CONCLUSION
ET VUE d'ensemble
La se'rie d'œuvres qui vient d'être passée en revue et commentée se répartit sur cinquante années, de 1825 à 1875. Ces cinquante années occupent exactement le milieu du xix® siècle, à égale dislance du xvni^, qui vit naîtrele peintre, et du xx^, où sa gloire rayonne parmi nous. La figure de Corot, unique dans son genre, appartient à la fois à deux mondes dillérents et personnifie deux tendances d'art en apparence contradictoires, partant inconciliables. Formé à l'école du paysage liistori(jue, il est demeuré, pendant une longue période, un des représentants les plus avérés de ses pratiques conventionnelles. Jamais il ne renia ce début dans les sentiers de la tradition. Un jour vint seulement 011 il se mit à y marcher avec plus de liberté que ses confrères. Grâce à cette indépendance d'allures, il trouvait moyen de rester fidèle à un;j esthétique en train de se démoder peu à peu autour de lui. On le voyait emprunter tour à tour à l'académisme ou au romantisme leurs sujets
l'avoris et on l'aire I;i siibslaïu'c de la [)oéliquo nouvelle improvisée par sa sensibilité avec une teclnii(jue personnelle et neuve. Lulh ou .Maolictli. Orphée ou sainl Sébastien sciN aient, l'un après l'autre, de ibènie à sa fantaisie. A l'heure où Courbet proférait, au nofu du réalisme, de puérils anathèmes contre les créatures sorties de l'imagination des poètes et bannissait ii la fois « petits anges » el« petits amours » du domaine pictural, ces douces fictions trouvaient asile dans les paysages de ce classique impénitent, habile à concilier le rêve et la réalité. Le monde où il invitait à évoluer les enfants des nymphes et les messagers du bon Dieu n'empruntait à la nature que ses grandes lignes d'ensemble; mais cette synthèse, loin d'atténuer la ressemblance, en accusait les traits. L'intensité de l'eflet résultait du sacrifice volontaire des détails. Mais, dans cette opération, le libre arbitre était contenu étroitement par le respect des formes naturelles et des valeurs résultant des lois immuables de la lumière. La forme et les valeurs, ce double fondement de son art, dont il prêchait l'importance à ses élèves, l'artiste en continuait sans cesse l'étude, durant toute la belle saison, avec une conscience qui ne faiblissait jamais. Sur nature, point d'artifices de stvle : la vérité toute nue s'imposait à son pinceau éternellement ingénu. Cependant, avec le temps, sa manière changeait progressivement. L'analyse un peu timide du début faisait place à une vue plus ample des choses et à une traduction conséquemment plus libre. Quelques touches, posées avec justesse et décision sur des frottis
légers et vaporeux, résumaient avec autorité un motif. La main faisait preuve d'une souplesse et d'une dextérité rares, fruits (lu long exercice. Et puis, la peinture du paysage avait subi, dans ses fins, depuis l'invention delà photographie, une évolulion dont il importe de tenir compte. Le paysagiste se trouvait désormais supplanté, comme le portraitiste l'était de son cùté, dans la partie purement documentaire de son rôle. 11 ne lui appartenait plus sans réserve de fixer l'aspect d'un lieu ou le souvenir d'un site (juelconque. Pour échapper à la concurrence de Tobjectif rival, il fallait donc aller plus loin que lui dans l'interprétation de la création inanimée, et s'attaquer à la subtilité des caprices atmosphériques. L'image ne suffisait plus, sans cette chose plus intime qui s'appelle « l'impression ». D'oii une transformation des moyens d'expression et la substitution d'une synthèse rapide à la lente analyse des objets à reproduire. Corot s'était peut-être laissé devancer dans cette voie par un plus jeune émule. Sa rencontre avec Daubigny et sa liaison avec ce fougueux amant de la nature, h l'heure où celui-ci élargissait sa technique dans ce sens, orienta son talent, déjà en pleine maturité, vers des horizons nouveaux. Les deux amis, emportés par un commun élan, voguaient vers leurs destinées suprêmes et, chacun à sa façon, s'acharnaient à décrire les plus délicates sensations lumineuses. Le vieux disciple de Bertin et d'Aligny ouvrait, de concert avec son cadet moins inféode aux traditions classiques, la voie oià une phalange appartenant aux générations nouvelles s'apprêtait à s'en-
gas^er résolunioni sur loiirs traces. Ils fondaiont en réalité i'imprcssio/inisme^ dont il faut saluer en eux les vrais et féconds pionniers. C'est avec raison (jue les chefs de l'école qui a poussé si loin depuis l'étude des jeux atmosphériques se sont réclamés de Corot comme de leur initiateur et de leur maître.
Cependant, à l'enconlre de Daubigny, qui s'enllamma d'enthousiasme pour les productions de ces novateurs, cet aîné, plus réservé, se refusait à reconnaître sa lignée en ces enfants terribles, dont les audaces ne laissaient pas de le troubler. S'il collabora en somme à une révolution artistique, ce fut sans le savoir et à son corps défendant. A l'apogée de sa carrière, il restait l'homme de ses débuts, fidèle au même idéal et incapable de rompre avec son passé. Aligny demeurait pour lui le dieu, à qui il avait voué un culte reconnaissant du jour oià, à Rome, celui-ci lui avait appris à serrer une forme le crayon à la main. En général, les grands créateurs ne brillent guère par Tesprit critique : celui-là n'échappait pas à la règle. Sa peinture seule l'intéressait; non celle d'autrui. Nulle considération professionnelle ne l'écartait d'un confrère, si médiocre fût-il, du moment qui! rencontraiten ce confrère un bon enfant et un aimable camarade. Pendant ses trois années d'apprentissage en Italie, sa bonhomie lui avait conquis autant d'amis qu'il avait rencontré de jeunes gens attelés à la même besogne que lui. Rentré en France, il resta fidèle aux liens contractés sur la terre étrangère. On se réunissait le soir, chez l'un ou chez l'autre. On eau-
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Co^or
l'atelier, vers 1870 (Musée du Louvre.)
sait des folies d'anlan; on en faisait de nouvelles. La bourse n'était pas trop garnie et, tant que vécut le papa de ce grand enfant, incapable, hélas ! de subvenir à ses besoins en dépit d'un labeur acharné, faute d'avoir trouvé le secret de plaire au public, ce fut le négociant, plein de mépris au fond pour les amusements de son grand'gars, qui en garda jalousement les cordons. Cette tutelle un peu humiliante dura environ vingt-cinq ans, la moitié tout juste de sa carrière. L'orgueil de l'artiste subissait parfois de dures épreuves. Les commerçants intéressés qui lui avaient donné le jour n'admettaient point que, dans le domaine des arts, le mérite fût souvent en désacord avec le résultat matériel des efforts accomplis. Ils le lui faisaient comprendre, en prônant parfois à son détrirnent un rival plus goûté, bien que de moindre valeur. Son amourpiopre souffrait de ces piqûres; mais il y répondait sur un ton de plaisanterie, qui dissimulait son dépit. Sa mère, qui manifestait pour la toilette une considération assez excusable delà part d'une modiste en vogue, lui reprochait avec amertume le peu de soin qu'il prenait de sa personne. 11 arrivait, paraît-il, à cette dame de s'écrier : « Mon Dieu, faut-il (ju'unc femme comme moi ait mis au monde un ourson pareil ! » L'ourson répliquait alors, avec une malice ingénument prophétique : « Est-il possible de traiter ainsi un des plus grands personnages que la terre ait portés ? » Et, à cinquante ans passés, il se jetait dans les bras de cette maman, qu'il aimait tendrement, pour l'étreindre comme un petit enfant. Ne s'étant pas décidé à
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ronijnc avoc le célibat, il conservait sa place au fover familial et s'asseyait plusieurs fois par semaine à la table de ses parents, pour faire tMisuili'. avec une parfaite l)onne p:ràce. le « piquet » cbcr au \ieux ménage. Lorsqu'en I80I. la modiste de la rue du Hac. que son lils nommait toujours, avec une nuance d'orgueil, (( la belle feiume», eut rejoint au cimetière son époux décédé quatre ans avant elle, un profond cbagrin accabla ce fds si affectueux. Le succès, qui conduisait sur ces entrefaites les premiers acbeteurs vers son atelier, arrivait trop tard. A l'un de ces clients tant désirés, il disait un jour : « Quel dommage que je ne vous aie pas connu plus tùtî Vous m'auriez révélé à mon père et à ma mère. »
A ce tournant de sa carrière, privé de la compagnie longtemps prolongée de sçn père et de sa mère, il avait perdu pas mal de ses vieux amis. Mais, dans Torbite de son astre gravitait désormais une pléiade de jeunes satellites. Ces adeptes de son art, appartenant à une génération postérieure à la sienne, l'attiraient à leur suite dans une société nouvelle. Les Français, les Leleux, les Lavieille et d'autres, qui, comme Daubigny, avaient tous une vingtaine d'années de moins que cet aîné dont la fraîcheur d'àme faisait oublier Tàge réel, tous ces élèves spontanés d'un maître bénévole rencontraient on lui un camarade prêt à sacriller ses droits à leur déférence. Cette adoption par la jeunesse reculait pour lui l'heure de la vieillesse. Lorsqu'elle vint, ni son âme, ni son talent n'en accusèrent le poids. En 1873, quand son heure fut arrivée de payer
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