LE NŒUD
Tout, au début, semblait favoriser l'amour de Rodrigue et de Chimène ; leur bonheur prochain paraissait assuré : une brusque péripétie va le détruire. Le comte paraît avec don Diègue :dans ses paroles hautaines on sent gronder l'orage. Il se croit outragé par le choix de don Fernand : il se venge en outrageant à son tour celui qu'on lui a préféré. L'affront qu'il fait à don Diègue forme le nœud de la pièce. Non seulement les deux pères sont désormais brouillés, mais Rodrigue est appelé à venger l'honneur du sien, — et dans le duel il tuera le père de Chimène.
La pièce qui s'ouvrait, ainsi qu'une comédie, par l'annonce d'un mariage prochain, tourne aussitôt au tragique. L'action devient entraînante. La situation est des plus dramatiques. Elle se prolonge quelque temps : le nœud de la pièce n'est complètement formé que lorsqu'on apprend l'issue du duel : dans l'intervalle, on reste en suspens ; on peut même se demander assez longtemps si ce duel aura lieu. On voit bien Rodrigue
prendre son parti en homme de cœur, on le voit bien provoquer le comte et sortir avec lui ; mais d'autre part on assiste aux efforts du roi, aux tentatives de llnfante pour prévenir les suites de l'offense. Le roi intervient : il fait demander au comte une réparation, et, sur son refus, il ordonne de l'arrêter; l'Infante, de son côté, parle de retenir Rodrigue dans le palais, et d'en faire son prisonnier jusqu'à ce qu'un accommodement ait terminé l'affaire. — Et au milieu de tout cela le poète nous montre les angoisses de Chimène qui voit se préparer, sans pouvoir l'empêcher, l'écroulement de son bonheur. —On voit combien cette suite de scènes est habilement ménagée pour faire croître l'intérêt et tenir notre curiosité en suspens. Enfin la nouvelle est annoncée. L'Infante avait songé trop tard à s'assurer de la personne de Rodrigue, le roi s'y était pris trop tard pour ordonner d'arrêter le comte : la rencontre a eu lieu, Rodrigue a tué le père de Chimène.
LE DEVELOPPEMENT DE L'ACTION
En quoi va consister, dès lors, le développement de l'action? Et d'où résultera le progrès de l'intérêt dramatique ?
Il y a d'abord l'intérêt général qui naît du malheur de deux amants. Rodrigue et Chimène s'aimaient, ils semblaient être à la veille d'être unis : c'était là l'exposition, — une catastrophe est venue les séparer : c'est le nœud de la pièce ; — quelle attitude vont-ils avoir maintenant l'un en face de l'autre ? Resteront-ils divisés pour jamais ? C'est le sujet que développe le reste du drame. Le rapprochement parait d'abord impossible, car il y a désormais du sang entre les deux amants ; mais les événements vont se dérouler de telle sorte que Ton sera bientôt assez disposé à oublier l'obstacle qui d'abord les séparait.
Cet intérêt qui s'attache également au sort des deux amants
LE DÉVELOPPEMENT DE l'àCTION 9
k cause de leur amour même, se complique d'un élément d'intérêt particulier à chacun d'eux. Il y a pour Rodrigue un péril d'ordre matériel : Chimène demande sa mort ; sa vie est en danger. La victoire qu'il remporte sur les Maures semble le tirer de ce péril, puisqu'elle l'acquitte d'avance aux jeux du roi; mais il y retombe aussitôt,puisqu'il risque d'avoir à combattre toute la série des chevaliers que Chimène pour* rait trouver comme champions. Le roi, cependant, limite l'épreuve à un combat unique, et Rodrigue, vainqueur de don Sanche, est décidément sorti du péril qui était résulté pour lui de son duel avec le comte.
Mais ce péril de Rodrigue est loin de faire l'intérêt principal de la pièce. Ce n'est pas qu'il doive paraître trop peu sérieux. Le roi sans doute doit tenir compte à Rodrigue de la nécessité où il s'est trouvé de venger l'honneur de son père, mais Rodrigue n'en tombe pas moins sous le coup de lois qui punissent le duel ; le comte a eu le tort d'être l'offenseur, mais Rodrigue a eu le tort de ne pas attendre de la seule intervention du roi la satisfaction due à son père. — Ces lois contre le duel, Corneille les suppose dans sa pièce, sans les mentionner explicitement ; ses contemporains n'avaient pas besoin, pour y croire, que l'on y insistât beaucoup : Richelieu se chargeait de les rendre présentes à leur esprit, et ils étaient tout disposés à en admettre de semblables au temps du roi don Fernand. — Le péril de Rodrigue est donc réel, mais il ne se prolonge pas bien longtemps : Rodrigue en est tiré par sa victoire sur les Maures, le roi ne punira pas un serviteur si précieux de l'Etat. — Il est vrai que Rodrigue a ensuite à combattre le champion choisi par Chimène ; mais don Sanche n'est pas pour lui un adversaire redoutable : on sent bien que Rodrigue ne serait vaincu par don Sanche que s'il renonçait d'avance à se défendre.
Le péril où se trouve engagée Chimène est bien plus intéressant. C'est un péril d'ordre purement moral. Il s'agit de savoir sî,aimantRodrigue,Chimène ne faiblira pas dans l'accomplissement du devoir que lui impose la mort de son père ; si
elle aura le courage de poursuivre le meurtrier ; si, au contraire, se voyant, après le combat contre don Sanche, mise eh demeure de l'épouser, elle ne cédera pas à une tentation si douce pour son amour. Autrement dit, le péril, pour Chimène, c'est la lutte, dans son cœur, entre son devoir et sa passion ; et les mêmes incidents qui tirent Rodrigue de son péril matériel, c'est-à-dire sa victoire sur les Maures, sa victoire sur don Sanche, ont pour effet d'aggraver et de rendre de plus en plus dramatique le péril moral de Chimène, parce qu'ils doivent rendre d'autant plus forte pour elle la tentation de renoncer à sa vengeance et de laisser enfin triompher son amour. — C'est de Chimène, d'ailleurs, que vient pour Rodrigue, après la mort du comte, la continuité, c'est-à-dire l'unité de péril, puisque c'est elle qui lui donne don Sanche à combattre, après que la victoire sur les Maures l'a mis, devant le roi, à l'abri des poursuites de Chimène.
Ainsi le sujet du Cid, dans ce qu'il a de plus général et, pour ainsi dire, d'extérieur, c'est le malheur de deux amants séparés par la querelle de leurs pères ; dans ce qu'il a de plus intime et aussi de plus poignant, c'est une action morale, c'est la lutte du devoir et de l'amour. Et ces deux aspects du sujet se font valoir l'un par l'autre, car nous nous intéressons d'autant plus au malheur des deux amants que nous les admirons davantage en les voyant sacrifier l'un après l'autre, Rodrigue d'abord, Chimène ensuite, leur passion à leur devoir.
Deux éléments secondaires s'ajoutent à cette action principale pour servir à son développement : l'intervention des Maures, et l'amour de don Sanche pour Chimène.
L'intervention des Maures est un épisode (ij sans lien logique avec l'action principale. Il n'est pas question d'eux avant
(1) Dans l'un dos deux sens indiqués par Corneille (Discoure sur le poème dramatique), c'est-à-dire « action particulière d'un acteur principal, etc. »
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le second acte, il n'en est plus question après le quatrième (i). Ils paraissent juste au moment où Rodrigue a besoin de remporter sur eux une éclatante victoire : ils arrivent donc dans la pièce comme un hasard opportun; mais ils se présentent et se font battre si à propos, qu'on ne songe guère à cbicaner le poète sur cette trop merveilleuse coïncidence. Le mouvement du drame, qui nous entraîne et nous captive, nous la fait accepter facilement. En réalité, ce n'est là qu'un épisode indépendant de Faction principale et qui vient s'y greffer d'une manière tout accidentelle. Il n'y est rattaché que par ses résultats, mais non dans son principe même.
L'autre épisode est ménagé avec plus d'art. Corneille avait besoin d'un champion à opposer au Gid. Il aurait pu se contenter d'eu susciter un quelconque, au moment voulu, de môme qu'il fait apparaître les Maures à l'heure précise où la pièce a besoin d'eux. Encore la part laissée au hasard eûtelle été ici fort réduite, car le champion n'eût apparu que sur un appel de Ghimène, tandis que Rodrigue n'était pas libre de faire venir les Maures et ne songeait même pas à les désirer. — En réalité, don Sanche ne surgit point du tout d'une manière inattendue. Sans nous avoir occupé de sa personne plus qu'il ne convenait, il nous a été présenté dès le début de la pièce (2) comme un amoureux de Chimène. On l'a vu, au second acte (3), heureux de la querelle qui doit nuire à son rival, prendre hardiment devant le roi la défense du comte rebelle, et se déclarer prêt à répondre pour lui, les armes à la main, contre don Diègue et contre les siens. On l'a vu enfin, dès le troisième acte (4), se faire accepter de Ghimène comme son chevalier, pour le cas où elle viendrait à se lasser des lenteurs probables de la justice royale. — Ici, tout est bien préparé : tout a été combiné pour conserver à l'action un développement logique et régulier, exempt de coïncidences fortuites.
{i) Sauf dans quelques vers du dénouement, prononces par le roi.