‹ Corneille et son tempsChapitre 30 sur 63 · SCARRON (PAUL · texte numérisé non relu

SCARRON (PAUL

l’amour de Dieu ; la dévotion ne pouvait être au nombre de ses moyens de fortune. Le meilleur de tous, l’amitié de Mlle d’Hautefort, lui obtint enfin, de l’évêque du Mans, M. de Lavardin, le petit canonicat dont il fut mis en possession en 1646.

A ces ressources , Scarron ne négligeait pas de joindre celles d'un travail plus abondant que laborieux, il ne paraît pas que l’idée d’écrire lui fût venue pendant une jeunesse qu’il croyait pouvoir mieux employer ; et sauf quelques chansons à Iris et à Chloris, toutes plus que médiocres , nous n’avons de lui aucune poésie qui n’appartienne au temps de ses souffrances : « Il n’y a rien qui délie si bien la langue , dit l’abbé de Choisi, que la goutte aux pieds et aux mains ; ' » et dans le petit nombre d’heures solitaires où sa langue était forcée de demeurer oisive, Scarron laissait tomber sur le papier, en vers moins piquants que son entretien, le superflu de la conver-^ sation, devenue son plaisir le plus vif. Ces écrits ne furent d’abord destinés qu’à l’amusement de la société: des épîtres excessivement familières ; quelques pièces de circonstance , écrites littéralement au courant de la plume*; des vers qu’une rime amenée selon sa fantaisie distinguait seule de la prose la moins soutenue;

’ Mémoires, p. 4Ü-46.

1 Foin I rime sur rime m’engage

A griffonner plus d'une page.

Et ce n’éloit pus mon dessein

une galté naturelle que rien ne gênait ni ne réglait} une sorte d’enfantillage qui emprunte de temps en temps le mérite de la naïveté; un babil souvent assez spirituel pour faire passer ce qu'il a souvent d'insigni-* fiant : tels furent les premiers fondements de la renommée littéraire de Scarron. C’en était plus qu’il n’en fallait alor3, même auprès des gens de lettres. Segrais parle des vers de Scarron comme « très- bons*, n On admira beaucoup ce quatrain de son petit poëme de Léandre et Héro :

Avec l’émail 4e nos prairies ,

Quand on sait bien Je façonner.

On peut aussi bien couronner Qu’avec l'or et les pierreries.

a Ces vers, dit Ménage, valent autant que l’or et les

De griffonner plus d’un dixain,

Ou d’un douzain, que je ne mente;

Mais toujours la somme s’augmente.

Et j’écrirQis jusqu’à demain Si je ne retirois ma main.

( Êpllre à l'abbé d'Espagny, t. VIH, p. 1TS.)

C’est ainsi que Scarron faisait des vers. Une autre fois il finit une épître parce qu’il vase coucher (Épître à Mlle d’Escars, p. 190), ou bien parce qu’il est tard et qu'il va manger (à Pélisson, p. 109). Il en date une autre de sa chaise au coin du feu.

Entre un épagneul et pia chatte Qui vient de lui donner la patte.

.(A M p. no.)

Tout lui est bon, et rien ne l’arrête. Il semble quelquefois que les vers lui soient un privilège pour dire ce qui ne vaudrait pas la peine d’être dit en prose.

* Segraïsiana, p. 12.

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pierreries qui y entrent1. » Les personnes à qui Soarron adressait ses vers s’empressaient de les répandre, ce qui faisait ambitionner à d’autres l’avantage d’en avoir à montrer de pareils. Le comte, depuis duc de Saint-Aignan, nommé dans la légende de Bourbon, répondit à cet honneur par une épître en vers où il déclarait au «divin Scarron » n’avoir lu «qu’à genoux» l’endroit où il parle de lui *. Un ouvrage plus considérable, le Typhon , poëme en trois chants, parut digne de l’attention d’un public moins borné ; Scarron le fit imprimer en 1644. Le succès répondit à son attente; et le Typhon, inconnu aujourd’hui même dans la province, où Boileau reléguait ses admirateurs5, devint le type du genre dont Scarron fut regardé comme le modèle. Ce genre put compter dès-lors au nombre des sources les plus certaines de son revenu, celui qu’il tirait de son Marquisat de Quinetle, titre bouffon dont il décorait le produit de ses ouvrages, du nom du libraire auquel il les vendait. Il cultiva avec soin ce fertile domaine, et le recueil de ses premières poésies , imprimées en 1645, et deux recueils de Nouvelles imi-

1 Menagiana, t. II, p. 324.

* Œuvres de Scarron, t. VIII, p. 117.

* Mais de ce genre enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée.

Distingua le naïf du plat et du boufion,

Et laissa le province admirer le Typhon.

(Boileau, Art poétique, v, 91 et suiv. )

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tées de l’espagnol entretinrent cette réputation qui commençait à lui devenir réellement utile. Notre théâtre, ouvert alors à tous venants, offrait aussi un champ fécond à un homme qui composait une comédie en trois semaines ; et le théâtre espagnol lui fournissait des sujets inépuisables qu’il se donnait peu la peine de

façonner. Rien dans le goût du temps ne s’opposait au

succès des intrigues romanesques qui formaient le fond de ces pièces, ni à celui des bouffonneries extravagantes qui en faisaient l’ornement, et Scarron ne prétendait pas à réformer le goût. Enûn, en 1646, son voyage au Mans, où se trouvait alors une troupe de comédiens, lui donna l’idée de son Roman comique « le seul de ses ouvrages qui passera à la postérité, » dit Ménage*; et en 1648 parut le premier livre de son Virgile travesti, dont le nom du moins et quelques vers ont démenti l’arrêt de Ménage, et dont le prodigieux succès détermina le triomphe du genre burlesque.

Mais de tous les travaux auxquels Scarron pouvait se livrer, le plus lucratif était celui des dédicaces ; il ne les

1 Une de ces nouvelles, la Précaution inutile, a fourni à Molière l’idée de l'École des Femmes, et in Sedaine le sujet de la Gageure. On trouve dans les Hypocrites le fond de l’une des principales scènes du Tartufe. Molière a-t-il fait ces emprunts à Scarron ou à l’auteur espagnol de qui Scarron les tenait lui-même? c’est ce qui n’a pas assez d’intérêt pour mériter les travaux que coûterait une pareille recherche.

'* Menagiana, t. III, p. 291.

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épargnait pas. « Personne, dit Segrais, n’a fait plus de « dédicaces que lui ; niais c’est qu’il dédioit pour « avoir de l’argent; M. de Bellièvre lui envoya cent « pistoles pour une dédicace qu’il lui avoit adressée, a et je lui en portai cinquante, de la part de Mademoi- « selle, pour une méchante comédie qu’il lui avoit a dédiée. » C’était VEcolier de Salamanque ». Princes, grands seigneurs, particuliers même, se faisaient un plaisir de mériter, par leur libéralité, la place que Scarron leur donnait dans ses ouvrages. Tous, cependant, n’y attachèrent pas le même prix. Scarron s’est plaint surtout des princes français :

Nos princes sont beaux et courtois ,

Doux en faits ainsi qu’en paroles;

Mais au diable si deux pistoles,

Fût-on devant eux aux abois,

Sortirent jamais de leurs doigts,

Arbalètes h croquignoles ;

Et l’auteur enragé qui leur fait un sonnét N’eu tire qu’un coup de bonnet ».

■ Mazarin ne fut pas plus libéral que les princes : c’était à lui que Scarron avait dédié son Typhon; le premier ministre n’avait pas hérité de son prédécesseur ce goût des lettres qui, dans un personnage élevé, tient toujours au besoin de la gloire; il fut peu sensible à ce genre d’hoinmage, ou bien il le crut assez payé par la

1 Segraisiana, p. 97.

* Voyez l'Ode au prince d’Orange, t. VIII, p. 273.

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pension que, selon toute apparence, il venait alors de faire obtenir à Scarron. Il reçut donc la dédicace comme une marque de reconnaissance qui lui était ‘ due, et avec la froide bonté d’un protecteur qui peftse qu’on n’a plus le droit de lui rien demander. Blessé dans son amour-propre autant que trompé dans ses espérances, Scarron, pour son malheur, ne se regarda * pas comme assez obligé envers un homme dont il n’attendait plus rien; contraint de laisser subsister dans son Typhon l’invocation qui faisait partie de l'ouvrage même et dont la suppression eût été une injure trop manifeste, il supprima du moins le sonnet qui en faisait la dédicace, et qu’en effet on ne trouve pas dans ses œuvres; il le remplaça par un autre qui n’y fut pas sans doute imprimé alors, mais qu’on y retrouve aujourd’hui1. Au reste, si Mazarin en eut connaissance, ni l'offense ni l’offenseur ne lui parurent dignes alors de son ressentiment ; Scarron trouva bientôt moyen de se faire remarquer davantage.

11 étaitau plus haut point de sa burlesque réputation • lorsqu’éclatèrent les troubles de la Fronde; un homme qui tenait une pension de la reine, et qui ne savait pas se passer de pension, devait hésiter à se déclarer contre le ministre; aussi Scarron, malgré sa rancune, fut-il d’abord Mazarin. Mais probablement les embarras de

1 T. VIII, p. 416.

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la cour suspendirent le paiement de la pension, et le ressentiment de l’autour du Typhon reprit toute son énergie. Lorsque les cris de l’indignation publique s'élevaient contre le Mazarin , il ajoutait en riant: «Je luiai dédié mon Typhon, et il n’a pas daigné le regarder. » A ce motif de vengeance devaient s’en joindre beaucoup d’autres également propres à réveiller le patriotisme d’un homme tel que Scarron. La Fronde était le parti de la bonne compagnie ; les rieurs étaient, comme de coutume, contre l’autorité; Scarron devait naturellement se ranger du côté le plus gai; et entouré des amis du coadjuteur ou des partisans de M. le Prince, il n était pas homme à tenir longtemps pour un parti devenu tout à fait ridicule dans les sociétés qui faisaient l’amusement et l’occupation de sa vie. Il devint donc frondeur; la Mazarina.de fut le fruit de sa conversion, et dut lui faire assez d’honneur dans son parti pour payer le tort qu’elle fit à sa fortune du côté de la cour, et sans doute à sa réputation auprès des gens raisonnables. Le cardinal, peu sensible au ridicule après avoir bravé la haine, se faisait lire et jugeait, dit-on , avec impartialité le mérite littéraire des pièces de vers dont ses ennemis avaient soin d’inonder Paris et les provinces. N'eût-il écouté la Mazarinadc qu’en homme de goût, on pourrait lui pardonner son humeur contre ce tissu rebutant d’injures grossières et obscènes, sans esprit comme sans gaîté; mais de plus, ces coups si

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brutalement frappés avaient porté sur un endroit sensible : dans l’éclat de sa brillante fortune, Mazarin ne se rappelait qu’avec peine les humiliations que lui avaient attirées d’obscures amours de sa jeunesse, d’autant plus ridicules que , selon ce qu’il paraît, elles avaient été plus sérieuses *. Tranquille à la lecture de toutes les infamies dont le chargeait le nouveau libelle qu’il venait de se faire apporter, il perdit patience, dit-on, à l’endroit qui lui rappelait le souvenir d’uné sottise :

L’amour de certaine fruitière •

Te causa maint coups d’étrivière,

Quand le cardinal Colonna De paroles te malmena ,

Et qu’à beau pied comme un bricone Tu te sauvas de Barcelone.

Ton incroyable destinée ,

Par ce très-sortable hyménée De toi, prince des maqùignons ,

Avec la vendeuse d’oignons ,

Eût été vouée en Espagne A revendre quelque châtagne »,

Si Scarron put jouir un moment de son triomphe, il sentit bientôt que ces plaisirs-là se payent toujours plus cher qu’ils ne valent, et les courts instants de

1 Ses amours avec une fruitière d'Alcala qu’il avait voulu épouser, ce qui le fit chasser par le cardinal Colonna, son premier protecteur.

* Mazarinade, t. IX, p. VI et VII.

gloire que lui procura cette petite victoire Sur l’ennemi commun ne le dédommagèrent pas de la perte de sa

pension qui dès-lors cessa entièrement d’être payée, sans qu’il lui fût possible d’en obtenir ensuite le rétablissement. La paix se fit ; les hommes puissants qui l’avaient troublée obtinrent ou leur pardort ou des grâces nouvelles ; leur révolte même, les dangers qu’elle avait fait courir, les craintes qu’elle avait inspirées étaient, auprès d’une cour encore effrayée , des titres qu’ils n’avaient pas même besoin de faire valoir : mais que pouvait espérer un homme qui avait eu l’imprudence de blesser sans aucun moyen de se faire craindre? En vain Scarron se repentit, pria, confessa même la faute dont il sollicitait la rémission :

Par le malheur des temps, et surtout pour le mien,

J’ai douté d’un mérite aussi pur que le sien ,

dit-il dans un sonnet â l'éloge de ce Jules, « autrefois l’objet de l’injuste satire1». C’était bien peu sans doute, après la Mazarinade, que d’avotier simplement des doutes sur un « mérite aussi pur »; mais, après avoir perdu sa pension, c’était beaucoup trop que de louer le cardinal « de ne l’avoir pas jugé digne de sa colère ’ ».

» Voyez t. III, p. 418.

* Ibid. Il ajoute :

Je confesse un péché que j’aurois pu celer ;

Mais le laissant douteux, je croirois lui voler

La plus grande action qu'il ait jamais pu faire.

On ne saurait pousser plus loin l’abnégation.

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Scarron offensait comme un enfant dans un moment de caprice; le caprice passé, il demandait pardon comme un enfant. Ses amis ne lui firent probablement pas un tort de son changement de ton, mais la cour 11e lui en fit pas un mérite; elle n’oublia les fautes qu’en oubliant le coupable, et son indifférence fut la seule chose dont Scarron eut à la remercier.

L’auteur de la Mazarinade n’en continua pas. moins de jouir d’une vogue brillante et qui s’étendait dans toutes les classes de la société : on voit un commis des bureaux de Fouquet refuser à Scarron un service, parce qu’il ne lui a jamais « dédié ni donné de ses livres 1 », politesse qui lui avait assuré la protection d’un autre commis; et dans la lettre où Scarron rapporte ce fait, il peut se vanter en même temps que « les reines*, les princesses, « et toutes les personnes de condition du royaume lui « font l’honneur de le visiter » . La cour n’exerçait pas encore son influence sur les opinions et les goûts de ceux qui ne lui étaient pas attachés par un service personnel et pour ainsi dire domestique; avoir déplu à la cour n’était pas une raison d’éloignement, même pour les gens qui entretenaient avec elle les rapports les plus habituels; et une pension de seize cents livres*, accordée à Scarron par Fouquet le surintendant des finances et

» Lettre à ‘ ' " , t. I, 2e part. p. 133.

* La Reine de Suède.

3 Voyez cette même lettre.

le protégé du cardinal, remplaça bientôt celle que lui refusait la reine.

Ce fut, à ce qu’il paraît, durant l’époque dé détresse qui dut suivre la suppression de sa première pension, qu’un nouvel hôte vint chercher un asile dans la maison de Scarron, qui le lui accorda avec sa facilité ordinaire. Le choix était singulier; cet hôte était une religieuse. Une femme qu’il avait aimée dans sa jeunesse, Céleste de Palaiseau, soit qu’elle eût été ou non sensible à ses vœux, s’était depuis rendue à ceux d’un riche gentilhomme qui lui avait promis de l’épouser, et qui ensuite, se trouvant assez riche pour se dispenser <le sa promesse, l’avait rachetée au moyen d’une somme de quarante mille francs, avec lesquels Mlu de Palaiseau s’était retirée au couvent de la Conception, qui venait d’être fondé à Paris; les dépenses de l'établissement, trop considérables pour les fonds du couvent, ayant obligé les religieuses de faire banqueroute et d’abandonner leur maison à leurs créanciers, elles se retirèrent, deux à deux, où elles purent. Dans l’état où était Scarron, Mu* de Palaiseau le jugea apparemment sans rancune Comme sans conséquence ; elle alla solliciter les souvenirs de son ancienne affection; Scarron la reçut chez lui avec sa compagne, et dans la suite il lui procura le prieuré d’Argenteuil.

Cet homme, assez malheureux pour inspirer une telle confiance, songeait cependant à se marier, et c’é-

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tait une belle et jeune fille qui lui en donnait l’idée.

Quelle que soit l’incertitude répandue sur les aventures qui amenèrent le mariage de Constant d’Aubigné, père de Mlle d’Aubigné, et qui chassèrent ensuite sa famille d’Europe en Amérique et d'Amérique en Europe, il est certain que, toujours poursuivie par le malheur, cette famille se trouva enfin réduite au dernier degré de la misère. Ce fut alors que Scarron connut Mlle d’Aubigné.

On ne sait pas bien quelle fut l’occasion de leurs premiers rapports. Segrais semble les attribuer à un projet qu’avait depuis long-temps formé Scarron; l’exemple d’un commandeur de Poincy, guéçi de la goutte par un voyage à la Martinique, lui avait inspiré le désir d’essayer du climat de l’Amérique : « Mon chien de destin,

« mande-t-il à Sarrasin, dans une lettre dont on ne « saurait fixer la date ’, m’emmène dans un mois aux a Indes occidentales. Je me suis mis pour mille écus « dans la nouvelle compagnie des Indes, qui va faire o une colonie à trois degrés de la Ligne, sur les bords « del’Orillane et de l’Orénoque’. Adieu France, adieu

1 T. I, 2‘ part., p. 38 et 39.

* Conciliera qui pourra Scarron et Segrais sur un fait dont tous deux paraîtraient devoir être également bien instruits. Segrais ne parle point de la compagnie des Indes; « Scarron, dit-il, songeoit à « former une compagnie dont, voyant que j’étois plus sage qu’on n’a c coutume de l’être à l’âge où j’étois alors, je n’avois que vingt-cinq « ou vingt-six ans, il me proposoit la direction; et comme je n’étois « attaché à rien en ce temps-là, je n’étois pas éloigné de m’en char- • •

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s Paris, adieu tigresses déguisées en anges, adieu « Ménage, Sarrasin et Chavigny. Je renonce aux vers « burlesques, aux romans comiques et aux comédies, « pour aller dans un pays où il n’y aura ni faux béats, « ni tiloux de dévotion, ni inquisition, ni d’hiver qui « m’assassine, ni de fluxion qui m’estropie, ni de « guerre qui me fasse mourir de faim. » Scarron dit adieu et ne partit point; on ne sait ce qui l’en empêcha; mais longtemps occupé de ce projet, il éprouva le •besoin de s’entretenir d’un pays où son imagination le transportait sans cesse avec toutes les espérances de la joie et de la santé, et que ces espérances lui peignaient sous les couleurs de la féerie. En ce temps-là, selon ce que nous apprend Segrais, M11* d’Aubigné, que dès-lors il appelle Mm' de Maintenon, « revenue nouvellement « de l’Amérique avec sa mère, demeurait vis-à-vis de « la maison de Scarron*». Habitait-elle avec sa mère? Segrais semblerait le dire; niais alors que devient ce qu’on a raconté de l’état de servitude et d’oppression où elle languissait chez l’avare parente qui l’avait, diton, recueillie *? D’un autre côté, si Mn* d’Aubigné n’était pas avec sa mère, quel intérêt pouvait avoir, pour Scarron, la connaissance d’une personne de quatorze

« ger ; mais plusieurs obstacles survinrent qui empêchèrent l’exét cntion de ce beau projet. » ( Segraisiana , p. 126.)

1 Segraisiana, p. 126.

* Mme de Neuillanl. Voyez toutes les biographies de Scarron et de M®4 de Maintenon.

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ou quinze ans, dont l’abaissement dans lequel on la retenait permettait à peine qu’il en eût entendu parler? Quoi qu’il en Soit, M11* d’Aubigné vint chez Scarron; elle y parut avec une « robe trop courte4», et, incapable de supporter cette humiliation, elle se mit à pleurer ert entrant dans sa chambre. Scarron, à ce qu’il paraît, songea peu d’abord à s’occuper d’une enfant, mais son attention fut bientôt réveillée par une lettre qu’écrivit M“* d’Aubigné à une de ses amies, Mlle de Sainl-IIermant; celte lettre montrée, on ne sait poui« quoi, à Scarron, le frappa d’autant plus qu’il avait moins attendu ; c’était pour lui un phénomène singulier qu'une petite Hile* » qui ne savait pas encore entrer dans une chambre et qui savait déjà écrire des lettres spirituelles. Il voulut entrer eh correspondance avec elle; la confiance s’établit, et Scarron n’ignora aucun des détails d’une situation bien faite pour augmenter l’intérêt qu’inspirait une jeune et belle personne s. Enfin, selon ce que nous dit encore Segrais, le

1 Lettre de Scarron à MU' d’Aubigné, t. I üe ses Œuvre», 2' part.

* Voyez la même lettre.

8 On a recueilli dans ses OEuvres, t. I, 2c partie, p. 54 et suivantes, une lettre sans désignation de la personne à laquelle elle est adressée, mais qui s’adresse évidemment à Mlle d’Aubigné, alors malade en Poitou. Celte lettre contient les vers suivants, qu’au reste il pourrait aujourd’hui sembler étrange d’adresser ii une jeune lille de quinze ans :

Tandis que, la cuisse étendue Dans un lit toute nue,

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mauvais état des affaires de la mère et de la fille détermina Scarron à demander en mariage Mu# d’Aubigné, qui n’avait alors que quatorze ou quinze ans*. Cette situation malheureuse fut-elle pour Scarrdn un motif d’intérêt ou un encouragement? Segrais ne nous l’apprend pas. Fut-il entraîné par la compassion qu’il éprouvait pour sa jolie voisine, ou par le désir de s’associer une compagne dont les soins vinssent adoucir ses maux? c’est ce qu’il serait difficile de décider; la pitié pouvait lui inspirer, en faveur d’une belle et jeune fille de quinze ans, quelque autre projet que celui de l’épouser; la raison pouvait lui demander une autre garde-malade. « La malepeste que je vous aime ! » lui

Vous reposez voire corps, blanc el gras Entre deux sales draps, etc.

Il lui témoigne la crainte qu’il a qu'on n’ait pas d’elle tout le soin qu’on en doit avoir , et le déplaisir qu’il éprouve de vous voir, lui dit-il, aussi malheureuse que je vous suis inutile.

1 Segrais, nous dit ( Segraisiana , p. 126) que le mariage se fit au bout de deux ans; quant à l’année où il se fit, Segrais dit, p. 150, que ce fut en 1650, et p. 1 57, que ce fut en 1 65 1 , variations du reste assez naturelles dans lessouvenirsd’un vieillard, recueillis non par lui-même, mais sur ce qu’on lui avait entendu raconter. (Voyez la préface du Segraisiana.) Ce même Segraisqui nous dit, p. 12, qu’il est néen 1625, nous apprend, p. 160, qu’il est né en 1624. De ces diverses contrations tâchons de tirer la vérité. Supposons que Segrais, né en 1624, eût , comine il nous le dit , vingt-cinq ans à l'époque du voyage d’Amérique, ce projet aura eu lieu en 1649, et le mariage se sera fait deux ans après, c’est-à-dire en 1651. Voilà au moins quelque chose de probable.

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écrivait-il t pendant un voyage qu’elle fit en Poitou, dans l’intervalle des deux années qui s’écoulèrent entre le temps où il la connut et celui où il l’épousa, « et que a c’est une sottise que d’aimer tant! Comment, vertu de « ma vie ! à tout moment il me prend envie d’aller en « Poitou, et par le froid qü’il fait; n’est-ce pas une foret cenerie? Ah ! revenez, de par Dieu, revenez, puisque a je suis assez fou pour me mêler de regretter des « beautés absentes; je me devrois mieux connoître, et « considérer que j’en ai plus qu’il ne m’en faut d’être « estropié depuis les pieds jusqu a la tête, sans avoir a encore ce mal endiablé qu’on appelle l’impatience de a vous voir : c’est un maudit mal ». Il y a, ce me semble, dans le sentiment qui a dicté cette lettre, quelque chose de plus que de la raison ou de la bonté; Scarron n’avait pas sans doute tout-à-fait oublié sa jeunesse; il songeait plus que jamais au voyage d’Amérique; on ne sait quelles espérances peuvent passer par la tête d’un malade. Enfin Scarron se maria, n’alla point en Amérique, ne guérit point, et renonça probablement à tout autre espoir que celui des soulagements momentanés qui étaient devenus le bonheur de son état, et à tout autre plaisir que celui que pouvait lui donner la société d’une personne aimable. C’était au moment même de son mariage qu’il disait , en parlant de sa femme :

1 Voyez cette même lettre que j’ai déjà citée.

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« Je ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup». » Il y a lieu de croire qu’il tint également parole sur les deux points.

De toutes les personnes qu’il aurait pu choisir, Mm‘ Scarron était cependant la moins faite pour ce genre de plaisanteries qu’il ne songeait pas à lui épargner elle seule aussi se montra capable de les arrêter , ou du moins de les modérer. « Au bout de a trois ans de mariage, dit Segrais, elle l’avoit corrigé « de bien des choses» *,Comtnent, à" dix-sept ans, a cet âge où la vertu est si timide, où la pudeur craint même de laisser entrevoir qu’elle soit offensée, comment, avec moins de moyens de persuasion peutêtre qu’une femme n’en possède d’ordinaire auprès de son mari, parvint-elle si promptement à un empire que devaient combattre dç si longues habitudes? Comment cette influence s’étendit-elle sur tous les visi-

1 Segraisiana, p. 97.

* Segrais causant avec Scarron, déjà marié, s’informait, je ne sais si c’était bien sérieusement, des espérances et des moyens qu’il pouvait avoir de se former une postérité : « Est-ce, dit Scarron en

* riant, que vous prétendez me faire ce plaisir-là ? J'ai ici, ajouta-t- « il, Maugin qui me fera cet office à point nommé. Maugin étoit son « valet de chambre, et bon garçon. Maugin, lui dit-il, ne feras-tu « pas bien un enfant à ma femme ? Maugin lui répondit : Oui-dà,

* Monsieur, s'il plaît à Dieu. Cette réponse de Maugin, à qui on la < lit répéter plus de cent fois, lit bien rire tous ceux qui avoienl cou- « tume de voir Scarron. » ( Segraisiana , p. 156.) Et peut-être madame Scarron fut-elle obligée d’en rire comme les autres.

8 Page 159.

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teurs (jue son mari avait accoutumés à tant de liberté? Mm' de Caylus, à qui le fait avait été confirmé par tous les contemporains de sa tante nous représente avec étonnement cette jeune personne imprimant « par ses « manières honnêtes et modestes, tant de respect « qu’aücun des jeunes gens qui l’environnoient « n’osa jamais prononcer devant elle une parole à « double entente » *. Il y a, dans l’innocence et la modestie de la jeunesse, quelque chose que l’on hésite à blesser, comme on craindrait de ternir sa fraîcheur ; et la jeunesse aussi puise, dans l’exaltation qui lui est propre, un courage d’austérité dont quelquefois s’étonne ensuite la raison. Cependant la maison de Scarron ne perdit rien de ses agréments; en même temps qu’elle y apportait la sévérité de son âge, M®e Scarron y apportait les goûts d’un esprit fait pour profiter de tout celui qui se prodiguait autour d’elle : « Mœe de Maintenon, dit Segrais, est redevable de « son esprit à Scarron, elle le connolt bien» *; et Scarron reconnut bientôt de son côté la richesse

1 « Ce n’est pas d’elle seule que je tiens ces particularités, je les • liens de mon père, de M. le marquis de Beuvron, et de plusieurs « autres, qui vivoient dans la maison dans ce même temps. » ( Souvenirs de Caylus, p. 8.)

* U>id. Ce témoignage n’est pas facile à concilier avec celui de Scarron lui-même sur le ton de sa maison . (Voyea la Lettre à M. de Vivonne.)

3 Page 9Bi

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du sol qu’il avait cultivé. « Mm* de Maiutenon, qui éloit « d’une sagesse achevée, dit encore Segrais, rendoit « de grands services à Scarron, car il la consulioit sur « ses ouvrages et se trouvoit très-bien de ses correcte tions » *.

Cependant celle qui avait acquis sur son mari assez d’empire pour régler et contenir à un certain point son imagination, ne put pas ou ne sut pas établir dans sa maison l’ordre qu’exigeait l’état de leur fortune. Scarron avait perdu, peu de temps après son mariage, ce procès qui le tourmentait depuis si longtemps ; tel est du moins le fait rapporté par la Muse de Loret * ; fait

* Page 127.

* Espèce de gazette littéraire où se trouvent rapportés à peu près tous les événements littéraires du temps.

M. Scarron, esprit insigne.

Et qui n’écrit aucune ligne.

Du moins en qualité d'auteur.

Qui ne plaise fort au lecteur,

Avoit un procès d’importance .

Au premier parlement de France,

Lequel il a perdu tout net ;

Plusieurs opinant du bonnet En faveur de sa belle-mère.

Le gazetier complimente ensuite Scarron sur cet événement qui le délivre d'un embarras très-fâcheux pour lui :

Car avec sa paralysie Ce seroit un mal plein d’excès Qu’une femme avec un procès.

(Jfuae historique de Loret, du 9 Juin 1653.)

ft

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assez difficile à concilier avec un autre fait non moins attesté, que vers ce même temps ses parents lui rendirent le bien dont il leur avait fait donation1; mais quel que fût ce bien, probablement Scarron ne sut guère en profiter : « Il avoit, dit Ménage, une maison « qu’il vendit quatorze mille francs à M. Nublé. M. « Nublé croyant qu’elle en valoit davantage, lui en « donna seize mille. Là-dessus M. Scarron m’écrivit « pour me prier de l’aller voir. 11 me dit d’abord sans « rire, comme s’il eût été fâché : — M. Nublé m’a joué

Ce qui pourrait faire douler du témoignage de la MusedeLoret, c’est qu’il parle ici de la belle-mère de Scarron comme existante, et Scarron dans son factum, cinq ou six ans auparavant, en parle comme morte. i

1 11 parle en plusieurs endroits de ses ouvrages de la donation entre vifs qu’il avait faite, et qu’il regrette :

Et surtout le seigneur vous garde D’étre donataire entre-vifs.

(Êpllre d M. Fourneau, t. VIII, p. 133.)

Et ailleurs :

Tu sais comme on m’a guerdonné.

Quand en sol j’ai mon bien donné.

(Êpllre d Mgr Rotteau, t. VIII, p. 23*.)

Cette épltre est de 1648; Segrais nous dit positivement, p. 98 : « En « se mariant il n’avoit pas de bien, car il avoit fait donation & ses « parents du peu qu’il avoit, mais ses parents le lui rendirent. » Le même Segrais nous rapporte, p. 126, que lorsque Scarron demanda en mariage M11» d’Aubigné, il disait : « Qu’en attendant le voyage « des Iles, ilspourroient vivre commodément avec sa petite terre et « son marquisat de Quinetle. •

SCARRON (PAUL)

« un tour qui ne s’est jamais fait; quoi I ajouta-t-il, je « lui vends une maison quatorze mille francs, et il « m’en donne seize! Encore une fois, cela ne s’est « jamais fait; et c’est pour cela, Monsieur, que je vous « ai prié de me venir voir*.» Segrais, qui rapporte la même anecdote, parle de cette propriété de Scarron comme d'un bien de campagne non loin d’Amboise, où se trouvaient en elfet situés les biens du conseiller Scarron. Ni Segrais ni Ménage ne fixent la date du fait; mais ce qui résulte de leur récit, c’est que Scarron possédait encore quelque bien et qu’il le vendait : d’où l’on peu,t conclure qu’il en mangeait le prix. On voit après son rpariage continuer chez lui, comme auparavant, les dépenses et les embarras; on voit des besoins sans cesse renaissants, mal apaisés par les libéralités de Fouquet, dont le goût pour les lettres et la magnificence naturelle étaient encore stimulés en faveur de Scarron par les soins de son ami Pélisson, et par ceux de Mme Fouqupt, devenue bientôt d’autant plus sensible aux agréments de M®* Scarron qu’elle n’avait rien à craindre de l’effet qu’ils pouvaient produire sur son mari. On voit une somme de mille écus, envoyée à Scarron par les mains de Pélisson,

Faire lever le siège ou le blocus

Dont créanciers, gens de mauvais visage,

D'esprit mauvais, de plus mauvais Inagage,

* Menagiana, t. III, p. 291.

SCARRQN(PAUL). 455

Sourds à la plainte ainsi qu’à la raison,

Troubloient souvent la paix de la maison

Mais cet orage calmé est bientôt suivi d'autres orages, Scarron, dans plusieurs lettres, sollicite l’appui de Fot> quet pqur la concession d’un privilège qui pourrait « rétablir ses affaires, lui donner quatre ou cinq mille « livres de rente’. C’est, dit-il, la dernjèrp espérance dp « jna femme et de moi8. » Et telle est sa détresse que, dans un moment où il croit son affaire manquée, ma* lade de chagrin, comme il le mande lui-rnêipe 3 son protecteur, il ajoute : « Si vous saviez ce que nqnp « avons à craindre et à devenir si cettp affaire nqq§ « manque, vous ne vous éfonppriez pas beaucoup du « désespoir de M. de Vissins et de mqi, s’il m’est permis « de parler de lui en ces termes. Autrement, pqus a n’avons qu’à nous empoisonner les boyaux», » I/ak faire réussit; Scarron vend son privilège, le rachète, et probablement fait toujours de mauvais marchés..

1 ÉpUre à Pélisson, t. VIII, p. 108.

» Lettre au surintendant, 1. 1, 2® pari., p. 116. C’était le privilège d’une compagnie de déchargeurs à établir aux portes de Paris.

* Au même, p. 106.

‘ Ibid. Ces lettres, ainsi que les divers ouvrages de Scarron , sont rangées avec si peu de soin, même dans les meilleures éditions, que l’ordre des faits, dont on aurait pu se servir pour présumer au moins celui des dates, presque toujours omises, se trouve continuellement interverti. C’est ainsi que nous trouvons ici, dans une lettre placée à la page 104, la suite d’une affaire dont nous voyons le commencement h la p. 116. Ce M. de Vissins y était apparemment de moitié avec M. Scarron.

SCARRON (PAUL)

Ailleurs ses lettres nous apprennent encore qu’il a promis, pour six cents pistoles, sa protection auprès du surintendant-général, dans une affaire dont celuici doit décider; après le succès de l’affaire, Scarron s’adresse au surintendant lui-même pour qu’il lui fasse obtenir des intéressés le paiement de cette somme qu'ils lui refusent. L’occupation de trouver de l’argent remplit tout le temps de sa vie qu’il n’emploie pas à le dépenser. '

A travers les embarras, les maux et la gaîté, Scarron s’avançait vers sa fin; un corps usé par la maladie ne pouvait plus soutenir le combat qu’elle lui livrait depuis vingt ans. Il vit la mort s’approcher, et la vit avec une tranquillité plus étonnante peut-être que la vivacité d’esprit qu’il conserva jusqu’au dernier moment. Segrais partant pour Bordeaux , où la cour se rendait à l’occasion du mariage du roi, était allé prendre congé de lui : a Je mourrai bientôt, lui dit-il, je le sens bien;

<j le seul regret que j’aurai en mourant , c’est de ne a pas laisser de bien à ma femme , qui a infiniment de o mérite, et de qui j’ai tous les sujets imaginables de a me louer *. » Peu de temps après, une crise violente vint ajouter à ses maux ordinaires; surpris un jour d’un hoquet si violent que sa faible machine semblait ne pouvoir y résister: « Si j’en reviens, disait-il dans

* Segraisiana, p. 127,

SCARRON (PAUL)

« un moment plus calme , je ferai une beljp satire con- « tre le hoquet.» — « Ses amis, dit Ménage qui rapporte « le fait, s’attendoient à une toute autre résolution que « celle-là *. » Mais Scarron était arrivé au dernier période du mal qui le torturait depuis si longtemps; . bientôt réduit à l’extrémité : « Mes .enfants, disoit-il à « ses parents et à ses domestiques pleurants autour de « son lit, vous ne pleurerez jamais tant que je vous ai « fait rire \ » Segrais, revenant de Bordeaux, ne trouva plus Scarron; mais ignorant sa mort et allant pour le voir, « quand j’arrivai devant sa porte, dit-il,

« je vis qu’on emportoit de chez lui la chaise sur la- « quelle il étoit toujours assis , et qu’on venoit de ven- « dre à son inventaire \ » Déjà le peu qui restait de

1 Menagiana, t. III, p. 290.

* Menagiana, t. Ill, p. 291.

* Segraisiana, p. 130. Segrais place la mort de Scarron au mois de juin 1660, et la circonstance du voyage pour le mariage du roi, qui se fit en effet à cette époque, ne permettrait guère de croire qu’il se fût trompé , si d’un autre côté on ne voyait la nouvelle de cette mort rapportée par la Muse de Loret sous la date du 16 octobre. On a d’ailleurs de Scarron une lettre datée du 5 septembre 1660 (t. I,

2e p., p. 166); la date est-elle exacte? 11 y parle de son affaire qui vient d’être signée, et on ne lui en connaît pas d’autre que celle des déchargeurs, qui doit avoir été terminée plus tôt. Enfin, la lettre au comte de Vivoune, déjà citée plusieurs fois, porte la date du 12 juin 1660, et cette date ne peut être contestée, puisqu’elle roule en partie sur le mariage du roi et le voyage de Bordeaux, déjà commencé. « Je vais toujours en empirant, dit-il dans cette lettre, et

« je me sens traîner vers ma fin plus vite que je ne voudrois. » Du reste la lettre est longue, mêlée de prose et de vers, et contient des

SCARRON (PAUL)

cet homme singulier et le souvenir même de ses ha-r bitudes disparaissaient de ce logis qu'il avait rempli et animé si longtemps.

Avec Scarron périt en France le genre de poésie qu’il avait contribué à y mettre en honneur; genre bizarre, sans règles ni caractère fixe, dont tout le secret consiste dans l’art d’employer le faux, de substituer, aux rapports vrais des objets, des rapports absolument contraires à leur nature; de surprendre ainsi l’imagination par des impressions toutopposées à celles auxquelles elle devait s’attendre , d’amuser l’esprit de ce qu’il ne croit pas, et de faire sortir le plaisir de l’inconvenance même des images qu’on lui présente. Comme l’imitation delà réalité n’est jamais le but que le genre burlesque se propose, on n’a, pour juger ses œuvres, aucun moyen de comparaison tiré des objets réels, aucune de ces règles dégoût que la raison puisedansla nature deschoses. On ne peut même assigner au burlesque aucune forme déterminée; il n’y a, pour les choses réellement existantes, qu’une ou peu de manières d'exister; le nombre des manières dont elles n’existent pas est incalculable : « Le revers de la vérité, dit Montaigne, a cent mille « figures et un champ indéfini... Mille routes dévoyent

détails qui prouvent que rien n’était encore changé dans les habitudes de vie de Scarron ; mais ces habitudes étaient depuis si longtemps associées h sa maladie qu’elles peuvent avoir été continuées jusqu’à sa mort.

SCARRON (PAUL). 459

«• du blanc, une y va » On peut travestir en mille façons ce qu’on ne vêtirait convenablement que d’une seule : il pourra donc y avoir autant de sortes de burlesque qu’il y aura de tournures d’esprit et d’imagination qui s’appliqueront à ce genre de production. Ainsi le burlesque de Scarron n’est nullement celui de Rabelais, et il ne faut pas chercher ce que l’un ou l’autre ont pu devoir aux poètes burlesques italiens leurs contemporains ou leurs devanciers,. .car ce qu’ils en auraient emprunté serait précisément ce qui ne vaudrait pas la peine d’être remarqué dans leurs ouvrages, dont le piquant ne peut consister que dans l’originalité tout à fait imprévue. Rabelais dut sans doute à des modèles l’idée du gigantesque sujet de son ouvrage , et c’est ce qui nous importe fort peu; ce sujet fût-il entièrement de son invention, avec ce seul mérite Rabelais

n’en serait pas moins aujourd'hui entièrement inconnu.

Mais le sujet une fois donné, la manière dont Rabelais l’a considéré , ce qu’il en a su tirer , l’espèce de vérité relative qu’il a su donner aux détails d’un tableau fantastique, voilà ce qui tient à la nature propre de son imagination, ce qui constitue l’originalité. et l’agrément de son ouvrage.

Le sujet de Typhon appartient encore moins à Scarron que n’appartiennent à Rabelais son Grand- Gousicr,

* Essais, 1. 1, ch. 9. des Menteurs.

460 SCARRON (PAUL)

son Gargantua, son Pantagruel. Le Typhon de Scarron

A qui cent bras longs comme gaules Sortoient de deux seules épaules ;

ses frères Mimas, Encelade et autres

Qui certes ne lui cédoient guère Tant .à (déraciner les monts Qu’à passer rivières sans ponts,

Mettre les plus hautes montagnes Au niveau des plates campagnes,

Et de grands pins faire bâtons Qui n'étoient encore assez longs 1 :

tous les détails des hauts faits de cette race de géants n’offrent rien qui n’eût été dès longtemps surpassé par les héros de Rabelais, ceux de la Gigantea * et de plusieurs autres ouvrages dans le même genre. Mais une nouvelle manière défaire agir ces bizarres personnages s’est présentée à l’imagination originale de Scarron ; si elle ne convient pas au sujet qu’il a choisi par imitation, elle lui appartient en propre; elle tient au tour particulier d’un esprit qui ne peut voir les choses que sous un certain point de vue, et ne sait les rendre que comme il les voit. Après avoir décrit ces monstrueux enfants de la terre, à quoi Scarron va-t-il les employer? Quel motif va les soulever contre les Dieux et allumer

1 Typhon, chant I, t. IV, p. 3 et 4.

* Poème burlesque italien, du seizième siècle; voyez V Histoire littéraire d'Italie, par M. Ginguené ; t. V, p. 561 .

SCARRON (PAUL)

cette guerre qui bouleversera tout l’Olympe? «Un dimanche , » Typhon

Après avoir très-bien dîné * ,

propose à ses frères une partie de quilles. On accepte ; mais en jouant, Mimas le blesse maladroitement d’un coup de quille dans la cheville du pied; Typhon, furieux, saisit quilles et boule, et les lance à travers les nuées, si bien qu’elles pénètrent dans le ciel, où elles vont renverser le buffet et casser tous les verres de Jupiter qui, un peu ivre ce jour-là, se réveille en sursaut,

Jure deux fois par l’Alcoran ;

C’étoit son serment ordinaire *,

et envoie Mercure sur terre, commander aux géants, sous peine de sa colère et de ses foudres, de lui faire passer, avant la fin de la semaine, un cent de verres de Venise pour regarnir son buffet.

On voit déjà quel sera le burlesque de Scarron : tout le plaisant qu’il en pourra tirer tiendra à ces habitudes communes ou puériles , à ces faits petits et vulgaires dont il composera la peinture des personnages merveilleux qu’il a mis en scène. Mercure, en traversant l’Hélicon , sera régalé par les Muses d’un •

«pot de cerises, »

Et du dedans d’un grand pâté Qu’ Apollon, leur dieu tutélaire,

1 Typhon, chant I, p. 6.

* Ibid., p. 9. ,

48ï SCARRON (PAUL).

Depüis peu leur avoit fait faire 1 .

Obligé de passer la nuit sur la terre, Mercure la passera au haut d’un arbre, dé peur des voleurs 1 -, il n’obtiendra des géants , pouf toute réponse à ses discours, que le refrain d’une chanson populaire 3, et la menace de quelques soufflets. La guerre se déclare, et Jupiter demande au Soleil de lui vendre des exhalaisons pour faire des foudres :

Le soleil dit qu’il en avoit ,

• Mais que déjà l’on lui devoit

D’argent une somme assez bonne,

Qu’au ciel on ne payoit personne K.

Il se plaint de ce que ses dernières fournitures n’ont été employées

Qu’à faire pétards et fusées 8.

Cependant il ne refuse pas son aide. Jupiter paraîtau combat, à cheval sur son aiglë et

Un grand tonnerre à son côté 6.

Mars passe son temps à prendre du tabac et boire de la bière :

Et de vouloir l'en empêcher C’étoit vouloir un sourd prêcher,

.. Car il n’étoit pas amiable,

Ains juroit Dieu comme un vrai diable7

1 Typhon, chant I, p. 12.

t Ibid., chant II, p. 16.

3 Ibid., chant I, p. IL.

* Ibid., chant II, p. 21 .

» Ibid.

« Ibid, chant III, p. 31.

7 Ibid, chant I, p. 8. i

SCARRON (PAUL)

Jupiter de son côté donne à Vénus tous les noms qu’elle mérite1, et le ton des autres dieux répond à celui du plus puissant de tous. En un mot, c’est l’Olympe travesti en une famille bourgeoise.

Rien ne convenait donc moins à la tournure de l’esprit de Scarron que le sujet qu’il avait choisi; entièrement dépourvu de cette imagination qui se représente avec force le bizarre et l’extraordinaire, et doué au contraire de celle qui saisit vivement tous les détails d’une vérité commune et triviale, il a surchargé de détails semblables des personnages que la situation dans laquelle il les a pris destinait plutôt à nous surprendre par la singularité de leurs allures. Ce n’était pas trop là peine de noue offrir des dieux et des géants pour les faire constamment agir comme des hommes ordinaires, sans ramener au moins quelquefois notre imagination sur cette merveilleuse grandeur de leur nature, si propre à faire ressortir la petitesse de leurs intérêts et de leurs actions. Jupiter déguisé en Cassandre pourrait nous paraître plaisant si le Cassandre, toujours présent à nos yeux, ne nous faisait toujours oublier le Jupiler.

Aussi, d’après la nature du talent de Scarron , l’idée du Virgile travesti était-elle infiniment plus heureuse que celle de Typhon i Elle put lui être fournie par

1 Typhon, chant I, p. 8.

SCARRON (PAUL)

l’Eneide travestita de Giovan Battista Lalli, poète italien, presque son contemporain *; « mais au titre près, « dit Ménage, rien n’est moins ressemblant que l'ouct vrage françois et l’ouvrage italien *, » le choix d’un sujet pareil n’était assurément pas difficile ; mais il convenait très-bien à Scarron. Ici il n’avait point à créer des personnages élevés, pour les rendre ensuite bouffons et ridicules. Il trouvait de beaux vers tout faits à parodier, des souvenirs imposants à charger de détails risibles, des figures nobles à travestir , partout un contraste naturellement établi entre son sujet et la manière dont il était disposé à le traiter; partout Virgile faisait les frais de moitié avec lui. Nous pourrions rire de voir un homme qui, en déménageant sa maison qui brûle, passe, l’une sur l’autre, pour ne rien perdre,

Six chemises, dont son pourpoiut Fut trop juste de plus d’un point *,

et charge prudemment son fils d’emporter « lesmouchettes;» mais ce soin de ménage, attribué au fils de Vénus, à l’amant de Didon, ce détail raconté par un roi à une reine sur un événement tel que le sac de Troie, acquièrent une valeur comique que ne leur donneraient pas un sujet et des personnages moins relevés. Le souvenir que nous conservons du désespoir et des imprécations

i Lalli mourut en 1637.

1 Menagidna, t. I, p. 188.

* Virgile travesti, 1. Il, t. IV des OEuvres, p. 223.

SCARRON (PAUL)

de Didon nous fait paraître plus plaisant, dans le Virgile travesti, le genre des injures dont elle fait choix pour en accabler Énée, qu’elle finit par appeler « Suisse, » et qu’elle menace de poursuivre après sa mort,

Pour lui faire partout hou, hou *.

Tout ce que le Virgile travesti présente de piquant est dû à ce genre de contraste, à ce tour particulier de l’imagination de Scanron que j’ai déjà remarqué dans le Typhon, et qui ne lui montre jamais les objets que sous les formes les plus communes et avec les détails les plus familiers de la vie ordinaire. A ses yeux le merveilleux disparaît, l’extraordinaire s’elface pour faire place à ce qu’il voit tous les jours ; il ne sait point ajouter au monstrueux ce qui pourrait le rendre grotesque ; ainsi ses Harpies avec

Leurs pattes en chapon rôti,

Leur ner long, leur ventre aplati *,

n’offrent pas de figures plus étranges que celles deVirgile; maisen mangeantet en gâtantle dîner des Troyens, elles se mettent à chanter des « chansons à boire *, » et les Harpies , représentées comme des ivrognes au cabaret, deviennent quelque chose de très-plaisant.

Une sorte de naturel enfantin se mêle aux actions et « -

‘ Virgile travesti, L. IV, t. IV, p. 347.

* L. III, t. IV, p. 257.

8 Ibid. Page 258.

SCARRON (PAUL)

aux sentiments de tous ses personnages; ainsi lorsqu’Énée, au milieu de Troie en flammes, veut venger sur Hélène les maux de son pays, en lui ôtant pour jamais

La peine de se plus moucher,

Vénus, sa mère, lui apparaissant tout à coup, l’arrête • , d’un grand coup sur les doigts ;

Ce coup (dit-il) dont ma main fut cinglée,

* Et dont j’eus l’âme un peu troublée,

Me fit dire, en quoi j’eus grand tort,

Certain mot qui l’offensa fort.

Elle me dit, rouge au visage :

« Vraiment je vous croyois plus sage;

Fi, fi, je ne vous aime plus. »

— Je suis de quatre doigts perclus.

Lui dis-je ; et qui diable ne jure Alors qu’on reçoit telle injure ?

• — Eh bien, ne jurez donc jaitiais,

Dit-elle. — Je vous le promets.

Lui dis-je, et trêve de houssine,

Car il n’est divin, ni divine

À qui, s'il m’en faisoit autant,

Je ne le rendisse à l'instant L »

Quelquefois c’est l’auteur lui-même dont les sentiments s’expriment avec une naïveté originale; ainsi, après

avoir décrit l’enlèvement de Ganymède, et le chien du

• jeune homme qui aboie inutilement contre le ravisseur, il s’écrie dans un mouvement de vertueuse indignation :

. ‘ \irg. trav. L, II, t. IV, p. 214.

SCARRON (PAUL,)

Que le chien de Jean de Nivelle Auprès de ce mâtin de bien Est un abominable chien » !

Mais qu’il parle au nom de ses personnages ou en son propre nom, les idées les plus familières aux. habitudes de sa propre vie sont toujours celles que Scarrop met en avant. Sa Sibylle, pour apaiser Caron indigné de ce qu’un vivant veut entrer dans sa barque, lui détaille les qualités d’Énpe,

Point Mazarin, fort honnête homme ».

Enée, désespéré de voir brûler ses vaisseaux, demande à JupiteF un peu de cette pluie qp’il verse quelquefois en si grande abondance,

Alors qu’on s’en passeroitbien,

Qu'un chapeau neuf ne dure riep *.

Nul ne sait mieux que Scarron apercevoir, dans un événement, toutes les petites circonstances qui peuvent en faire partie ; ainsi lorsque Énée, malgré les avis de la Sibylle, a tiré son épée pour écarter les ombres qui voltigent autour de lui à l’entrée des Enfers, le poète ne manquera pas de le faire tomber le nez en terre, entraîné par la force du coup qu’il a voulu asséner à une Gorgone dont le corps fantastique rie lui oppose

1 Virg. trav. L. V, t. V, p. 31.

'Ibid. L. VI, t. V, p. 125.

8 Ibid. L. V, t. V, p. GO.

aucune résistance *; il s’étendra ensuite sur l’humeur d’Énée,

Jurant en chartier embourbé,

et sur la politesse avec laquelle la Sibylle lui présente la main pour le relever. Ses peintures, par les détails t dont il les compose, auront toujours une sorte dé vérité triviale, propre à rendre plus sensible et plus piquante l’application qu’il en fait à des objets relevés. Mais cette vérité ne sera pas toujours bien intéressante ; ces détails ne seront pas toujours dignes d’arrêter l’attention, ou

capables d’exciter le rire. Scarron nous apprendra, par exemple, qu’Énée voulant honorer de quelques coups d’encensoir l’ombre de son père qui l’est venu visiter, fait tout cheoir par malheur,

Et remplit sa chambre de braise,

Ayant donné contre une chaise *;

circonstance qui peut ne pas manquer de vérité, mais qui n’a rien de plaisant. Et les circonstances de ce genre ne seront pas rares dans les ouvrages de Scarron ; il ne repoussera jamais les détails insignifiants qui pourront se présenter à son esprit ; il délaiera sans mesure des réflexions sans sel, dans une série de vers sans couleur, plus prosaïques, si l’on peut le dire, qu’il ne serait permis à la prose del’être. Des expressions plus souvent triviales qu’originales frapperont, par leur contraste

» Vtrg. trav. L. VI, t. V', p. \\1.

* Ibid. L. V, t. V, p. 71.

SCARRON (PAUL)

avec l’objet qu’elles rappellent, plutôt que par leur convenance avec l’image que le poëte veut rendre; enfinsa gaieté , rarement indécente , rappellera trop souvent cette polissonnerie d’écolier inaccessible au dégoût et qui ne s’embarrasse jamais de celui qu’elle peut causer. De là vient que le Virgile travesti, dont quelques endroits méritent d’être cités comme modèles d’une gaieté vraiment originale, ne peut être lu un quart d’heure de suite, et que tout ce qui en reste dans la mémoire se borne à quelques vers et à l’idée d’une bouffonnerie plus souvent fatigante qu'amusante.

11 n’en est pas ainsi du Roman Comique. « Le Roman « Comique de Scarron, dit Segrais, n’a pas un objet « relevé, je le lui ai dit à lui-même; il s’amuse à criti- « quer les actions de quelque comédiens, cela est trop « bas1.» On ignore ce que répondit Scarron; probablement il défendit son ouvrage, et probablement encore ce ne fut pas par les meilleures raisons; ce sont rarement celles-là que trouve un auteur. Il en avait cependant d’excellentes à donner , mais Segrais n’était peut-être pas capable de les entendre; à cette époque où la critique n’existait pas encore, où nulle règle de goût n’avait encore été solidement établie parla raison, véritable fondement du goût, chacun jugeait selon la tournure de son esprit, et rejetait absolument ce qu’il

i Segraisiana, p. 194.

SCARRON (PAUL)

ne savait pas sentir. Segrais, dont l’imagination s’était promenée toute sa vie entre les bergeries et les romans de cour, devait être peu sensible à cette vérité naïve qui 6e présente dénuée des agréments d’une toilette au ' moins soignée. Cependant,

S’il n’est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux *, ^

à plus forte raison l’art saura bien accommoder à notre délicatesse des sujets dont l’unique défaut est de s’éloigner un peu des idées d’élégance auxquelles nous sommes accoutumés.

Les principaux personnages du roman de Scarron ne sont point vils, quoiqu’il ne lésait pasfaitstous honnêtes. Dès l’entrée delà ville du Mans où va se passer la scène, au milieu delà grotesque peinture d’une troupe de pauvres comédiens de campagne en déshabillé, l’auteursait déjà nous donner une idée favorable de son héros, le comédien Destin, «jeune homme aussi pauvre d’habits que riche de mine *, » et dont l’accoutrement un peu irrégulier ne détruit pas l’impression qu’ont produite ces premières paroles de l’auteur. Elle est entretenue et fortifiée par la conduite de ce jeune homme luimême, dont les nobles sentiments, dans un état inférieur et peu honorable, sont expliqués par l’éducation qu’il a

1 Art poétique.

> Roman Comique, t. I, p. 8, éd. d’Amsterdam.

SCARRON (PAULJ.

reçue et par la nécessité qui l’a contraint au parti qu’il a pris. La décence que conservent ses compagnes L’Étoile, Angélique, La Caverne, qualité rare dans des comédiennes ambulantes, a. cependant ici la vraisemblance que peut exiger un roman qui n’a pas pour premier objet de nous occuper de la vertu et des sentiments de ses héroïnes. Cette décence se maintient au milieu des scènes de toute espèce auxquelles donne lieu le passage de la troupe, dont les aventures, dans la ville du Mans et lieux circonvoisins, font le sujet du Roman Comique. Quelques personnages inférieurs à ceux-ci, du moins pour les sentiments, se chargent de la partie plaisante de ces aventures, et laissent ainsi aux personnages principaux une dignité dont leur profession et l’équipage dans lequel on les présente semblaient d’abord les dispenser.

On pourrait demander à Segrais en quoi cette profession et cet équipage lui paraissent blesser les convenances du roman, pourquoi le roman plus que la comédie serait privé du droit de traiter des sujets peu relevés, et en quoi les actions de quelques comédiens seraient plus basses que les querelles de ménage d’un bûcheron et de sa femme *, les fourberies de quelques valets, les flatteries d’une intrigante qui veut arracher de l’argent à un avare, etc.*. Partout où le talent se

» Voyez le Médecin malgré lui.

Voyez les Fourberies de Seapin, l’Avare, etc.

8CARR0N <PAUL)

trouve à sa place, le sujet est bien choisi; et nulle part le talent de Scarron ne pouvait se trouver mieux placé que dans le sujet du Roman Comique ; nulle part aussi l’effet n’en est si complet. Ce ne sont point ici des personnages que, pour exciter notre gaieté, on nous présente défigurés d’une manière bizarre; ce sont des personnages qui se montrent sous les formes naturelles de leur condition, de leur situation, de leur caractère; ils sont risibles parce qu’ils sont ridicules, et non parce qu’on s’efforce de les rendre tels. Le plaisant sort du fond des choses mêmes. Il y a quelque chose de vraiment original dans le caractère de ce La Rancune, misanthrope, envieux, vain et fripon, et à qui cependant son imperturbable sang-froid donne une sorte de supériorité et de considération. La figure de Ragotin se montre toujours la même, et toujours aussi plaisante, dans les diverses aventures où l’engagent sa sottise et son amour. Les scènes où paraissent ces divers acteurs sont variées; les peintures sont vives, animées, frappantes; enfin si le Roman Comique n’offre pas cette force d’observation, ce fonds de vérité philosophique qui place Gil-Blas au premier rang des productions de ce genre, on y trouve du moins une grande fidélité à reproduire des formes extérieures et risibles, le talent de les assembler et de les peindre, une imagination féconde dans l’invention des détails, un choix de circonstances et une mesure de plaisanterie qu’on n’est

SCARRON (PAUL)

peut-être pas accoutumé à attendre de l’auteur ; en un mot, les qualités qui doivent faire regarder ce livre, non comme un ouvrage burlesque, mais, selon son titre, comme un ouvrage réellement comique.

Je ne parlerai point des comédies de Scarron, ouvrages malheureux que des intrigues compliquées sans inlérêt, une folie triviale sans naturel et burlesque sans gaieté, ont laissé retomber dans l’oubli dont ils sont dignes. Si l’un des Jodelels et Dom Japhet d’Arménie ont quelquefois reparu de notre temps, ce n’a pu être qu’à l’aide du talent de quelque acteur habile à recharger encore ces ignobles caricatures, et à déguiser, par l’excès du grotesque, l’excès de la platitude. Quelques-unes des Nouvelles de Scarron, quelques-unes de ses Dédicaces, ses Lettres, ses Factum, un très-petit nombre de très-petites pièces de vers, voilà où l’on peut chercher encore l’originalité piquante de cet esprit et de ce caractère dont l’accord singulier a valu à Scarron une réputation supérieure de son temps à celle que méritaient ses ouvrages, et tombée aujourd’hui au-dessous de ce qu’aurait pu mériter son talent si, moins gâté par le goût de l’époque où il vivait et par la facilité du genre où il obtenait de brillants succès, il eût été forcé de cultiver un peu plus les dons naturels qu’il avait reçus en partage.

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