‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 127 sur 134 · LA COMEDIE DE CARACTERE EN GERME DANS · texte numérisé non relu

LA COMEDIE DE CARACTERE EN GERME DANS

Le Menteur est une comédie d'intrigue dans laquelle déjà la comédie de caractère commence à se dégager.

Dorante n'est pas seulement un personnage quelconque chargé de nous amuser par la série de ses mensonges : il a un caractère vivant et bien soutenu auquel se rattache d'une manière naturelle son rôle de menteur. Et il n'est pas le seul dans la pièce à nous offrir un caractère : à côté de lui, Géronte, chez qui la bonté affectueuse du père s'allie avec la sévère dignité du gentilhomme, est, lui aussi, une figure intéressante. N'y a-t-il pas, encore, l'esquisse, tout au moins, d'un caractère dans le personnage de Clarice, dans ce rôle de jeune fille pratique, cherchant avant tout la solution d'un prompt mariage ?

La peinture des caractères tient donc une certaine place dans cette comédie : et cela seul la distingue assez fortement des comédies antérieures de Corneille, qui contiennent parfois d'assez délicates analyses de sentiments et qui par endroits font entrevoir la comédie de mœurs, mais où Ton ne saurait dire que la comédie de caractère apparaisse même en germe.

La comédie du Menteur est faite en quelque sorte du

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mélange de dewç sujets distincts, dont chacun pouvait être traité isolément : d'une part une intrigue résultant d'une méprise, — d'autre part, lq développement d'un caractère comme celui de Dorante. — L'action dans laquelle sont encadrés les mensonges de Dorante est fondée sur un quiproquo, tout à fait indépendant de ces mensonges, et qui pourrait sans eux donner lieu à une intrigue comique. — Réciproquement, on peut concevoir une manière plus simple et plus franche de mettre en scène un personnage vaniteux et menteur comme Dorante, sans l'engager dans les complications qui résultent d'une méprise où ses mensonges ne sont pour rien (1) : un Molière ne cherche pas de tels imbroglios pour mettre en scène un caractère fortement conçu. — Du moins les deux sujets, étrangers l'un à l'autre en principe, s,e trouvent-ils en fait, dans la pièce, assez heureusement unis dans leur développement. Les mensonges de Dorante contribuent, tout au moins indirectement, à prolonger l'im* broglioqui résulte d'abord d'une simple méprise : car la scène du rendez-vous nocturne, au troisième acte, amènerait sans doute quelque éclaircissement, si Clarice n'avait de bonnes raisons pour ne voir que de nouvelles impostures dans les affirmations les plus sincères de Dorante ; Lucrèce, ensuite, n'aurait guère de motifs pour garder vis-à-vis de Dorante toutes les précautions qui font durer encore la méprise (2), si elle n'avait lieu, tout en l'aimant, de se défier de lui à cause de ses fourberies antérieures. On peut donc dire que l'action avec son développement résulte dans une certaine mesure du caractère même de Dorante, Jbien qu'elle en paraisse tout d'abord à peu près indépendante : et c'est justement cette subordination, quoique assez tardive (3), de l'intrigue par

(1) Par exemple, on peut supposer Dorante mentant à ftérorite pour écarter la menace d'un mariage qui lui déplaît, — indépendamment de toute erreur sur le nom de la personne qu'il aime.

(2j Si, par exemple, elle se faisait voir, seule et sans Clarice, à Dorante à partir du IV e acte, l'imbroglio se dénouerait probablement aussitôt.

<3) A partir de III, 5.

rapport au caractère principal, qui, tout en donnant à la pièce une plus forte et plus complète unité, annonce, de loin encore, dans le Menteur, la comédie de caractère telle que la concevra Molière.

Néanmoins,, à prendre la pièce dans son ensemble, le Menr teun<. reste encore, avant tout, une comédie d'intrigue, <m, pour mieux dire, de fantaisie. — La fantaisie, elle n'est pas seulement dans l'imbroglio prolongé qui sert de cadre à l'action, et dans les situations comiques qui en résultent, elle est encore dans le développement même du caractère de Dorante, dans l'audace un peu exagérée de quelques-unes des histoires imaginées par lui. Il y a en somme, dans le Menteur, plus de fantaisie que d'observation vraie ; et c'est pour cela que le Menteur reste encore loin des chefs-d'œuvre de Molière. L'étude des caractères, d'ailleurs, est encore dans le Menteur assez superficielle : elle n'y a pas encore un degré suffisant de profondeur et de généralité. Le Menteur est une pièce à peu près de même nature que YEtourdi dans l'œuvre de Molière, bien que Dorante ait un caractère plus marqué et plus personnel que Lélie ; et, si l'on voulait trouver dans l'œuvre de Corneille quelques scènes qui soient dignes de Molière par l'observation forte et vraie de la réalité, ce ne serait pas dans cette comédie du Menteur, ce serait plutôt dans une tragédie, dans Nicomêde, qu'il faudrait les cher* cher : deux ou trois scènes où paraît Prusias, dans une pièce que Corneille ne doit qu'à lui-même, font encore mieux songer à l'auteur du Tartuffe que toutes celles que Corneille imitait de l'Espagnol Alarcon.

Tel qu'il est, le Menteur reste une pièce amusante, et c'est déjà beaucoup pour une comédie. Par la bonne humeur et la gatté qui s'y trouvent répandues d'un bout à l'autre, par le défaut de scrupules et la sécheresse de cœur que l'auteur attribue au principal personnage, tout en voulant cependant

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nous le rendre sympathique, — par l'immoralité de l'impression finale, qui subsiste en dépit de Géronte et de ses nobles remontrances , si légèrement écoutées par Dorante, et si vite oubliées par Géronte lui-même, — par l'absence enfin de cette portée philosophique qu'offrent habituellement les grandes comédies de Molière, — le Menteur semble plutôt rejoindre, par delà l'œuvre de Molière, la comédie de Regnard. Si le rire toutefois n'y a pas la môme franchise que chez Regnard, c'est que l'intrigue y est par moments d'une complication un peu pénible, et Corneille, surtout dans les endroits où il s'écarte du modèle espagnol, n'a pas toujours, pour la conduire, la légèreté de main qui distingue l'auteur du Légataire universel.

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