entourée d'amis de bonne humeur et de bon appétit. A la vérité une liberté familière avait banni de ces repas l'apprêt, les cérémonies et les « entremets, » sorte de luxe réservé alors à Topulence*. Chacun était bien reçu à y apporter

* Voyez son portrait.

s « Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre

< ses lambris el ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d*un

< autre à la ville, avoir un grand équipage, meltre un duc dans sa « famille el faire de son fils un grand seigneur. » {La Bruyère, ch. VI, des Biens de fortune, t. 1, p. 229.) Plusieurs endroits des ouvrages même de Scarron contirment cette particularité des usages du temps. (Voyez VÉpttre à GuHlemette, t. 1, 2« partie, p. 26 ; et VÉpttre à la Reine, t. Vill, p. 150.) Et un billet d'invitation à Mignard, en nous donnant à peu près Tidéede Tordinaire de notre poëte, nous apprend qu'il ne poussait pas le luxe jusqu'aux entremets :

Dimanche, Mignart^ si tu yeux,

Nous mangerons un bon potage,

Suivi d'un ragoût ou de deux.

De rôti, dessert et fromage.

Nous boirons d'un vin excellent ,

Et contre le froid violent '

Nous aurons grand feu dans ma chambre ,

Nous aurons des vins de liqueur,

Des compotes avec de Tambre,

Et je serai de bonne humeur.

(T. Vil!, p. 438.)

son plat*; ceux même de ses amis qui n^y assistaient pas se faisaient un plaisir d'y contribuer*; mais ces présents lui servaient plutôt à multiplier ses convives qu'à diminuer sa dépense. Deux sœurs du premier lit, aussi maltraitées que lui dans le partage de la succession *, étaient venues ajouter au joyeux désordre de ses

^ « D'Ëibene el moi » mande Scarron à M. de Vivonne , nous < trouvons beaucoup à dire à nos petits soupers de ces pièces rap- « portées. » (Lettre à M. de Vivonne.) Il parle ailleurs de ce M. d*Elbene comme venant tous les jours apporter son souper chez lui. G^était un des commensaux les plus assidus de Scarron, avec lequel il paraît avoir eu de grands rapports de situation : il était tellement accablé de dettes qu'il n*osait sortir le jour du Luxembourg où il logeait; du reste il s'en souciait fort peu. Un de ses créanciers rayant abordé un jour qu'il se promenait dans le jardin avec Ménage et Segcais, le tire par la basque de son habit en lui demandant : « Monsieur, croyez- vous que je puisse être payé ?» M. d'Elbene lu dit d'un ton obligeant : a Monsieur, j*y penserai, » et il continue à se promener et à marcher sans y penser le moins du monde. Au boul de deux ou trois tours, cet homme, qui croit que les réflexions doivent être faites, revient de nouveau le tirer par sa basque ; M. d'Elbene se retourne, le reconnaît, et lui dit tranquillement : « Monsieur, je ne crois pas. » Le créancier, aussi tranquillement, fait une grande révérence et s'en va. Sa femme était dans le même cas que lui. Ils avaient, lorsqu'ils s'étaient mariés ensemble, près de quatre-vingts procès à eux deux. (Voyez le Segraisiana, p. 66— 68.J

s Ses ouvrages sont remplis de remercîments pour des envois de ce genre, à M^^» d'Hauteforb, M^^^ d'Escars, le maréchal d'Albret, etc., etc.

3 11 demande, dans son factum, « s'il est raisonnable que les enfants a du second lit aient des chiens couranset des carrosses, tandis que « Paul Scarron, qui n'a pas d'autre bien que son procès, est endetté « par dessus la tête et a lassé tous ses amis; qu'Anne Scarron va « dans les rues de son pied, la tête la première et crottée jusqu'au

SCARRON (Paul;. 431

affaires, et augmenter, dit-on, le nombre des amis de la maison ^

< ...., façon de marcher qu*eUe a retenue de son père, que Fran- « çoise Scarron, qui est plus propre et plus délicate, n'a pas le

< moyen d'aller en chaise, et gâte quantité de beaux souliers. » (Voyez le factum.)

1 lltlisait de ses deux sœurs que «Tune aimoit le vin et l'autre les hommes.» Il disait aussi que dans la rue des Douze-Portes, où il logeait, il y avait douze coureuses, à ne prendre ses deux soeurs que pour une. L'une d'elles, Françoise, était fort belle et avait pour amant le duc de Trêmes, qui l'aima et l'entretint, à ce qu'il parait, fort longtemps, et en eut un fils, que Scarron appelait son neveu. Quand on lui demandait d'où lui venait ce neveu, il répondait que c'était un neveu à la mode du Marais. {Segraisiana, p. 88 et 157.) Segrais nous dit, à cette occasion, que ses sœurs n'étaient pas mariées. Mais alors pourquoi, dans son factura, qualifie-t-il Anne Scarron de pauvre veuve ? (Voyez le factum.) Et si elle était veuve, pourquoi l'appelle-t-il de son nom de tille ? Il y parie aussi, comme on l'a pu voir, de Françoise Scarron, mal payée de son locataire. On ne nous a pas dit que les enfants du premier lit de Paul Scarron eussent alors des propriétés à louer. Ce locataire était-il le duc de Trêmes ? La chose ne serait pas impossible à croire de Scarron et de son temps. Il se brouilla depuis avec l'une de ses sœurs ou toutes les deux. On trouve dans ses œuvres une épttre dédicatoire adressée à très-honnête et trèsdivertissaîite chienne, dame Guillemette, petite levrette de ma sœur. (T. I, 2« part.) Ménage prétend que, lors de celte brouillerie, Scarron, faisant réimprimer ses œuvres, mit dans V errata, au lieu de chienne de ma sœur, lisez ma chienne de sœur. (Voyez le Menagiana, t. III, p. 66.) Ce sera probablement une plaisanterie de Scarron que Ménage aura convertie en fait; il suffit de jeter un coup d'œil sur ce titre pour se convaincre que l'errata rapporté par Ménage ne peut avoir eu lieu. Il n'est rien, au reste, dont on doive se méfier davantage que de ce qu'on a écrit sur Scarron. Je ne parle pas seulement de La Beaumelle; mais ce qu'en ont rapporté Segrais, Ménage , ses amis intimes , les documents tirés de ses œuvres et des faits les plus authentiques du temps offrent partout des contradictions inexplicables. J'en indiquerai quelques-unes^ et j'en passerai sous silence un beaucoup plus grand nombre.

Quelles étaient les ressources de Scarron pour soutenir un pareil train de vie? La première et la plus sûre était de faire des dettes, dont il ne s'inquiétait jamais qu'au moment où il fallait les payer; mais ce moment, qui arrive toujours si vite , l'avertissait de songer à d'autres moyens. Alors il n'épargnait pas les sollicitations, ni ses amis de cour les promesses. Abbé, du moins par la soutane, il y avait un moyen bien naturel de lui faire du bien, c'était de lui donn^er un bénéfice ; cependant à quel bénéfice nommer un abbé si peu ecclésiastique? Aussi en demandait-il un simple, a mais si simple, » disait-il, a qu'il n'y eût qu'à croire en Dieu pour le desservir». » Et celui-là, encore à peine l'en jugeait-on capable. Enfin M"« d'Hautefort, solide amie de sa jeunesse, revenue à la cour après la mort de Louis XIII*, et en faveur auprès de la reine, lui inspira le désir de voir ce malade déjà à la mode. Scarron fut porté au Louvre « dans sa chaise grise; » et après les premiers moments d'un trouble dont ne le garantit pas la vivacité de son esprit, et qu'augmentait le sentiment de la bizarrerie de sa figure, il reprit ses sens et son originalité, et il demanda à la reine la permission de la servir en qualité de son malade. La reine sourit; ce fut là le brevet de Scarron. Il espérait à ce titre obtenir un logement au Louvre; il le demanda

1 Menagiana.

« Louis XIII, après en avoir clé amoureu x, V avait e xilce

par plusieurs pièces de vers où il représente à la reine que son malade exerce

Sa charge avec intégrité ^.

Le logement ne fut point accordé; Scarron eut une gratification de cinq cents écus*, convertie ensuite en pension «. Mais en vain, pour la rendre solide , demanda-t-il qu'on rétablît sur quelque bénéfice; en vain , pour obtenir sa demande , employa-t-il tous les tons, même celui de la pénitence, avouant qu'il avait été dans sa jeunesse

Un vrai vaisseau d'iniquité,

ou, pour parler plus naturellement et dans sa manière

ordinaire,

Un très-mauvais petit vilain *;

en vain promit-il de souffrir gaiment ses maux pour

1 Stances à la Reine, t. VHl, p. 304.

* Ce fut, à ce quMl parait, M. de Schomberg qui lui fit obtenir cette gratification. (Voyez VÉpttre à Guillemette.) M. de Schomberg, qui depuis épousa M^i® d'Hautefort, partageait apparemment déjà son Intérêt pour Scarron.

8 Ce fut le commandeur de Souvré qui fit convertir la gratification en pension. (Voyez VÉjdtre à Guillemette.) Les différents biographes de Scarron supposent que cette pension fut accordée en i643. On est porté à croire qu'elle ne le futqu'en 1645. Là chose sera certaine, si, comme ils l'affirment, elle fut accordée par la protection du cardinal Mazarin, auquel Scarron s'était adressé dans une pièce de vers intitulée VEstocade. Or, TEstocade est nécessairement de 1645, puisque Scarron y compte sept ans de maladie. (V. VEstocade au cardinal Mazarin, t. VIII, p. 71.) Beaucoup d'autres raisons viendraient à l'appui de cette opinion si elle valait la peine d*être discutée. Épttre à la Reine, t. Vlll, p. 149.

Tamour de Dieu ; la dévotion ne pouyait être au nombie de ses moyens de fortune. Le meilleur de tous ^ Vamitié de M"« d'Hautefortj lui obtint enfin, de l'évêque du HanS| H. de Lavardin, le petit canonicat dont il fut mis en possession en 1646.

A ces ressources » Scarron ne négligeait pas de joindre celles d'un travail plus abondant que laborieux. 11 ne parait pas que Fidée d'écrire lui fût venue pendant une jeunesse qu'il croyait pouvoir mieux employer; et sauf quelques chansons à Iris et à Chlorig^ toutes plus que médiocres , nous n'avons de lui aucune poésie qui n'appartienne au temps de ses souffrances : « Il n'y a rien qui délie si bien la langue , dit Tabbé de Choisi^ que la goutte aux pieds et aux mains ; ^ x» et dans le petit nombre, d'heures solitaires où sa langue était forcée de demeurer oisive, Scarron laissait tomber sur le papier» en vers moins piquants que son entretien , le superflu de la conver^ sation, devenue son plaisir le plus vit. Ces écrits ne furent d'abord destinés qu*à l'amusement de la société: des épîtres excessivement familièi*es ; quelques pièces de circonstance , écrites littéralement au courant de la plume»; des vers qu'une rime amenée selon sa fantaisie distinguait seule de la prose la moins soutenue;

I MémoireSt p. 45-46.

Foin ! rime sur rime m'engage A grifTonner plus d'une page^ Et ce n'éioii pas mon dessein

une galté naturelle que rien ne gênait ni ne réglait j une sorte d'enfantillage qui emprunte de temps en temps le mérite de la naïveté; un babil souvent assez spirituel pour faire passer ce quil a souvent d'insignifiant : tels furent les premiers fondements de la renommée littéraire de Scarron. C'en était plus qu'il n'en fallait alors, même auprès des gens de lettres. Segraia parle des vers de Scarron comme « très-bons ^» On admira beaucoup ce quatrain de son petit poème de Léandre et Héro :

Avec rémâil de nos prairies , Quand on sait bien le façonner , On peut aussi bien couronner Qu'avec l'or et les pierreries.

a Ces vers, dit Ménage, valent autant que Tor et les

De griffonner plus d'un dixain^

Ou d'un douzain, que je ne mente;

Mais toujours la somme s'augmente, ••

Et j'écrirois jusqu'à demain

Si je ne relirois ma main.

{Épttrei l'abbé d'Eipagny, t. VIII, p. 175.)

C'est ainsi que Scarron faisait des vers. Une autre fois il finit une épîlre parce qu'il vase coucher {ÉpUre à Mlle d'Escars, p. 190), ou bien parce qu'il est tard et qu'il va manger {à Pélisson, p. 109). H en date une autre de sa chaise au coin du feu.

Entre un épagneul et ma chatte Qui vient do lui donner la patte.

Tout lui est bon, et rien ne l'arrête. Il semble quelquefois que les vers lui soient un privilège poUr dire ce qui ne vaudrait pas la peine d'être dit en prose.

^ Segralmna, p. 12.

i36 SCARRON (PAUL).

pierreries qui y entrent *. » Les personnes à qui Sca^ ron adressait ses vers s'empressaient de les répandre, ce qui faisait ambitionner à d'autres l'avantage d'en avoir à montrer de pareils. Le comte, depuis duc de Saint-Aignan, nommé dans la légende de Bourbon, répondit à cet honneur par une épître en vers où il déclarait au « divin Scarron » n'avoir lu a qu'à genoux » l'endroit où il parle de lui *. Un ouvrage plus considérable, le Typhon, poëme en trois chants, parut digne de l'attention d'un public moins borné ; Scarron le fit imprimer en 1644, Le succès répondit à son attente; et le Typhon, inconnu aujourd'hui même dans la province, où Boileau reléguait ses admirateurs', devint le type du genre dont Scarron fut regardé comme le modèle. Ce genre put compter dès-lors au nombre des sources les plus certaines de son revenu, celui qu'il tirait de son Marquisat de Quinette, titre bouffon dont il décorait le produit de ses ouvrages', du nom du libraire auquel il les vendait. Il cultiva avec soin ce fertile domaine, et le recueil de ses premières poésies, imprimées en 1645, et deux recueils de Nouvelles imi-

* Menagiana, t. H, p. 324.

î Œuvres de Scarron, t. VIII, p. 117.

* Mais de ce genre enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers Textravagance aisée ^ Distingua le naiï du plat et du bouflbn;

Et laissa la province admirer le Typhon.

(Boileau^ Art poétique, t. 91 et suiv. }

tées de Tespagnol S entretinrent cette réputation qui commençait à lui devenir réellement utile. Notre théâtre, ouvert alors à tous venants, offrait aussi un champ fécond à un homme qui composait une comédie en trois semaines ; et le théâtre espagnol lui fournissait des sujets inépuisables qu'il se donnait peu la peine de façonner. Rien dans le goût du temps ne s'opposait au succès des intrigues romanesques qui formaient le fond de ces pièces, ni à celui des bouffonneries extravagantes qui en faisaient l'ornement, et Scarron ne prétendait pas à réformer le goût. Enfin, en 1646, son voyage au Mans, où se trouvait alors une troupe de comédiens, lui donna Fidée de son Roman comique « le seul de ses ouvrages qui passera à la postérité, » dit Ménage*; et en 1648 parut le premier livre de son Virgile travesti, dont lé nom du moins et quelques vers ont démenti Tarrêt de Ménage, et dont ]e prodigieux succès détermina le triomphe du genre burlesque.

Mais de tous les travaux auxquels Scarron pouvait se

livrer, le plus lucratif était celui des dédicaces ; il ne les

i Une de ces nouvelles, la Précaution inutile, a fourni à Molière ridée de VÉcole des Femmes, ei^ Sedaine le sujet de la Gageure. On trouve dans les Hypocrites le fond de Fune des principales scènes du Tartufe, Molière a-t-il fait ces emprunts à Scarron ou à Tauteur espagnol de qui Scarron les tenait lui-même ? c*est ce qui n*a pas assez d'intérêt pour mériter les travaux aue coûterait une pareille recherche.

'^ Menagiana, t. UI, p. 291.

438 SGARRON (PAUL).

épargnait pas. « Personne, ditSegrais^ n'a fait plus de « dédicaces que lui ; mais c'est qu'il dédioit pour « avoir de l'argent; M. de Bellièvre lui envoya cent « pistoles pour une dédicace qu'il lui avoit adressée, a et je lui en portai cinquante^ de la part de Mademoi- « selle , pour une méchante comédie qu'il lui avoit « dédiée, » C'était l'Ecolier de Salamanque *. Princes, grands seigneurs , particuliers même , se faisaient un plaisir de mériter, par leur libéralité, la place que Scarron leur donnait dans ses ouvrages. Tous, cependant, n'y attachèrent pas le même prix. Scarron s'est plaint surtout des princes français :

Nos princes sont beaux et courtois , Doux en faits ainsi qu^en paroles; Mais au diable si deux pistoles, Fût-on devant eux aux abois, Sortirent jamais de leurs doigts, Arbalètes à croquignoles ; Et l'auteur enragé qui leur fait un sonnet N*en tire qu*un coup de bonnet *.

Hazarin ne fut pas plus libéral que les princes : c'était à lui que Scarron avait dédié son Typhon; le premier ministre n'avait pas hérité de son prédécesseur ce goût des lettres qui, dans un personnage élevé, tient toujours au besoin de la gloire; il fut peu sensible à ce genre d'hommage, ou bien il le crut assez payé par la

^ Segraw.ana, p. 97.

• Voyez VOde au prince d'Orange^ t. VIII, p. 273.

pension que, selon toute apparence^ il venait alors de faire obtenir à Scarron. Il reçut donc la dédicace comme une marque de reconnaissance qui lai était due, et avec la froide bonté d'un protecteur qui pense qu*on n'a plus le droit de lui rien demander. Blessé dans son amour-propre autant que trompé dans ses espérances, Scarron, pour son malheur, ne se regarda pas comme assez obligé envers un homme dont il n'attendait plus rien; contraint de laisser subsister dans son Typhon l'invocation qui faisait partie de l'ouvrage même et dont la suppression eût été une injure trop manifeste, il supprima du moins le sonnet qui en faisait la dédicace, et qu'en effet on ne trouve pas dans ses œuvres ; il le remplaça par un autre qui n'y fut pas sans doute imprimé alors, mais qu'on y retrouve aujourd'hui ^ Au reste, si Mazarin en eut connaissance, ni Toffense ni l'offenseur ne lui parurent dignes alors de son ressentiment ; Scarron trouva bientôt moyen de se faire remarquer davantage.

Il était au plus haut point de sa burlesque réputation lorsqu'éclatèrent les troubles de la Fronde ; un homme qui tenait une pension de la reine, et qui ne savait pas se passer de pension, devait hésiter à se déclarer contre le ministre; aussi Scarron, malgré sa rancune, fut-il d'abord MasSarin. Mais probablement les embarras de

* T. VIII, p. 416.

ta cour suspendirent le paiement de la pension, et le ressentiment de l'auteur du Typhon reprit toute son énergie. Lorsque les cris de l'indignation publique s'élevaient contre le Mazarin^ il ajoutait en riant : <r Je lui ai dédié mon Typhon, et il n'a pas daigné le regarder. » A ce motif de vengeance devaient s'en joindre beaucoup d'autres également propres à réveiller le patriotisme d'un homme tel que Scarron. La Fronde était le parti de la bonne compagnie ; les rieurs étaient, comme de coutupie, contre l'autorité; Scarron devait naturellement se ranger du côté le plus gai; et entouré des amis du coadjuteur ou des partisans de M. le Prince, il n'était pas homme à tenir longtemps pour un parti devenu tout à fait ridicule dans les sociétés qui faisaient Tamusement et Foccupation de sa vie. Il devint donc frondeur; la Mazarinade fut le fruit de sa conversion, et dut lui faire assez d'honneur dans son parti pour payer le tort qu'elle fit à sa fortune du côté de la cour, et sans doute à sa réputation auprès des gens raisonnables. Le cardinal, peu sensible au ridicule après avoir bravé la haine, se faisait lire et jugeait, dit-on, avec impartialité le mérite littéraire des pièces de vers dont ses ennemis avaient soin d'inonder Paris et les provinces. N'eût-il écouté la Mazarinade qu'en homme de goût, on pourrait lui pardonner son humeur contre ce tissu rebutant d'injures grossières et obscènes, sans esprit comme sans gailé; mais de plus, ces coups si

bnilalement frappés avaient porté sur un endroit sensible : dans l'éclat de sa brillante fortune, Mazarin ne se rappelait qu'avec peine les humiliations que lui avaient attirées d'obscures amours de sa jeunesse, d'autant plus ridicules que , selon ce qu*il paraît, elles avaient été plus sérieuses ^ Tranquille à la lecture de toutes les infamies dont le chargeait le nouveau libelle qu'il venait de se faire apporter, il perdit patience, dit-on, à l'endroit qui lui rappelait le souvenir d'une sottise :

L'amour de certaine finiitière

Te causa maint coups d'étrivîère,

Quand le cardinal Colonna

De paroles le malmena ,

Et qu'à beau pied comme un bricone

Tu te sauvas de Barcelone.

Ton incroyable destinée , Par ce irès-soriable hy menée De toi, prince des maquignons t Avec la vendeuse d'oignons , Eût été vouée en Espagne A revendre quelque châtagne *.

Si Scarron put jouir un moment de son triomphe , il sentit bientôt que ces plaisirs-là se payent toujours plus cher qu'ils ne valent, et les courts instants de

* Ses amours avec une fruitière d'Alcala qu'il avait voulu épouser, ce qui le fit chasser par le cardinal Colonna « son premier protecteur.

« Mazarinade, t. IX, p. VI et VIL

442 SGARAON (PAUL).

gloire que lui procura cette petite victoire sur l'ennemi commun ne le dédommagèrent pas de la perte de sa pension qui dès-lors cessa entièrement d'être payée, sans qu'il lui fût possible d'en obtenir ensuite le rétablissement. La paix se fit ; les hommes puissants qui l'avaient troublée obtinrent ou leur pardon ou des grâces nouvelles; leur révolte même, les dangers qu'elle avait fait courir, les craintes qu'elle avait inspirées étaient, auprès d'une cour encore effrayée , des titres qu'ils n'avaient pas même besoin de faire valoir : mais que pouvait espérer un homme qui avait eu l'imprudence de blesser sans aucun moyen de se taire craindre? En vain Scarron se repentit, pria, confessa même la faute dont il sollicitait la rémission :

Par le malheur des temps,.et surtout pour le mien, Taî douté d*un mérite aussi pur que le sien ,

dit-il dans un sonnet à l'éloge de ce Jules, « autrefois l'objet de Tinjuste satire*» • C'était bien peu sans doute, après la Mazarinade, que d'avouer simplement des doutes sur un « mérite aussi pur »; mais, après avoir perdu sa pension, c'était beaucoup trop que de louer le cardinal « de ne l'avoir pas jugé digne de sa colère * ».

i Voyez t. m, p. 418.

> Ibid. Il ajoute :

Je confesse un péché que J'aurois pu celer ; Mais le laissant douteux^ je croirois lui voler La plus grande action quMl ait jamais pu faire.

On ne saurait pousser plus loin l'abnégation.

Scarron offensait comme un enfant dans un moment de caprice; le caprice passé, il demandait pardon comme un enJBant. Ses amis ne lui firent probablement pas un tort de son changement de ton, mais la cour ne lui en fit pas un mérite ; elle n'oublia les fautes qu'en oubliant le coupable, et son indifférence fut la seule chose dont Scarron eut à la remercier.

L'auteur de IdiMazarinade n'en continua pas moins de jouir d'une vogue brillante et qui s'étendait dans toutes les classes de la société : on voit un commis des bureaux de Fouquet refuser à Scarron un service, parce qu'il ne lui a jamais « dédié ni donné de ses livres * », politesse qui lui avait assuré la protection d'un autre commis; et dans la lettre où Scarron rapporte ce fait, il peut se vanter en même temps que cdes reines*, les princesses, « et toutes Tes personnes de condition du royaume lui « font l'honneur de le visiter ». La cour n'exerçait pas encore son influence sur les opinions et les goûts de ceux qui ne lui étaient pas attachés par un service personnel et pour ainsi dire domestique; avoir déplu à la cour n'était pas une raison d'élolgnement, même pour les gens qui entretenaient avec elle les rapports les plus habituels; et une pension de seize cents livres®, accordée à Scarron par Fouquet le surintendant des finances et

i lettu à * * * , 1. 1, 2e part, p, 133.

s La Reine de Suède*

3 Voyez cette même lettres

444 StARRON (PAUL).

le protégé du cardinal, remplaça bientôt celle que lui refusait la reine.

Ce fut, à ce qu'il paraît, durant l'époque de détresse qui dut suivre la suppression de sa première pension, qu'un nouvel hôte vint chercher un asile dans la maison de Scarron, qui le lui accorda avec sa facilité ordinaire. Le choix était singulier; cet hôte était une religieuse. Une femme qu'il avait aimée dans sa jeunesse, Céleste de Palaiseau, soit qu'elle eût été ou non sensible à ses vœux, s'était depuis rendue à ceux d'un riche gentilhomme qui lui avait promis de l'épouser, et qui ensuite, se trouvant assez riche pour se dispenser de sa promesse, l'avait rachetée au moyen d'une somme de quarante mille francs, avec lesquels M"MePalaiseau s'était retirée au couvent de la Conceptionf qui venait d'être fondé à Paris; les dépenses de l'établissement, trop considérables pour les fonds du couvent, ayant obligé les religieuses de faire banqueroute et d'abandonner leur maison à leurs créanciers, elles se retirèrent, deux à deux, où elles purent. DansTétat où était Scarron, M"* de Palaiseau le jugea apparemment sans rancune comme sans conséquence ; elle alla solliciter les souvenirs de son ancienne affection; Scarron la reçut chez lui avec sa compagne, et dans la suite il lui procura le prieuré d^Argentèuil.

Cet homme, assez malheureux pour inspirer une telle confiance, songeait cependant à se marier, et c'é-

tait une belle et jeune fille qui lui en donnait Vidée. Quelle que soit Tincertitude répandue sur les aventures qui amenèrent le mariage de Constant d'Aubigné, père de M"« d'Aubigné, et qui chassèrent ensuite sa famille d'Europe en Amérique et d'Amérique en Europe, il est certain que, toujours poursuivie par le malheur, cette famille se trouva enfin réduite au dernier degré de la misère. Ce fut alors que Scarron connut M"« d'Aubigné. On ne sait pas bien quelle fut Toccasion de leurs premiiers rapports. Segrais semble les attribuer à un projet qu'avait depuis long-temps formé. Scarron; l'exemple d'un commandeur de Poincy, guéri de la goutte par un voyage à la Martinique, lui avait inspiré le désir d'es* sayer du climat de l'Amérique : « Mon chien de destin, a mande-t-il à Sarrasin, dans une lettre dont on ne a saurait fixer la date *, m'emmène dans un mois aux a Indes occidentales. Je me suis mis pour mille écus « dans la nouvelle compagnie des Indes, qui va faire a une colonie à trois degrés de la Ligne, sur les bords « de rOrillane et de l'Orénoque*. Adieu France, adieu

< T. I, 2» part., p. 38 et 39.

* Conciliera qui pourra Scarron et Segrais sur un fait dont tous deux paraîtraient devoir être également bien instruits. Segrais ne parle point de la compagnie des Indes ; « Scarron, dit-il, songeoit à c former une compagnie dont, voyant que j*étois plus sage qu'on n*a « coutume de Têtre à Tâge où j'étois alors, je n'avois que vingt-cinq « ou vingt-six ans, il me proposoit la direction; et comme je n'étois c attaché à rien en ce temps-là, Je n'étois pas éloigné de m'en char-

446 SGARRON (PAUL)«

« Paris, adieu tigresses déguisées en anges^ adieu a Ménage, Sarrasin et Chayigny. Je renonce aux vers a burlesques» aux romans comiques et aux comédies, a pour aller dans un pays où il n'y aura ni faux béats,

c ni filoux de dévotion^ ni inquisition, ni d'hiver qui <c m'assassine, ni de fluxion qui m'estropie, ni de a guerre qui me fasse mourir de faim« » Scarroa dit adieu et ne partit points on ne sait ce qui l'en empêcha; mais longtemps occupé de ce projet, il éprouva le besoin de s'entretenir d'un pays où son imagination le transportait sans cesse avec toutes les espérances de la joie et de la santé, et que ces espérances lui peignaient sous les couleurs de la féerie. En ce temps-là» selon ce que nous apprend Segrais, M^^* d'Âubigné, que dès^lors il appelle M"' de Maintenon, «c revenue nouvellement <x de PÂmérique avec sa mère, demeurait vis-à'-vis de « la maison de Scarron * ». Habitait-elle avec sa mère? Segrais semblerait le dire; mais alors que devient ce qu'on a raconté de l'état de servitude et d'oppression où elle languissait chez Tavare parente qui l'avait^ diton, recueillie *? D'un autre côté, si M"' d'Aubigné n'était pas avec sa mère, quel intérêt pouvait avoir, pour Scarron, la connaissance d*une personne de quatorze

« ger; mais plusieurs obstacles survinrent qui empécbèrent Vexé- « culion de ce beau projet. » {Segratsima, p. 126.)

* Segratsiana, p. 126.

* M«« de Neuiliant. Voyez toutes les biographies de Scarron et de M™« de Mâiit tenon.

SGARRON rPAUL). 447

OU quinze ans, dont rabaissement dans lequel on la retenait permettait à peine qu'il en eût entendu parler? Quoi qu'il en soit, ÏF*« d'Aubigné vint chez Scarron; elle y parut avec une « robe trop courte *», et, incapable de supporter cette humiliation, elle se mit à pleurer en entrant dans sa chambre. Scarron, à ce qu'il parait, songea peu d'abord à s'occuper d'une enfant, mais son attention fut bientôt réveillée par une lettre qu'écrivit M"* d'Aubigné à une de ses amies, M"® de Saint«-Hermant; cette lettre montrée, on ne sait pour* quoi, à Scarron, le frappa d'autant plus quUl avait moins attendu; c'était pour lui un phénomène singulier qu'uûe «( petite fille * ï> qui ne savait pas encore entrer dans une chambre et qui savait déjà écrire des lettrés spirituelles. Il voulut entrer en correspondance avec elle ; la confiance s'établit, et Scarron n'ignora aucun des détails d'une situation bien faite pour augmenter l'intérêt qu'inspirait une jeune et belle personne *. Enfin, selon ce que nous dit encore Segrais, le

* Lettre de Scarron à M^^« d'Aubtgné, t. .1 de ses Œuvres, 2« part.

« Voyez la même lettre.

s On a recueilli dans ses û^uvr^j, t. I, âa partie, p. 54 et suivantes, une lettre sans désignation de la personne à laquelle elle est adressée, mais qui s'adresse évidemment à M^ïe d'Aubigné, alors malade en Poitou. Celte lettre contient les vers suivants, qu'au reste*il pourrait aujourd'hui sembler étrange d'adresser à jjne jeune (ille de quinze ans:

Tandis que, la cuisse étendue Dans un lit toute nue.

us SGARRON (PAUL.)

mauvais état des affaires de la mère et de la fille détermina Scarron à demander en mariage MP^« d'Aubigné, qui n'avait alors que quatorze ou quinze ans*. Cette situation malheureuse fut-elle pour Scarron un motif d'intérêt ou un encouragement? Segrais ne nous l'apprend pas. Fut-il entraîné par la compassion qu'il éprouvait pour sa jolie voisine, ou par le désir de s'associer une compagne dont les soins vinssent adoucir ses maux? c'est ce qu'il serait difficile de décider; la pitié pouvait lui inspirer, en faveur d'une belle et jeune fille de quinze ans, quelque autre projet que celui de l'épouser ; la raison pouvait lui demander une autre garde-malade. « La malepeste que je vous aimel » lui

Vous reposez votre corps blanc et gras Entre deux sales draps^ etc.

n lui témoigne la crainte quMl a qu*on n'ait pas d'elle tout le soin qu^on en doit avoir , et le déplaisir qu'il éprouve de vous voir, \m dit'il, aussi malheureuse que je vous suis inutile,

* Segrais, nous dit {Segraisiana, p. 126) que le mariage se fit au bout dedeux ans; quant à Tannée où il se fit, Segrais dit, p. 450, que ce fut en 1650, et p. 157, que ce fut en 1651 , variations du reste assez naturelles dans les souvenirs d'un vieillard^recueillis non par lui-même, mais sur ce qu'on lui avait entendu raconter. (Voyez la préface du Segraisiana.) Ce même Segraisqui nous dit, p. 12, qu'ilestnéen 1625, nous appresd, p. 160, qu'il est né en 1624. De ces diverses contralions tâchons de tirer la vérité. Supposons que Segrais, né en 1624, eût , comme il nous le dit , vingt-cinq ans à l'époque du voyage d'Amérique, ce projet aura eu lieu en 1649, et le mariage se sera fait deux ans après, c'est-à-dire en 1651. Voilà au moins quelque chose de proi)able.

SCARRON tPAUL). . 449

écrivait-il i pendant un voyage qu'elle fit en Poitou, dans l'intervalle des deux années qui s'écoulèrent entre le temps où il la connut et celui où il l'épousa, « et que « c'est une sottise que d'aimer tant! Comment, vertu de « ma vie! à tout moment il me prend envie d'aller en ce Poitou, et par le froid qu'il fait; n'est-ce pas une/ora cenerie? Ah! revene?, de par Dieu, revenez, puisque « je suis assez fou pour me mêler de regretter des « beautés absentes ; je me devrois mieux connoître, et c< considérer que j'en ai plus qu'il ne m'en faut d'être a estropié depuis les pieds jusqu'à la tête^ sans avoir a encore ce mal endiablé qu'on appelle Vimpatience de a vom voir : c'est un maudit mal ». Il y a, ce me sem* ble^ dans le sentiment qui a dicté cette lettre, quelque chose de plus que de la raison ou de la bonté; Scarron n'avait pas sans doute tout-à-fait oublié sa jeunesse; il songeait plus que jamais au voyage d'Amérique ; on ne sait quelles espérances peuvent passer par la tête d'un malade. Enfin Scarron se maria, n'alla point en Amérique, ne guérit point, et renonça probablement à tout autre espoir que celui des soulagements momentanés qui étaient devenus le bonheur de son état, - et à tout autre plaisir que celui que pouvait lui donner la société d'une personne aimable. C'était au moment même de son mariage qu'il disait , en parlant de sa femme :

Vpyez celle même letlre que j'ai déjà cilce.

450 SGARRON (PAUL>

tf Je ne lui ferai pas de sottises^ mais je loi eR apprendrai beaucoup i. » Il y a lieu de croire qu'il tint également parole sur les deux points.

De toutes les personnes qu'il aurait pu choisir, M"* Scarron était cependant la moins faite pour ce genre de plaisanteries qu'il ne songeait pas à lui épargner ■; elle seule aussi se montra capable de les arrêter , ou du moins de les modérer. « Au bout de « trois ans de mariage, dit Segrais, elle Taroit corrigé c de bien des choses » *. Gomment, à dix-sept ans, à cet âge où la vertu est si timide, où la pudeur craint même de laisser entrevoir qu'elle soit offensée, comment, avec moins de moyens de persuasion peut* être qu'une femme n'en possède d'ordinaire auprès de son mari, parvint-elle si promptement à un empire que devaient combattre de si longues habitudes? Corn* ment cette influence s'étendit-elle sur tous les visi-

A Segraisiana, p. 97.

s Segrais causant avec Scarron, déjà marié, s*informait, je ne sais si c*était bien sérieusement , des espérances et des moyens qu*il pouvait avoir de se former une postérité : « Est-ce, dit Scarron en « riant, que vous prétendez me faire ce plaiêir-îà? J'ai ici, ajouta-tc il, Maugtn qui me fera cet office à point nommé, Maugin étoit son « valet de chambre, et bon garçon. Maugin, lui dit-il, ne feras-tu « pas bien un enfant à ma femme f Maugin lui répondit : Oui-dà, « Monsieur, s'il plaît à Dieu, Cette réponse de Maugin, à qui on la « fit répéter plus de cent fois, fit bien rire tous ceux qui avoient cou- € tume de voir Scarron. » {Segraisiana, p. 156.) Et peut-être madame Scarron fut-elle obligée d'en rire comme les autres.

^ Page 159.

leurs que son mari avait accoutumés à tant de liberté? M""' de Caylus, à qui le fait avait été confirmé par tous les contemporains de sa tante *, nous représente avec étonnement cette jeune personne imprimant a par ses « manières honnêtes et modestes, tant de respect « qu'aucun des jeunes cens qui Tenvironnoient a n*osa jamais prononcer devant elle une parole à « douMe entente » *. Il y a, dans Tinnocence et la modestie de la jeunesse, quelque chosie que l'on hésite à blesser, comme on craindrait de ternir sa fraîcheur ; et la jeunesse aussi puise/ dans l'exaltation qui lui est propre, un courage d'austérité dont quelquefois s'étonne ensuite la raison. Cependant la maison de Scarron ne perdit rien de ses agréments; en même temps qu'elle y apportait la sévérité de son âge, Mme Scarron y apportait les goûts d'un esprit fait pour profiter de tout celui qui se prodiguait autour d'elle : « M™« de Maintenon, dit Segrais, est redevable de a son esprit à Scarron, elle le connoît bien» '; et Scarron reconnut bientôt de son côté la richesse

* a Ce n*est pas d'elle seule que je tiens ces particularités, je les « liens de mon père, de M. le marquis de Beuvron, et de plusieurs « autres, qui vivoient dans la maison dans ce même temps. » {Souvenirs de Caylus, p. 8.)

« Ibid. Ce témoignage n'est pas facile à concilier avec celui de Scarron lui-même sur le ton de sa maison. (Voyez la Lettre à M. dé Vivonne.)

3 Page 99. *

452 SCARRON (PÂUq.

du sol qu'il avait cultivé, a M*»' de Maintenon, qui étoit ce d'une sagesse achevée, dit encore Segrais, rendoit « de grands services à Scarron, car il la consultoit sur c< ses ouvrages et se trouvoit très-bien de ses correcc( tions » ^

Cependant celle qui avait acquis sur son mari assez d'empire pour régler et contenir à un certain point son imagination, ne put pas ou ne sut pas établir dans sa maison Tordre qu'exigeait l'état de leur fortune. Scarron avait perdu, peu de temps après son mariage, ce procès qui le tourmentait depuis si longtemps; tel est du moins le fait rapporté par la Muse de Loret ' 5 fait

i Page 127.

• * Espèce de gazeUe littéraire où se trouvent rapportés à peu près tous les éTénements littéraires du temps.

M. Scarron, esprit insigne.

Et qui n'écrit aucune ligne.

Du moins en qualité d'auteur, Qui ne plaise fort au lecteur, Avoit un procès d'importance Au premier parlement de France.

Lequel il a perdu tout net ; Plusieurs opinant du bonnet En faveur de sa belle-mère.

Le gazetier complimente ensuite Scarron sur cet événement qui le délivre d'un embarras très-fâcheux pour lui :

Car avec sa paralysie

Ce seroit un mal plein d'excès

Qu'une femme avec un procès.

(il/ujc historiqfie de Loae?^ du 3 juiu iG33.)

assez difficile à concilier avec un autie fait non moins attesté, que vers ce même temps ses parents lui rendirent le bien dont il leur avait fait donation*; mais quel que fût ce bien, probablement Scarron ne sut guère en profiter : a II avoit, dit Ménage, une maison <c qu'il vendit qusttorze mille francs à M. Nublé. M. a Nublé croyant qu'elle en valoit davantage, lui en a donna seize mille. Là-dessus M. Scarron m'écrivit « pour me prier de Taller voir. Il me dit d'abord sans « rire, comme s'il eût été fâché : — M. Nublé m'a joué

Ce qui pourrait faire clouter du témoignage de la MusedeLoret, c*est qu'il parle ici de la belle-mère de Scarron comme existante, et Scarron dans son factum, cinq ou six ans auparavant, en parle comme morte.

' Il parle en plusieurs endroits de ses ouvrages de la donation entre vifs qu'il avait faite, et quMl regrette :

Et surtout le seigneur vous garde D'être donataire entre-vifs.

(ÊpUre d M, Fourzeau, t. VIII^ p. 133.) Et ailleurs :

Tu sais comme on m'a guerdonné, Quand en sot J'ai mon bien donné.

(ÈpUra à Mgr Rosteau, t. VllI, p. 234.)

Cette épître est de 1648; Segrais nous dit positivement, p. 08 : « En a se mariant il n'avoit pas de bien, car il avoit fait donation à ses

< parents du peu qu'il avoit, mais ses parents le lui rendirent. » Le même Segrais nous rapporte, p. 126, que lorsque Scarron demanda en mariage M^e d'Aubigné, il disait : « Qu'en attendant le voyage

< des îles, ilspourroient vivre commodément avec sa petite terre et c son marquisat de Quinette. >

« un tour qui ne s'est jamais fait; quoi ! ajouta-t-îl, je « lui rends une maison quatorze mille francs, et il « m'en donne seize! Encore une fois, cela ne s'est « jamais fail; et c'est pour cela, Monsieur, que je vous a ai prié de me venir voir *. » Segrais , qui rapporte la même anecdote, parle de cette propriété de Scarron comme d'un bien de campagne non loin d'Amboise, où se trouraient en effet situés les biens du conseiller Scarron. Ni Segrais ni Ménage ne fixent la date du fait ; mais ce qui résulte de leur récit, c'est que Scarron possédait encore quelque bien et qu'il le vendait : d'où Ton peut conclure qu'il en mangeait le prix. On voit après son mariage continuer chez lui, comme auparavant, les dépenses et les embarras ; on voit des besoins sans cesse renaissants, mal apaisés par les libéralités de Fouquet, dont le goût pour les lettres et la magnificence naturelle étaient encore stimulés en faveur de Scarron par les soins de son ami Pélisson, et par ceux de M"*« Fouquet, devenue bientôt d'autant plus sensible aux agréments de M"* Scarron qu'elle n'avait rien à craindre de l'effet qu'ils pouvaient produire sur son mari. On voit une somme de mille écus, envoyée à Scarron par les mains de Pélisson,

Faire lever le siège ou le blocus

DoTit créaTîcîers, gens de mauvais visagp.

D'esprit mauvais, de plus mauvais Inagage,

* Menafjianay t. III, p. 291.

SCARHON(PAUL). 455

Sourds à la plainte ainsi qu'à la raison, Troubloient souvent la paix de la maison *,

Mais cet orage calmé est bientôt suivi d'autres orages» Scarron, dans plusieurs lettres, sollicite Pappui de FoU'quet pour la concession d'un privilège qui pourrait « rétablir ses affaires, lui donner quatre ou cinq mille ff livres de rente*. C'est, dit-il, la dernière espérance de « ma femme et de moi*. » Et telle est sa détresse que, dans un moment où il croit son affaire manquée, malade de chagrin, comme il le mande lui-même à son protecteur, il ajoute : « Si vous saviez ce que nous « avons à craindre et à devenir si cette affaire nous a manque, vous ne vous étonneriez pas beaucoup du « désespoir de M. de Vissins et de moi, sll m'est permis « de parler de lui en ces termes. Autrement^ nous a n'avons qu'à nous empoisonner les boyaux*. » L'affaire réussit ; Scarron vend son privilège, le rachète, et probablement fait toujours de mauvais marchés.

* Épitre à Pélisson, t. VIII, p. 108.

s Lettre au surintendant, 1. 1, 2« part., p. 116. C'était le privilège d'une compagnie de déchargeurs à établir aux portes de Paris. ^ Auméinefp. 106.

* Ibid, Ces lettres, ainsi que les divers ouvrages de Scarron , sont rangé^-s avec si peu de soin, même dans les meilleures éditions, que ror(f./e des faits, dont on aurait pu se servir pour présumer au moins celui des dates, presque toujours omises, se trouve continuellement interverti. C'est ainsi que nous trouvons ici, dans une lettre placée à la page 104, ia suite d'une affaire dont nous voyons le commencement à la p. 116. Ce M. de Vissins y était apparemment de moitié avec M. Scarron.

Ailleurs ses lettres nous apprennent encore quUl a promis, pour six cents pistoles, sa proieclion auprès du surintendant-général, dans une aifaire dont celuici doit décider; après le succès de l'affaire^ Scarron s'adresse au surintendant lui-même pour quUl lui fasse obtenir des intéressés le paiement de cette somme qu'ils lui refusent. L'occupation de trouver de Targent remplit tout le temps de sa vie qu'il n'emploie pas à le dépenser.

A travers les embarras, les maux et la gaîté, Scarron s'avançait vers sa fin ; un corps usé par la maladie ne pouvait plus soutenir le combat qu'elle lui livrait depuis vingt ans. 11 vit la mort s'approcher, et la vit avec une tranquillité plus étonnante peut-être que la vivacité d'esprit qu'il conserva jusqu'au dernier moment. Segrais partant pour Bordeaux , où la cour se rendait à l'occasion du mariage du roi, était allé prendre congé de lui : a Je mourrai bientôt, lui dit-il, je le sens bien; 0 le seul regret que j'aurai en mourant , c'est de ne a pas laisser de bien à ma femme , qui a infiniment de « mérite, et de qui j'ai tous les sujets imaginables de a me louer *. » Peu de temps après, une crise violente vint ajouter à ses maux ordinaires; surpris un jour d'un hoquet si violent que sa faible machine semblait ne pouvoir y résister : « Si j'en reviens, disait-il dans

* Segratsiana, p. 127,

« un moment plus calme, je ferai une belle satire con- « tre le hoquet.»— a Ses amis, dit Ménage qui rapporte a le fait, s'attendoient à une toute autre résolution que «c celle-là *. » Mais Scarron était arrivé au dernier période du mal qui le torturait depuis si longtemps; bientôt réduit à Textrémité : « Mes enfants, disoit-il à « ses parents et à ses domestiques pleurants autour de « son lit, vous ne pleurerez jamais tant que je vous ai « fait rire \ » Segrais , revenant de Bordeaux, ne trouva plus Scarron ; mais ignorant sa mort et allant pour le voir, « quand j'arrivai devant sa porte, dit-il, « je vis qu'on emportoit de chez lui la chaise sur lace quelle il étoit toujours assis , et qu'on venoit de ven- « dre à son inventaire '. » Déjà le peu qui restait de

*■ Menagianat t. HI, p. 290.

* Menagiana, t. HI, p. 291.

8 Segraisianaf p. 150. Segrais place la mort de Scarron au mois de juin 1660, et la circonstance du voyage pour le mariage du roi, qui se fit en effet à cette époque, ne permettrait guère de croire qu'il se fût trompé , si d'un autre côté on ne voyait la nouvelle de cette mort rapportée par la Muse de Loret sous la date du 16 octobre. On a d'ailleurs de Scarron une lettre datée du 5 septembre 1660 (t. I, 2e p., p. 166); la date est-elle exacte? l\ y parle de son affaire qui vient d'être signée, et on ne lui en connaît pas d'autre que celle des Ur'cbargeurs, qui doit avoir été terminée plus tôt. Enfin, la lettre au comte de Vivoune, déjà citée plusieurs fois, porle la date du 12 juin 1660, et cette date ne peut être contestée, puisqu'elle roule en partie sur le mariage du roi et le voyage de Bordeaux, déjà commencé. « Je vais toujours en empirant, dit-il dans cette lettre, et « je me sens traîner vers ma fin plus vite que je ne voudrois. > Du reste la lettre est longue, mêlée de prose et de vers, et contient des

458 SGARRON (PAUL),

cet homme singulier et le souvenir même de ses habitudes disparaissaient de ce logis qu'il avait rempli et animé si longtemps.

Avec Scarron périt en France le genre de poésie qu'il avait contribué à y mettre en honneur; genre bizarre, sans règles ni caractère fixe, dont tout le secret consiste dans Tart d'employer le faux, de substituer , aux rapports vrais des objets, des rapports absolument contraires à leur nature; de surprendre ainsi Timagination par des impressions tout opposées à celles auxquelles elle devait s'attendre , d'amuser Tesprit de ce qu'il ne croit pas, et de faire sortir le plaisir de Tinconvenance même des images qu'on lui présente. Comme l'imitation delà réalité n'est jamais le but que le genre burlesque se propose , on n'a, pour juger ses œuvres, aucun moyen de comparaison tiré des objets réels, aucune de ces règles de goût que la raison puisedans la nature deschoses. On ne peut môme assigner au burlesque aucune forme déterminée; il n'y a, pour les choses réellement existantes, qu'une ou peu de manières d'exister; le nombre des manières dont elles n'existent pas est incalculable : « Le revers de la vérité , dit Montaigne , a cent mille a figures et un champ indéfini... Mille routes dévoyent

détails qui proayent que rien n*était encore cliangé dans les habitudes de vie de Scarron ; mais ces habitudes étaient depuis si longtemps associées à sa maladie qu*elles peuvent avoir été continuées jusqu'à sa mort.

« du blanc , une y va *. » On peut travestir en mille façons ce qu'on ne vêtirait ponvenablement que d'une seule': il pourra donc y avoir autant de sortes de burlesque qu'il y aura de tournures d'esprit et d'imagination qui s'appliqueront à ce genre de production. Ainsi le burlesque de Scarron n'est nullement celui de Rabelais, et il ne faut pas chercher ce que l'un ou l'autre ont pu devoir aux poètes burlesques italiens leurs contemporains ou leurs devanciers , car ce qu'ils en auraient emprunté serait précisément ce qui ne vaudrait pas la peine d'être remarqué dans leurs ouvrages, dont le piquant ne peut consister que dans l'originalité tout à fait imprévue. Rabelais dut sans doute à des modèles l'idée du gigantesque sujet de son ouvrage , et c'est ce qui nous importe fort peu; ce sujet fût-il entièrement de son invention, avec ce seul mérite Rabelais n'en serait pas moins aujourd'hui entîèrementinconnu. Mais le sujet une fois donné, la manière dont Rabelais Ta considéré , ce qu'il en a su tirer , l'espèce de vérité relative qu'il a su donner aux détails d'un tableau fantastique, voilà ce qui tient à la nature propre de son imagination , ce qui constitue l'originalité et l'agrément de son ouvrage.

Le sujet de Typhon appartient encore moins àScarron que n'appartiennent à Rabelais son Grand- Gousier,

^ EsBais, \.\,ch,9. des Menteurt.

460 SGARRON (PAUL).

son Gargantua, son Pantagruel Le Typhon de Scarron

A qui cent bras longs comme gaules Sortoient de deux seules épaules ;

ses frères Mimas, Encelade et autres

Qui certes ne lui cédoient guère Tant à déraciner les monts Qu*à passer rivières sans ponts , Mettre les plus hautes montagnes Au niveau des plates campagnes, Et de grands pins faire bâtons Qui n*étoient encore assez longs ^ :

tous les détails des hauts faits de cette race de géants n'offrent rien qui n'eût été dès longtemps surpassé par les héros de Rabelais , ceux de la Gîgantea ■ et de plusieurs autres ouvrages dans le même genre. Mais une nouvelle manière défaire agir ces bizarres personnages s'est présentée à l'imagination originale de Scarron; si elle ne convient pas au sujet qu'il a choisi par imitation, elle lui appartient en propre; elle tient au tour particulier d'un esprit qui ne peut voir les choses que • sous un certain point de vue, et ne sait les rendre que comme il les voit. Après avoir décrit ces monstrueux enfants de la terre, à quoi Scarron va-t-il les employer? Quel motif va les soulever contre les Dieux et allumer

* Typhon, chant I, t. IV, p. 3 et 4.

'Poëme burlesque italien, du seizième siècle ; YoyezV Histoire lit» téraire d'Italie, par M. Ginguené ; t. V, p. S61 .

cette guerre qui bouleversera tout l'Olympe? «Un dimanche , » Typhon

Après avoir très-bien dîné *,

propose à ses frères une partie de quilles. On accepte; mais en jouant, Mimas le blesse maladroitement d'un coup de quille dans la cheville du pied; Typhon, furieux, saisit quilles et boule, et les lance à travers les nuées, si bien qu'elles pénètrent dans le ciel, où elles vont renverser le buffet et casser tous les verres de Jupiter qui, un peu ivre ce jour-là , se réveille en sursaut,

Jure deux fois par TÂlcoran ; Cétoit son serment ordinaire <,

et envoie Mercure sur terre, commander aux géants, sous peine de sa colère et de ses foudres, de lui faire passer, avant la fin de la semaine, un cent de verres de Venise pour regarnir son buffet.

On voit déjà quel sera le burlesque de Scarron : tout le plaisant qu'il en pourra tirer tiendra à ces habitudes communes ou puériles , à ces faits petits et vulgaires dont il composera la peinture des personnages merveilleuse qu'il a mis en scène. Mercure, en traversant THélicon , sera régalé par les Muses d'un «pot de cerises,»

Et du dedans d*un grand pâté Qu'Apollon, leur dieu tutélaire,

* Typhon f chant I, p. 6.

46S SGARRON (PAUL).

Depuis peu leur avoit fait faire K

Obligé de passer la nuit sur la terre, Mercure la passera au haut d'un arbre» de peur des voleurs * ; il n'obtiendra des géants, pour toute réponse à ses discours, que le refrain d'une chanson populaire ^, et la menace de quelques soufflets. La guerre se déclare, et Jupiter demande au Soleil de lui vendre des exhalaisons pour faire des foudres :

Le soleil dit qu^il en avoit, Mais que déjà Ton lui de voit D*argent une somme assez boone, Qu*au ciel on ne payoit personne ^

Il se plaint de ce que ses dernières fournitures n'ont été employées

Qu'à faire pétards et fusées *.

Cependant il ne refuse pas son aide. Jupiter paraît au combat, à cheval sur son aigle et

Un grand tonnerre à son côté ^

Mars passe son temps à prendre du tabac et boire de la bière :

Et de vouloir Ten empêcher C'étoit vouloir un sourd prêcher, Car il n'étoit pas amiable, Ains juroit Dieu comme un vrai diable '

* Typhon, chant I, p. 12.

s Ibid.f chant II, p. 16.

^ Ibid», chant I, p. 14.

^Ibid.y chant II, p,2I.

» Ibid.

elbid. chanllll, p. 31.

7 Ibid, chaut I, p. 8.

Jupiter de son côté donne à Vénus tous les noms qu'elle mérite S et le ton des autres dieux répond à celui du plus puissant de tous. En un mot, c'est TOlympe travesti en une famille bourgeoise.

Rien ne convenait donc moins à la tournure de l'esprit de Scarron que le sujet qu'il avait choisi; entièrement dépourvu de cette imagination qui se représente avec force le bizarre et Textraordinaire, et doué au contraire de celle qui saisit vivement tous les détails d'une vérité commune et triviale, il a surchargé de détails semblables des personnages que la situation dans laquelle il les a pris destinait plutôt à nous surprendre par la singularité de leurs allures. Ce n'était pas trop la peine de nous offrir des dieux et des géants pour les faire constamment agir comme des hommes ordinaires, sans ramener au moins quelquefois notre imagination sur cette merveilleuse grandeur de leur nature, si propre à faire ressortir la petitesse de leurs intérêts et de leurs actions. Jupiter déguisé en Cassandre pourrait nous pardtre plaisant si le Cassandre, toujours présent à nos yeux, ne nous faisait toujours oublier le Jupiter.

Aussi, d'après la nature du talent de Scarron , l'idée du Virgile travesti était-elle infiniment plus heureuse que celle de Typhon, Elle put lui être fournie pai

*■ Typhon^ chant Ij p 8«

VEneide travestita de Giovan Batlista Lalliy poète italien^ presque son contemporain ^; a mais au titre près, « dit Ménage, rien n^est moins ressemblant que l'eua vrage françois et l'ouvrage italien *, » le choix d'un sujet pareil n'était assurément pas difficile ; mais il convenait très-bien à Scarron. Ici il n'avait point à créer des personnages élevés, pour les rendre ensuite bouffons et ridicules. Il trouvait de beaux vers tout faits à parodier, des souvenirs imposants à charger de détails risibles, des figures nobles à travestir , partout un contraste naturellement établi entre son sujet et la manière dont il était disposé à le traiter; partout Virgile faisait les frais de moitié avec lui. Nous pourrions rire de voir un homme qui, en déménageant sa maison qui brûle, passe, l'une sur l'autre, pour ne rien perdre,

Six chemises, dont son pourpoint Fut trop juste de plus d*un point *,

et charge prudemment son fils d'emporter» lesmouchettes ; » mais ce soin de ménage, attribué au fils de Vénus, à l'amant de Didon, ce détail raconté par un roi à une reine sur un événement tel que le sac de Troie, acquièrent une valeur comique que ne leur donneraient pas un sujet et des personnages moins relevés. Le souvenir que nous conservons du désespoir et des imprécations

1 Lalli mourut en 1637.

^ Menagiana, t. I, p. 188.

8 Virgile travesti, I. II, t. IV des OEuvres, p. 223.

SCAHRON (PAUL). 465

(le Didon nous fait paraître plus plaisant, damleVirgile travesti, le genre des injures dont elle fait choix pour en accabler Énée, qu'elle finit par appeler « Suisse, o et qu'elle menace de poursuivre après sa mort.

Pour lui faire partout hou, hou ^ .

Tout ce que le Virgile travesti présente de piquant est dû à ce genre de contraste^ à ce tour particulier de l'imagination de Scarron que j'ai déjà remarqué dans le Typhon, et qui ne lui montre jamais les objets que sous les formes les plus communes et avec les détails les plus familiers da la vie ordinaire. A ses -yeux le merveilleux disparaît, l'extraordinaire s'efface pour faire place à ce qu'il voit tous les jours; il ne sait point ajouter au monstrueux ce qui pourrait le rendre grotesque ; ainsi ses Harpies avec

Leurs pattes en chapon rôti, Leur nez long, leur ventre aplati *,

n'offrent pas de figures plus étranges que celles deVirgile; maisen mangeantet en gâtant le diner des Troyens, elles se mettent à chanter des « chansons à boire ', » et les Harpies , représentées comme des ivrognes au ;abaret, deviennent quelque chose de trcs-plaisant. Une sorte de naturel enfantin se mêle aux actions et

» Virgile tranestt, L. IV, t. IV, p. 347.

« L. m. t. IV, p. 257.

» Ibid, Page 258.

466 fCARRON (PAUL).

aux sentiments do tous ses personnages ; ainsi lorsqu'Énée, au milieu de Troie en flammes, veut venger sur Hélène les maux de son pays, en liii 6tant pour jamais

La peine de se plus moucher,

Vénus, sa mère, lui apparaissant tout à coup, Tarrête d'un grand coup sur les doigts;

Ce coup (dit-il) dont ma main fut cinglée, Bl dont j*euB rftitie un peu troublée, Me fit dir», en quoi j'eus grand tort, Certain mot qui Toffensa fort.

Elle me dit, rouge au visage :

« Vraiment je vous croyois plue sage; Fi, û, je ne vous aime plus. »

— Je suis de quatre doigts perclus.

Lui dis-je ; et qui diable ne Jure Alors qu'où reçoit telle injure ?

— Eh bien, ne jurez doue jamais, Dit-elle. — Je vous le promets, Lui dis-je, et trêve de houssine, Car il n*e8t divin, ni divine

A qui, s*il m'en faisoit autant. Je ne le rendisse à Tinstant ^ »

Quelquefois c'est Fauteur lui-même dont les sentiments s'expriment avec une naïveté originale; ainsi, après avoir décrit Tenlèvement de Ganymède, et le chien du jeune homme qui aboie inutilement contre le ravisseur, il s'écrie dans un mouvement de vertueuse indignation :

* Virg. trav. L, II, t. IV, p. 2U,

Que le cbien de Jeao de Nivelle Auprès de ce mâtin de bien Est UQ abominable chien t !

Mais qu'il parle au nom de ses personnages ou en son propre nom, les idées les plus familières aux habitudes de sa propre vie sont toujours celles que Scaf ron met en avant Sa Sibylle, pour apaiser Caron indigné de ce qu'un vivant veut entrer dans sa barque, lui détaille les qualités d'Énée,

Point Mazarin, fort honnête homme K

Enée, désespéré de voir brûler ses vaisseaux, demande à Jupiter un peu de cette pluie quil verse quelquefois en si grande abondance,

Alors qji'on s'en passeroit bien, Qu'un chapeau neuf ne dure rien ^.

Nul m sait mieu)i; que Scarroa apercevoir, dions un événement, toutes^ tes petites eirconstanced qui peuvent en faire partie ^aiiisi Unr^'^que Ësée, malgré les avis de la Sibylle, a tiré son épée pour écairteip \e& ombres qui voltigent autour de lui à rentrée des Enfers* le poëte ne manquera pas de le faire tomber le nez en terre, entraîné par la force du coup qu'il a voulu asséner à une Gorgone dont le corps fantastique ne lui oppose

» Virg. trav, L. V, t. V, p. 31.

«/^irf. L. VI, t. V, p. 123. » lùid, L. V, t. V. p. 66,

468 SGAÏÏRON (PAUL).

aucune résistance '; il s'étendra ensuite sur Thumeur

d'Énéc,

Jurant en cbariier embourbé,

et sur la politesse avec laquelle la Sibylle lui présente la main pour le relever. Ses peintures, par les détails dont il les compose, auront toujours une sorte de yérité triviale, propre à rendre plus sensible et plus piquante Tapplication qu'il en fait à des objets relevés. Hais cette vérité ne sera pas toujours bien intéressante ; ces détails ne seront pas toujours dignes d'arrêter Tattention, ou capables d'exciter le rire. Scarron nous apprendra, par exemple, qu^Ënée voulant honorer de quelques coups d'encensoir l'ombre de son père qui Test venu visiter, fait tout cheoir par malheur,

Et remplit sa cbambre de braise, Ayant donné contre une chaise ';

circonstance qui peut ne pas manquer de vérité, mais qui n'a rien de plaisant. Et les circonstances de ce genre ne seront pas rares dans les ouvrages de Scarron; il ne repoussera jamais les détails insignifiants qui pourront se présenter à son esprit; il délaiera sans mesure des réflexions sans sel, dans une série de vers sans couleur, plus prosaïques, si Ton peut le dire, qu'il ne serait permis à la prose de l'être. Des expressions plus souvent triviales qu'originales f rappel ont, par leur contraste

1 Virg.trav.L. VI, t. V, p. 117 « Jbid. L. V, t. V, p. 71.

avec Tobjet qu'elles rappellent, plutôt que par leur convenance avec Timage que le poëte veut rendre; enfinsa gaieté , rarement indécente , rappellera trop souvent cette polissonnerie d'écolier inaccessible au dégoût et qui ne s'embarrasse jamais de celui qu'elle peut causer. De là vient que le Virgile travestiy dont quelques endroits méritent d'être cités comme modèles d'une gaieté vraiment originale, ne peut être lu un quart d'heure de suite, et que tout ce qui en reste dans la mémoire se borne à quelques vers et à l'idée d'une bouffonnerie plus souvent fatigante qu'amusante.

Il n'en est pas ainsi du Roman Comique, a Le Roman a Comique de Scarron, dit Segrais, n'a pas un objet « relevé, je le lui ai dit à lui-même; il s'amuse à criti- « quer les actions de quelques comédiens, cela est trop a bas*.» On ignore ce que répondit Scarron; probablement il défendit son ouvrage, et probablement encore ce ne fut pas par les meilleures raisons; ce sont rarement celles-là que trouve un auteur. Il en avait cependant d'excellentes à donner , mais Segrais n'était peut-être pas capable de les entendre; à cette époque où la critique n'existait pas encore, où nulle règle de goût n'avait encore été solidement établie parla raison, véritable fondement du goût, chacun jugeait selon la tournure de son esprit, et rejetait absolument ce qu'il

i Segraisiana, p. 194.

470 SGARAON (PAUL).

ne savait pas sentir. Segrais, dont Pimagination s'était promenée toute sa yie entre les bergeries et les romans de cour, devait être peu sensible à cette vérité naïve qui se présente dénuée des agréments d*une toilette au moins soignée. Cependant,

SMl n*est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par Vart imité, ne puisse plaire aux yeux ^,

à plus forte raison Tart saura bien accommoder à notre délicatesse des sujets dont Tunique défaut est de s'éloigner un peu des idées d'élégance auxquelles nous sommes accoutumés.

Les principaux personnages du roman de Scarron ne sont point vils, quoiqu'il ne les ait pas faits tous honnêtes. Dès rentrée delà ville du Mans où va se passer la scène, au milieu de la grotesque peinture d'une troupe de pauvres comédiens de campagne en déshabillé; Fauteur sait déjà nous donner une idée favorable de son héros, le comédien Destin, «jeune homme aussi pauvre d'habits que riche de mine % » et dont Taccoutrement un peu irrégulier ne détruit pas lUmpression qu'ont produite ces premières paroles de l'auteur. Elle est enti^etenue et fortifiée par la conduite de ce jeune homme luimême, dont les nobles sentiments, dans un état inférieur et i)cu honorable, sont expliqués par l'éducation qu'il a

* Art poétique.

s Roman Comique^ t f , p. 8, éd. d'Amsterdam.

SCAHHON (PAUL). 474

reçue et par la nécessité qui l'a contraint au parti qu'il a pris. La déccîïce que conservent ses compagnes L*ÉtoUe, Angélique, La Caverne, qualité rare dans des comédiennes ambulantes, a cependant ici la Traisembiance que peut exiger imi^oman qiiî ti*a pas pour premier ofejet de nousoccuperdela vertu eldes sentiments de ses hérofees. Cette décence fie marnltent &a mitieti des scènes de toute -espèce auxquelles donne lieu le passage de la troupe, dont les aventures, dans la ville du Mans et lieux circonvoisins, font le sujet du Roman Comique, Quelques personnages inférieurs à ceux-ci, du moins pour les sentiments, se chargent de la partie plaisante de ces aventures, et laissent ainsi aux pcrsonnages principaux une dignité dont leur profession et l'équipage dans lequel on les présente semblaient d'abord les dispenser.

On pourrait demander à Segraîs en quoi cette pro* Cession et cet équipage lui paraissent blesser les convenances du roman, pourquoi le roman plus que la comédie serait privé du droit de traiter des sujets peu relevés, et en quoi les actions de quelques comédiens seraient plus basses que les querelles de ménage d'un bûcheron et de sa femme ', les fourberies de quelques valets, les flatteries d'une intrigante qui veut arracher de l'argent à un avare, etc. *. Partout où le talent se

* Voyez le Médecin malgré lui, jVoyeE les Fourberies de Scapin, l'Avare^ etc*

m SCAftHOM (PAUL).

trouve à sa place, le sujet est bien choisi; et nulle part le talent de Scarron ne pouvait se trouver mieux placé que dans le sujet du Roman Comique; nulle part aussi Teffet n'en est si complet. Ce ne sont point ici des personnages que, pour exciter notre gaieté, on nous présente défigurés d'une manière bizarre; ce sont des personnages qui se montrent sous les formes naturelles de leur condition, de leur situation, de leur caractère; ils sont risibles parce qu'ils sont ridicules, et non parce qu'on s'efforce de les rendre tels. Le plaisant sort du fond des choses mêmes. 11 y a quelque chose de yrâiment original dans le caractère de ce La RancunCy misanthrope, envieux, vain et fripon, et à qui cependant son imperturbable sang-froid donne une sorte de supériorité et de considération. La figure de Ragotin se montre toujours la même, et toujours aussi plaisante^ dans les diverses aventures où rengagent sa sottise et son amour. Les scènes où paraissent ces divers acteurs sont variées; les peintures sont vives, animées, frappantes; enfin si le Roman Comique nWre pas cette force d'observation, ce fonds de vérité philosophique qui place Gil-Rlas au premier rang des productions de ce genre, on y trouve du moins une grande fidélité à reproduire des formes extérieures et risibles, le talent de les assembler et de les peindre ^ une imagination féconde dans Tinvention des détails, un choix de circonstances et une mesure de plaisanterie qu'on n'est

peut-être pas accoutumé à attendre de Fauteur; en un mot, les qualités qui doivent faire regarder ce livre, non comme un ouvrage burlesque, mais, selon son litre, comme un ouvrage réellement comique.

Je ne parlerai point des comédies de Scarron, ouvrages malheureux que des intrigues compliquées sans intérêt, une folie triviale sans naturel et burlesque sans gaieté, ont laissé retomber dans l'oubli dont ils sont dignes. Si Tun des Jodelets et Dom Japhet d'Arménie ont quelquefois reparu de notre temps, ce n'a pu être qu'à Taide du talent de quelque acteur habile à recharger encore ces ignobles caricatures, et à déguiser, par Texcès du grotesque, Texcès de la platitude. Quelques-unes des Nouvelles de Scarron, quelques-unes de ses Dédicaces, ses Lettres, ses Factuniy un très-petit nombre de très-petites pièces de vers, voilà où Ton peut chercher encore l'originalité piquante de cet esprit et de ce caractère dont l'accord singulier a valu à Scarron une réputation supérieure de son temps à celle que méritaient ses ouvrages, et tombée aujourd'hui au-dessous de ce qu'aurait pu mériter son talent si, moins gâté par le goût de l'époque où il vivait et par la facilité du genre où il obtenait de brillants succès, il eût été forcé de cultiver un peu plus les dons naturels qu'il avait reçus en partage.

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