CHAPITRE VI
La tension, la puissance de la volonté, voilà le point de vue d'où Corneille regarde l'âme humaine. Tout chez lui s'ordonne par rapport à cet objet. Sa tragédie est par là comme éclairée d'un jour d'atelier : les personnages sont inégalement enveloppés de lumière ou baignés d'ombre; mais le jour vient d'un seul côté. Les caractères se dégradent de la force qui peut tout à la faiblesse qui n'ose rien, de la molle bonté à la malice énergique.- Héros des chefsd'œuvre, mannequins des œuvres séniles, tous ont le même geste et la même parole.
Je suis maître de moi comme de l'univers : Je le suis, je veux l'être.
(Auguste, dans Cinna.) ... Sur mes passions ma raison souveraine.
(Pauline, dans Polyeucte.) Je le ferais encor si j'avais à le faire.
(Le Cid et Polyeucte.) Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.
(Le vieil Horace.)
Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir?
(Aristie, dans Sertorius.) ... Je suis fort peu de chose, Mais enfin de mon cœur moi-même je dispose.
(Dircé, dans Œdipe.) Mais je sais ne vouloir que ce qui m'est possible, Quand je ne puis ce que je veux.
(Ag'latide, dans Agcsilas.)
Un roi né pour l'éclat des grandes actions Dompte jusqu'à ses passions, Et ne se croit point roi, s'il ne fait sur lui-même Le plus illustre essai de son pouvoir suprême.
(Agésilas.)
Ce misérable Œdipe, où Corneille a surabondamment prouvé combien toute la poésie tragique des Grecs échappait à son intelligence, n'est qu'une protestation de la volonté contre la fatalité. Thésée nie la prédestination, la nécessité fatale du crime et du vice, affirme la souveraineté du libre arbitre.
Quoi ? la nécessité des vertus et des vices D'un astre inapérieux doit suivre les caprices?... L'àme est donc toute esclave : une loi souveraine Vers le bien ou le m^al incessamment l'entraîne : Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime.... De toute la vertu sur la terre épandue, Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due. Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire. Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.
{Œdipe, III, 5.)
Sur cette idée se fait la distinction des caractères dans la tragédie de Corneille. Il y a trois catégories dans l'ordre de la volonté : les généreux, les scélérats, les faibles. Les généreux sont ceux qui ont le' pouvoir d'aller au bien que leur raison éclairée leur révèle; ils ont la volonté forte et une connaissance vraie : c'est le Cid, Polyeucte, Cornélie, Nicomède, Sertorius, Suréna. Les scélérats sont ceux qui font énergiquement le mal que leur raison égarée leur propose comme bien; ils ont la volonté forte et une connaissance fausse : tels sont Cléopâtre, Attila, tel ce Phocas, qui voudrait vouloir, et à qui manque, non la puissance, mais le motif de se résoudre; c'est la pire misère qu'un esprit plein de ténèbres avec une volonté sans défaillance : avoir l'arme en main et ne pas voir où est l'ennemi. Enfin les faibles : et vraiment il n'y a pas ici à distinguer ceux qui ont ou n'ont pas une connaissance vraie, ceux qui ont bonne ou mauvaise volonté. Car, où la volonté n'est pas, elle ne saurait être ceci ou cela. Ils sont faibles : qu'importe que leur visage regarde du côté du mal ou du côté du bien, si leurs pieds ne les en rapprochent jamais? Ils ont l'âme molle, serve de la passion, de l'égoïsme, des circonstances; une connaissance confuse et contradictoire, séduite de mille objets, sans s'attacher à pas un. Ils veulent bien faire et font le mal; ils sont tentés du mal et s'y laissent traîner. Tels sont : Félix, Prusias, Ptolomée, Valens, Perpenna : tel, à sa façon, ce Cinna, si mobile, si médiocre, âme de chambellan dans un emploi de lirulus. Dans toute l'œuvre de Corneille, les caractères se diversifient selon la variation de ces deux
éléments: volonté et connaissance, et selon la proportion de leurs mélanges. Les troubles de la volonté sont souvent des incertitudes de l'esprit qui ne voit pas le vrai; ses égarements sont des erreurs de l'esprit, qui croit voir et voit mal. La pire bassesse est de n'avoir ni fermeté de volonté ni clarté de connaissance. La perfection héroïque est d'avoir la connaissance claire et la volonté ferme : quand l'âme voit le bien sans une obscurité et marche au bien sans une défaillance.
Quel sera donc le rôle des passions? et leur restet-il une place? Elles s'adjoignent ou s'opposent à la volonté, confirment ou troublent la connaissance. Le théâtre de Corneille est plein de héros appliqués à servir leur passion de toute leur volonté, comme leur raison est appliquée à la légitimer. Ainsi Cléopâtre, dans son ambition effrénée, Horace, dans son patriotisme intraitable, Polyeucte, dans sa dévotion enthousiaste, nous offrent trois types de « passionnésvolontaires », si l'on peut ainsi parler, qui se font une maxime de suivre l'objet dont le désir les attire : la même façon d'agir fait une scélérate, un brutal et un saint.
D'autres combattent leur passion : elle est l'obstacle qui les sépare de l'idéal héroïque : elle produit un conflit intérieur, un déchirement douloureux. Mais ces luttes sont brèves : autrement ils ne seraient pas des forts. Au premier combat, le Cid a triomphé de l'amour. Dès la première victoire que Polyeucte gagne sur son affection conjugale, on sent qu'il ne peut plus être vaincu. Chez tous, il semble que la sensibilité soit bridée, et l'on se demande moins qui
l'emportera, de la passion ou de la volonté, que l'on n'examine à quels motifs la volonté donnera son concours : de quelque côté qu'elle aille, elle ira par un libre consentement.
Même, de bonne heure, cette question ne se pose plus, et les luttes intérieures disparaissent : le héros cornélien s'est unifié. Rien au dedans ne le trouble, et c'est par là qu'il est invulnérable : le mal, le malheur peuvent l'assaillir du dehors, ils ne trouvent plus d'allié dans son cœur. Nulle faiblesse ne leur donne accès : rien ne peut le faire faillir ni défaillir. Cette impassibilité, qui tourne en impeccabilité, est atteinte dans Nicomède : à partir de ce moment, il n'y a plus chez les héros cornéliens d'obstacle intérieur; ils vont sans hésitation, sereinement, facilement à l'acte qu'ils choisissent; ils se sacrifient, ils meurent sans hésiter, sans sourciller.
Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs.
La passion en eux est réduite; la volonté en dispose, ou la supprime.
On voit par là que Corneille juge et peint les passions par rapport à la volonté. Il ne les condamne pas en elles-mêmes : il dirait volontiers comme Descartes : « Les passions sont toutes bonnes de leur nature, et nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages et leurs excès ». S'il ne peint pas ces mauvais usages et ces excès, ce n'est pas qu'il les ignore, ou qu'il ne sache pas les observer.
II a indiqué à l'occasion les points où Racine devait sonder la misère de l'âme humaine : il a dit en deux mots ce qu'on y devait trouver.
Lanson. — Corneille. "
Voltaire a le premier reconnu que quelques scènes de Pertharite contiennent le sujet d'Andromaque. Corneille, en effet, l'avait posé en son double aspect : l'état de la mère qui doit choisir entre la vie de son fils et sa fidélité au mari pleuré; l'état de l'amante trahie qui demande à un amoureux jusque-là rebuté la tête du rival préféré et infidèle. Corneille a vu cela, et l'ayant vu, il l'écarté : si c'est tragique, ce n'est pas sa tragédie. La mère, réduite à l'option cruelle qui déchire Andromaque, safi'ranchit d'un seul effort :
Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard.