LA DAME E > BLEU
(Musée du Louvre.)
de Daumier (jue l'œuvre de Corol, tend à accréditer non seulement une fausse conception du talent de ce dernier comme portraitiste, qui n'a rien à voir avec cette page d'un académisme impersonnel, mais encore une erreur dans la chronologie de ses amitiés. Ce n'est qu'après 1832 que le peintre de Ville-d'Avray, introduit par Daubigny dans la société artistique de l'île Saint-Louis où celui-ci était chez lui, se lia avec Daumier en môme temps qu'avec le sculpteur Geofl'roy-Dochaume, son intime. Geoffroy- Dechaume avait di'jà appris à connaître celui que Daubigny appelait familièrement « le père Corot » par certains passages des lettres que ce dernier lui avait adressées de Grémieu, théâtre de leurs communs exploits. Il avait reçu de son correspondant quelques lignes illustrées d'un croquis humoristique représentant « le patron » — pour me servir de son expression à la fois déférente et familière, — en train de fumer pipette dans son lit, et projetant sur le mur une ombre fmtastique. Ces lignes disaient: « Le père Corot est, en somme, un excellent homme, qui entremêle de très bons conseils toutes ses plaisanteries. Nous avons fait des parties de rire à nous en tenir les boyaux. » Le boute-en-train, dont les cheveux étaient déjà blancs, ?iiais dont l'àmc n'avait pas pris une ride, cessait de plaisanter lorsque la peinture était en jeu. C'est ce qui faisait dire, en ce tempslà, à un critique, après une visite à son atelier : « lia la grosse joie d'un barbier de village et la candeur d'un ministre protestant. » Le caricaturiste du Jouivial pour rire, qui lui donnait sa place dans une revue facétieuse des celé-
l'JO COROT.
brili'S de la pâlotte, s'abstenait de toute parole irrespectueuse et mettait comme léc^ende, en bas de son dessin, un liomuuige plein de déierence. a Corot, ('crivait Nadar: un des noms les plus justement vénérés de lécole moderne. Quand même l'admiration (jue nous professons pour ce talent si élevé ne nous interdirait pas ici toute tentative de plaisanterie, nous serions encore rappelé au respect par la dignité de ce caractère et l'estime fervente qu'il inspire à toute la jeune génération. » Le fait est que, sous son aspect de « barbier de village » ou de « roi d'Yvetot », pour emprunter la comparaison tombée de la plume de Théophile Silvestre après celle inventée par Ghamplleury, cet artiste '< à la cordialité joyeuse », « à la face enluminée », habituellement coitfé d'un « bonnet de coton à mèche tricolore » et « vêtu d'une blouse bleue » de paysan, cachait, sous des dehors plutôt vulgaires, un grand fond de sérieux et l'àme la plus ardemment éprise de sa profession M. Frédéric Henriet, l'excellent historiographe de son ami Daubigny, dépeignant naguère les mœurs du groupe de peintres auquel celui-ci appartenait et dont il faisait lui-même partie, comparait la gravité des vocations artistiques de ce temps-là à celle des vocations religieuses. A l'entendre, l'homme qui se donnait alors à la peinture lui appartenait sans partage : c'était une sorte d'entrée en religion. Eh bien, Corot fut par excellence un de ces illuminés chez lesqutds brûle l'ardente flamme que la foi allume au fond des cœurs. Sa figure, semblable en cela à celle d'Ingres, est véritablement celle d'un pontife de l'art. Son pontificat à lui, s'exer-
çait dans un rayonnement d'aimable enjouement, voire de « folàtrerie » enfantine, prolongée jusque dans l'arrièresaison de la vie. Mais ces dehors frivoles masquaient le plus fervent des apostolats. Son esprit, hanté par la peinture, se refusait à concevoir la vie privée de cette divine enchanteresse. Lui parlait-on des destinées possibles de l'humanité après l'achèvement de sa carrière terrestre, aucune félicité ne le tentait sans le prolongement des douces fictions qui berçaient son rêve. Un jour, chez des amis où la conversation avait pris un tour philosophique, comme il était question de la vie future et que les causeurs émettaient leurs hypothèses sur ce grave problème, lui, fronçant le sourcil, entre deux bouffées de sa pipette, proférait avec une moue comique: « Ah! çà, j'espère bien que dans votre Paradis on fera encore de la peinture î »
La peinture fut pour Corot l'amie bien-aimée à laquelle son cœur sacrifia tout, et pour laquelle, comme un prêtre, il garda le célibat. Ce fut aussi la fidèle et bienfaisante consolatrice des jours sombres. Au lendemain des deuils les plus cruels, elle le conduisait dans la sérénité champêtre, où le souffle du zéphir séchait les larmes de ses yeux, et où sa rêverie, bercée par le cantique des oiseaux après avoir erré parmi la radieuse nature, trouvait sans effort le chemin des cieux. L'atelier, à son tour, s'était peuplé de douces visions agrestes et fon sait comment, enfermé à Paris pendant le siège, le sensible vieillard parvint à oublier, parmi les buissons enfantés par sa mémoire, les douloureuses transes de son patriotisme meurtri.
(Icpcntlant. oo rovour n'olait rien moins (|u'iin esprit en l'air et. [)Our trancher le mot, un bohème. L'hérédité avait, au contraire, fortement manjué h' hls de conniicrçant, destiné par k's siens à l'atmosphère resserrée d'une boutique, qui. bii'n iju"échap[)é de cet horizon étroit, n'oublia pas ailleurs les habitudes d'onhc et (h' labeur patient contractées au sein de la ruche où il était éclos. Ce n'est pas faute d'application et de méthode si le succès fut lon^ à couronner ses efforts, et si le public, pendant vin^^t-cinq ans, lui tourna le dos. Son apprentissage d'Italie avait été une école sévère, acceptée avec courage par celte nature sensible, à qui il en coûtait de se séparer de tout ce qui lui était cher pendant trois grandes années. « 11 faudra beaucoup de plaisir et de bonheur à mon retour, écrivait-il de là-bas, pour balancer les peines et les fatigues d'une absence aussi longue. » Son plus grand désir était de plaire et d'échanger contre de beaux écus sonnants les produits de son travail, comme un honnête ouvrier qui a fait de bonne besogne. Ne croyez pas que, pour se sentir à l'abri du besoin, pour avoir reçu des siens « de la soupe cl des souliers-bottes », il dédaignait cette satisfaction d'amour-propre. Malgré la conscience intime de sa valeur, attestée d'ailleurs par l'approbation de ses pairs, son sang de bourgeois lui montait à la face et la rougissait de honte quand il comptait les toiles rebutées par les amateurs. Alphonse Karr, dans ses Guêpes, s'est amusé à imaginer un dialogue entre le grand incompris et un de ses amis, qui s'entête à prendre pour une mystification l'annonce
do la vente d'une étude qu'il re'clame. L'ami, convaincu à la fin par la production des billets de banque et des louis d'or, s'en va publiant partout : « Dites donc, une drôle de chose! Corota vendu un tableau.» Et partout on lui répond: « Allons donc? », ou « Ah! bah? », ou encore « Pas possible. » L'humoriste riait de la sottise du public, qui laissait à Corot ses paysages. Mais Corot en souffrait profondément en secret et, au fond, ne trouvait point la chose si risible que cela. Ecoulez sur quel ton il s'empresse de répondre aux ouvertures qui lui sont faites par un des premiers amateurs ayant manifesté le désir de posséder un échantillon de ses productions. « Monsieur, écrit-il à cet amateur, qui se trouve être un confrère, j'ai reçu votre très gracieuse lettre, par laquelle vous me communiquez votre intention d'avoir quelque chose de moi. Je suis très Ilatté de cette distinction de votre part, et je m'empresse de vous remettre, selon vos indications, une petite toile. Je désirerais savoir s'il vous conviendrait d'avoir une étude d'après nature ou une composition. Les objets que je vous destinerais seraient duprix de 200 francs. Les études sont de 12 à 15 pouces. » Cette lettre d'affaires, par laquelle débutèrent les relations, par la suite si affectueuses, de Corot avec Constant Dutilleux, montre, par le contentement naïf qu'elle reflète, combien la vente de ses œuvres tenait au cœur de cet homme cependant si désintéressé
Ne fut-ce que pour donner plus de prix aux cadeaux qu'il en faisait à profusion, son amour-propre s'impatienta longtemps de ne point « placer » sa peinture avec la môme
faciliU'que. rostodans leconimcrce, il oui ocoult' dos aunes de drap. Aussi, lorsque ses radieux paysages furent devenus, après trop (ranni'os dattenle, une marchandise colée el disputée, ce ne fut pas sans ore:ueil qu'il encaissa par surcroît le fruit matériel de son labour, tout on moissonnant les lauriers de la gloire. Le commerçant manqué se souvenait de ses origines et regardait d'un œil complaisant 1 or aflluor dans son escarcelle. Il jouissait naïvement de ce pouvoir de battre monnaie dont son pinceau disposait désormais et se plaisait, à l'occasion, à en faire quoique peu parade. Mais un mouvement généreux déterminait le plus souvent ces manifestations innocentes. Ainsi, certain jour, en présence d'une mauvaise peinture qu'un pauvre hère soumettait à son approbation, il saisissait ses pinceaux, les premenait sur la petite toile et en faisait un Corot, authentiqué par une magistrale signature. Après quoi: «Tenez, faisait-il, à présent je crois que vous vendrez cela plus facilement î »
Que d'infortunes bénéficiaiont, sous une forme ou sous une autre, de sa charité toujouis prête à se multiplier ! Son cœur contenait d'inépuisables réserves de tendresse que, faute d'avoir fondé une famille, il ne trouvait pas l'occasion de déployer à son foyer. Ses amis et leurs enfants en bénéficiaient : le « vieux papa « leur partageait son inépuisable bonne grâce et ses douces prévenances. Les neveux et nièces, que lui avait donnés sa sœur, recueillaient aussi leur large part de son affection avide de se répandre. Et puis, l'humanité anonyme et ses souffrances, que repré-
sente ledévouemcntfrune sœur de charité, éveillaient à son tour son active sympathie. Cluique fois qu'une cornette apparaissait au seuil de son atelier, des hénédiclions l'accueillaient. L'émissaire des pauvres s'en allait les mains pleines etCorot coupait court à ses remerciements en disant : (( Toutes les fois que vous venez, ma sœur, c'est pour me faire faire un bon tableau. Vous m'apportez l'inspiration d'en haut. » Est-ce à dire que le bonhomme fût ce qu'on est convenu dappeler un dévot? Mon Dieu, non. Un camarade d'Italie, dont la vocation avaitavorté, et qui sedédomma^eait de ses déboires artistiques par une piété militante, lui adressa même un jour une pièce de vers de sa façon pour déplorer sa tiédeur religieuse. Le versificateur, parodiant Corneille, disait avec emphase, en parlant de lui :
« 11 a trop de talent pour n'être pas Chrétien. »
Évidemment, le christianisme de Corot n'était pas celui qui satisferait un esprit étroit. Une fois que des personnes pieuses s'entretenaient en sa présence des châtiments éternels de l'autre monde, u Ah! fit-il, vous avez une drôle de conception du Bon Dieu! » Ce doux rêveur, qui n'était rien moins qu'un esprit fort, et qui, touten conservant une grande indépendance d'idées, sursautait à la pensée de se voir confondu avec ces dogmatistes à rebours qui s'intitulent « libres penseurs», cet artiste qui disait ingénument: « Si je fais quelque chose de bon, c'est que le Seigneur aura envoyé son petitange ». Le Divin Maître —n'en déplaise au censeur revèche dont j'ai rappelé les doléances — l'eût revendiqué
comme le meilleur de ses disciples. Mais, en cela comme dans le resle, le honhomme gardait ses coudées franches. Sur sa table de nuit, (jui lui servait de bibliothèque, on voyait, tour à tour, ce bréviaire de la sagesse antique qui s'appelle le Manuel (T Epictète et le code du renoncement i'vangéli(jue qu'est l Imitation de Jésus-Christ. Les pages de ce poème d'amour mystique, qu'il déclarait « fameuses » entre toutes, transportaient d'enthousiasme son âme de septuagénaire candide, et lui suggéraient des idées d'ardent dévouement humanitaire. Sous cette influence, il s'était pris d'une admiration jalouse pour saint Vincent de Paul. C'est ainsi qu'un jour oij quelqu'un vantait devant lui le bonheur d'un artiste de sa trempe, capable de faire vibrer autrui à l'unisson de ses propres émotions, il repartait sur-le-champ : « Oui, sans doute, je n'ai pas à me plaindre de mon lot; mais j'envie tout de même saint Vincent de Paul ! » La parole est sublime et le vœu d'une noblesse sans égale. Me trompé-je en déclarant que Dieu l'a exaucé ? Du sein des musées, oià son art resplendit, Corot répand sur les générations affamées d'idéal la manne substantielle dérobée au Ciel par son génie. C'est le saint Vincent de Paul des cœurs épris de beauté sublime.