Corps et biens
© Éditions Gallimard, 1930 pour Corps et biens (Poésie/Gallimard), 2005 pour l'accompagnement pédagogique de la présente édition.
Robert Desnos
Lecture accompagnée par Olivier Rocheteau agrégé de lettres modernes professeur au lycée Adolphe-Chérioux à Vitry-sur-Seine
Florilège
«Le poison de mon rêve est voluptueux et sûr.» (L'ode à Coco)
«Le mépris des chansons ouvre la prison des méchants.» (Rrose Sélavy, fragment 77)
«Dormir.
Les sommes nocturnes révèlent la somme des mystères des hommes.
Je vous somme, sommeils, de m’étonner et de tonner.» (L'’Aumonyme)
«Écoutez, j’en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme.
J'aime l’amour, sa tendresse et sa cruauté.
Mon amour n’a qu’un seul nom, qu’une seule forme. » (À la mys-
térieuse, «Non l’amour n’est pas mort»)
«L'infini profond douleur désir poésie amour révélation miracle révolution amour l'infini profond m’enveloppe de ténèbres bavardes. » (Les Ténèbres, «Paroles des rochers»)
«Dans bien longtemps tu m’as aimé. » (Les Ténèbres, «Dans bien longtemps »)
1919-1929 : le recueil des années 20
Publié en 1930, Corps et biens couvre la période créative de Robert Desnos qui va de 1919 à 1929. Dix années, presque au mois près : «L'Ode à Coco » est datée de novembre 1919, «Le Poème à Florence » du 4 novembre 1929. Les parties, sortes de «sous-recueils » qui organisent Corps et biens, mentionnent toutes l'année de leur création et un très grand nombre de poèmes indiquent une date plus précise encore. Le recueil nous impose donc de penser son inscription à la fois dans un contexte historique et littéraire particulier ainsi que dans la vie du poète. Les premiers textes nous laissent entendre une voix empreinte encore des inflexions de l'adolescence, éprise d'avant-garde littéraire. - Les derniers sont signés d’un homme de trente ans confronté à des choix personnels, idéologiques et esthétiques cruciaux, qui le poussent à affirmer une singularité. Cette originalité passe par la reconnaissance de la tradition, et par la rupture imposée avec le groupe surréaliste. Entre ces deux moments, le recueil s'offre comme une élaboration complexe. Il convient, pour nous lecteurs, de l'envisager à la fois comme une forme de bilan d'une période, qui montre les pièces mafîtresses et le chemin parcouru, mais aussi comme une sorte de work in progress : c'est-à-dire une œuvre qui exhibe ses rouages, qui montre comment elle construit les choses, comment elle évolue vers son achè- . vement et qui fait de l'élaboration d'elle-même un de ses plus essentiels matériaux. Il faut garder à l'esprit ces préoccupations lorsqu'on lit Corps et biens : comment le recueil retrace-t-il l'histoire d'une voix ? Comment passe-t-on d'une partie à une autre ? Comment, à travers des expériences poétiques variées, peut-on penser la cohérence d'un parcours
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esthétique, que le poète a soigneusement organisé en recueil? Avant de nous lancer dans l'aventure, tentons de comprendre comment l'œuvre s'inscrit à la fois dans son époque et dans la vie de son auteur, et à partir de là de nous représenter le type de voyage qu'il nous propose.
1920-1930 : La déflagration surréaliste
Le mouvement surréaliste naît d'abord du profond traumatisme que la Première Guerre a représenté pour une génération qu'on avait bercée de l'illusion que le progrès scientifique et social saurait prévenir et éviter tout conflit, et faire triompher la civilisation. Les interrogations nées du conflit s'expriment dès 1916 dans le mouvement Dada, créé à Zurich par Tristan Tzara. Violemment contestataire, Dada rejette tout, veut briser carcans et moules et faire vaciller une société responsable d'un des pires carnages de l'histoire occidentale. André Breton participe au lancement de Dada à Paris et organise manifestations et spectacles au cours desquels la logique et l'ordre sont sévèrement mis à mal. Cependant, il ressent profondément le besoin de transformer le nihilisme destructeur de Dada en révolte féconde. De cette conscience aiguë, qui seule peut permettre au mouvement de s'étendre et de l'emporter contre les tenants de l’ordre ancien, naîtra le surréalisme. Autour d'André Breton, chef de file charismatique qui excelle à mettre en relation et dispense sans compter énergie et idées, se retrouvent les amis «historiques » qui ont participé au mouvement dès son origine : Louis Aragon, rencontré par Breton à l'hôpital du Val-de-Grâce en 1917, Philippe Soupault, avec qui Breton écrit en 1920 Les Champs magnétiques (prose expérimentale qui invente l'écriture automatique, une écriture où le langage se libère de la réflexion et de la conscience), Paul Eluard. Très vite, le groupe fédère toute l'énergie des artistes qui ne se satisfont pas de la décrépitude générale de l'époque, et pose les principes qui donnent sens à son action et à ses aspirations.
D'abord, tous les membres du groupe ont en commun la volonté de remettre radicalement en cause l'art et les traditions esthétiques d'avant-guerre. Ensuite s'affirme la nature essentiellement poétique de l'homme, contre l'idée d'une logique toute-puissante, que les surréa-
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À la foire du Trône, sont réunies quelques grandes figures surréalistes : près de Desnos, qui ne regarde pas le photographe, Paul Eluard. Et debout, à droite, André Breton.
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listes se donnent pour but d'abattre. Enfin, est plébiscitée l'ouverture aux forces inconscientes de l'individu : reconnaissance, à la suite des découvertes freudiennes, des pouvoirs du rêve, libération du langage, mais aussi du désir et de l'imagination, célébration du merveilleux sous toutes ses formes. C'est Breton qui donne en 1924 son texte fondateur au surréalisme : le Manifeste du surréalisme.
Se reconnaissant de grands prédécesseurs parmi lesquels on retrouve Sade (1740-1814), Lautréamont (1846-1870), Guillaume Apollinaire (1880-1918) et Arthur Rimbaud (1854-1891), mais également des auteurs plus classiques du xix® siècle comme Victor Hugo («Hugo est surréaliste quand il n'est pas bête » écrit Breton dans son Manifeste) ou Chateaubriand, le surréalisme a aussi lancé des ponts entre les différentes disciplines artistiques, et favorisé de nombreuses collaborations entre les écrivains et les plasticiens. Les œuvres de Georges Braque, Pablo Picasso, André Masson, Max Ernst, Francis Picabia ou Man Ray, pour ne citer que les plus célèbres, illustrent nombre d'œuvres surréalistes.
Ce mouvement, rassemblement extrêmement dense de fortes personnalités, dans lequel les relations évoluent constamment, connaît sa période la plus effervescente dans les années 1920. Corps et biens, dont les parties centrales, nous le verrons, sont véritablement représentatives des recherches mises en œuvre par le surréalisme, permet véritablement d'appréhender ce que fut ce bouleversement artistique à cette époque. Par l'intensité des images du rêve, mais aussi par son interrogation du mystère amoureux, et des possibilités du merveilleux, le recueil permet de mesurer l'actualité d'un mouvement qui a voulu refuser toute forme d'aliénation en libérant les forces du désir.
Desnos l'insubordonné passionné
Toute la vie de Robert Desnos peut se lire comme l'affirmation éclatante d'une liberté qui n'est pas prête à s'encombrer de compromissions. Pour lui, en effet, point de liberté sans éclat, sans remise en cause permanente de la position et des pouvoirs acquis, sans souci d'aller de l'avant dans la recherche intime d'une adéquation avec soi. L'œuvre
poétique de Robert Desnos est sans aucun doute aussi le résultat de cette quête.
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Le choix de la littérature — Desnos naît le 4 juillet 1900 à Paris, dans une famille de la petite-bourgeoisie commerçante : son père est mandataire aux Halles pour la volaille et le gibier. Il passe son enfance autour de l'église Saint-Merri, un quartier populaire des Halles qui est évoqué dans «L'Ode à Coco » (p. 35). À seize ans, il décide d'arrêter les études commerciales que son père lui avait imposées, et qui l'ennuient terriblement. Habité par les images de ses lectures, qui vont, sans souci d'une hiérarchie élitiste du bon goût, des plus grands poètes (Hugo, Baudelaire) aux feuilletons romanesques et aux bandes dessinées de la culture populaire, il se destine à la littérature. L'indépendance a un prix : son père refuse de financer une existence qu'il craint marginale et improductive. Robert Desnos exerce alors toutes sortes de métiers, en même temps qu'il commence à écrire et à fréquenter des jeunes gens également passionnés d'art et de littérature. Déclaré apte au service le 31 juillet 1918, il échappe de peu à la Grande Guerre qui se termine : contrairement à Breton et Aragon, plus âgés que lui de quelques années, il ne connaît pas l'horreur du front, mais se forge de solides convictions pacifistes.
L'élection surréaliste — Très attiré par toutes les manifestations de l'avant-garde littéraire, il est influencé par Guillaume Apollinaire dans ses premières œuvres, et n'a de cesse de rencontrer les tenants des groupes artistiques subversifs. Le mouvement Dada défraie alors la chronique parisienne par des manifestations considérées comme violemment provocatrices par une société exsangue et sclérosée. Desnos rencontre une première fois André Breton en janvier 1921, alors qu'il effectue son service militaire, mais ce premier contact est décevant. Le jeune poète en donne une image amusante dans «Dada-surréalisme 1927 » : «Dîner sinistre. Je ne pouvais dire que “évidemment” et c'était tout.»
L'affectation militaire au Maroc (mai 1921-mars 1922) met entre parenthèses l'activité littéraire, et ce n'est qu'à son retour que Desnos intègre véritablement le groupe surréaliste. Grâce au rôle prépondérant qu'il joue dans l'expérience des «sommeils hypnotiques », il en devient l'un des plus brillants représentants dès septembre 1922. Desnos est alors perçu dans le groupe comme le médium capable de tirer des pro-
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fondeurs inconscientes du sommeil des énoncés poétiques susceptibles d'ébranler les codes étriqués de la «vieillerie poétique » et de donner une impulsion nouvelle aux possibilités du langage. André Breton écrit dans le Journal littéraire du 5 juillet 1924 :
€ Le surréalisme est à l'ordre du jour et Desnos est son prophète. }}
Le Manifeste du surréalisme (1924) développe cet enthousiasme dans un hommage enflammé :
€{ Demandez à Robert Desnos, celui d'entre nous qui, peut-être, s'est le plus approché de la vérité surréaliste, celui qui, dans des œuvres encore inédites et le long des multiples expériences auxquelles il s'est prêté, a justifié pleinement l'espoir que je plaçais dans le surréalisme et me somme encore d'en attendre beaucoup. Aujourd'hui Desnos parle surréaliste à volonté. La prodigieuse agilité qu'il met à suivre oralement sa pensée nous vaut autant qu'il nous plaît de discours splendides et qui se perdent, Desnos ayant mieux à faire qu'à les fixer. Il lit en lui à livre ouvert et ne fait rien pour retenir les feuillets qui s'envolent au vent de sa vie. }}
S'il vit mal la décision de Breton, face à certains débordements inquiétants, de suspendre en 1923 les séances de sommeil hypnotique, Desnos participe très activement dans les années 1924-1926 aux multiples manifestations surréalistes et signe les diverses déclarations et lettres ouvertes.
Desnos polygraphe - Le 21 octobre 1924, Desnos entend pour la première fois Yvonne George à l'Olympia. La chanteuse, très en vogue à l'époque, le bouleverse. «L'étoile » reste cependant inaccessible et répond évasivement à son amour, tant elle est emportée par ses succès artistiques et mondains d'une part, et ses troubles personnels d'autre part : tuberculeuse et opiomane (elle initie d'ailleurs le poète à l'opium), elle succombera finalement de la maladie en 1930. Desnos en fait sa muse poétique, et lui consacre des articles enthousiastes. || étend en effet à partir de 1924 son activité d'écrivain à la pratique du journa-
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Robert Desnos.
lisme. À Paris-Soir (1925-1926), puis au Soir (1926-1929), à Paris-Matinal (1927-1928) et au Merle, il livre des articles sur l'actualité culturelle, chroniques cinématographiques et musicales en premier lieu. Il ne cesse d'écrire, passant d'un genre à l'autre, s'essayant au fantastique dans son premier livre publié, Deuil pour deuil (1924), un long texte purement narratif. Suivent C’est les bottes de sept lieues cette phrase «Je me vois» (1926), un recueil de poèmes, La Liberté ou l'Amour ! (1927), un texte narratif au rythme frénétique où se déploie tout un imaginaire surréaliste. Parallèlement, il se lie d'amitié avec un très grand nombre d'artistes, étendant ses relations du Saint-Germain-des-Prés des surréalistes au Montparnasse cosmopolite, où se croisent aussi bien Jean Cocteau, bête noire des surréalistes, que des peintres comme Man Ray, Joan Miré, André Masson.
Ruptures, deuils et renaissance - l'engagement des figures historiques du surréalisme dans le communisme précipite la séparation du
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groupe surréaliste en 1929, rendue officielle par l'exclusion prononcée par Breton dans son Second Manifeste du surréalisme en décembre 1929. Depuis 1927, Desnos entretient des relations distendues avec le groupe. Il fait partie du cercle des dissidents, avec Michel Leiris, Georges Bataille, Jacques Prévert ou André Masson, et reprend sa liberté, dont il fait le principe même de son activité d'écrivain. Il poursuit ses activités de journaliste, se fait un moment agent immobilier chez un marchand de biens. Le début des années 1930 est marqué par des deuils éprouvants (Yvonne George meurt le 30 avril 1930, la mère du poète le 27 janvier 1931), mais aussi par la rencontre avec celle qui sera sa compagne et son inspiratrice jusqu'à la fin de sa vie : Youki, «la Sirène». À partir de 1932, il se lance avec Paul Deharme, l'un des maîtres de la radio, dans la production d'émissions radiophoniques. La Grande Complainte de Fantômas, dont Antonin Artaud assure la direction dramatique, sur une musique de Kurt Weil, est un très grand succès populaire. L'expérience de la radio influe sur la pratique littéraire de Desnos, qui se déplace vers des formes plus orales. || compose des chansons pour Marianne Oswald ou Fréhel, travaille avec le compositeur Darius Milhaud. Il écrit aussi des scénarios de films.
Engagement et résistance — S'il a refusé l'adhésion au Parti communiste, Desnos n'en multiplie pas moins les prises de position politiques et son engagement ne cesse de croître dans les années 1930 devant la «montée des périls ». Dès 1934, il s'engage dans les forces de gauche qui construisent ce qui va devenir le Front populaire, et adhère aux mouvements d'intellectuels antifascistes. Choqué par la guerre d'Espagne, il plaide pour un combat acharné contre le fascisme, au point de renoncer à ses positions pacifistes.
Il part, en effet, dans les premiers au front, dans la période de «la drôle de guerre ». Revenu dans Paris occupé, il est étroitement surveillé, et poursuit malgré tout ses activités de journaliste dans le quotidien Aujourd'hui, qui tombe rapidement sous la coupe de l'occupant. Cette activité lui offre l'opportunité de s'opposer ouvertement, et dangereusement, aux écrivains antisémites, mais aussi de couvrir ses activités de résistant, tout en lui permettant de recueillir des informations et de procurer des papiers à ses compagnons dans la clandestinité. Mais, traqué,
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il est arrêté le 22 février 1944, et déporté. Il meurt, au terme d'un long calvaire, le 8 juin 1945 au camp de Terezin, en Tchécoslovaquie.
Corps et biens : une traversée poétique
Expérience intime — La Confession d'un enfant du siècle date de 1926, l'année même où Desnos compose les poèmes du cycle À /a mystérieuse. Le titre de ce texte autobiographique fait malicieusement référence à La Confession d'un enfant du siècle (1836) d'Alfred de Musset (1810-1857), dans lequel l'auteur composait le portrait de la génération romantique et analysait les causes historiques, politiques et sociales du fameux « mal du siècle » :
€ Je jouais seul. Mes six ans vivaient en rêve. L'imagination nourrie de catastrophes maritimes, je naviguais sur de beaux navires vers des pays ravissants. Les lames du parquet imitaient à s'y méprendre les vagues tumultueuses et je transformais à mon gré la commode en continent et les chaises en îles désertes. Traversée hasardeuses! Tantôt le Vengeur s'enfonçait sous mes pieds, tantôt la Méduse coulait à fond dans une mer de chêne encaustiqué. Je nageais alors à force de bras vers la plage du tapis. C'est ainsi que j'éprouvais un jour la première émotion sensuelle. Je l'identifiais instinctivement aux affres de la mort et dès lors, à chaque voyage, je convins de mourir noyé dans un océan vague où le souvenir des vers d'Oceano nox :
Ô combien de marins ! combien de capitaines ! Qui sont partis joyeux vers des rives lointaines,
lus par hasard dans un livre dérobé, se mêlait à l'épuisante volupté. Hugo domina mon enfance. De même que je n'ai jamais pu faire
l'amour sans reconstituer les drames innocents de ma jeunesse, je n'ai
pu éprouver d'émotion poétique d'une autre qualité que celle que
j'éprouvai à la lecture de La Légende des siècles et des Misérables.
Je vécus ainsi de six à neuf ans. }}
Le souvenir qui ouvre ce court texte en dit long sur l'importance de l'épopée maritime dans la constitution d'un imaginaire poétique. D'une
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part, l'expérience intime du rêve est dotée, dès la prime enfance, de la capacité de transfigurer le réel, au point de se saisir de la banalité des objets qui nous entourent pour en faire les éléments merveilleux d'une aventure aussi sportive que sensuelle : le jeune corps se voit livré à «la mer de chêne encaustiqué », trouve refuge sur «la plage du tapis». Le corps du poète est emporté dans l'aventure du rêve. D'autre part, on remarque que cette métamorphose excitante du monde qui nous entoure est aussi le résultat d'une rencontre avec la poésie, qui donne véritablement «le lieu et la formule », comme le dit Arthur Rimbaud dans les //luminations. Les vers d'Oceano nox sont en effet la clé de cette vision de naufrage : tout se passe comme si l'image poétique, l'appel de l'écriture permettaient au rêve de se déployer. L'expérience intime, charnelle, sensuelle du rêve est aussi expérimentation innée, fondatrice, et profondément bouleversante, de la parole poétique. Le motif du naufrage unifie chez Desnos ces deux aspects essentiels de sa personnalité.
Au risque du naufrage — «Navire perdu corps et biens » : disparu complètement, dans le cadre d’un naufrage, nous apprend le dictionnaire. Les images de naufrage abondent dans le recueil. || s'ouvre sur la référence aux Argonautes, les compagnons de Jason partis à l'aventure sur des mers inconnues et hostiles. La poésie est à la fois un voyage au long cours, selon une métaphore typiquement baudelairienne, mais c'est aussi, Sur un mode cette fois plus nettement rimbaldien, un départ, une volonté de couper les amarres, au risque de se perdre soimême. Desnos construit dans son œuvre ce qu'il nomme dans «Sirène- Anémone » la «mythologie des tempêtes». Belle expression, qui peut servir de fil conducteur à une œuvre tout entière portée vers le mouvement frénétique.
Les sommeils hypnotiques, exercice surréaliste dans lequel Desnos excelle, témoignent à leur façon d'une volonté de s'échapper des contrées réelles, en perdant l'assurance de la conscience. Breton a témoigné sur les périls auxquels Desnos lui semblait s‘exposer au cours de ces expériences, et qui en constituent d'ailleurs le sel et l'essence. En rempart du deuil - Relisons le sixième quatrain du «Poème à Florence » daté du 4 novembre 1929 :
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J'inscris ici ton nom hors des deuils anonymes Où tant d'amantes ont sombré corps âme et biens Pour perpétuer un soir où dépouilles ultimes Nous jetions tels des os nos souvenirs aux chiens.
La mort n'est pas absente des préoccupations du recueil. «Le Poème à Florence » est écrit en hommage à une jeune amie du poète, au lendemain de sa tragique disparition dans un accident de voiture. La poésie constitue un rempart contre la mort, contre le passage du temps et le deuil. Véritable aventure où le poète s'expose au risque à courir, la poésie est aussi inscription, c'est-à-dire moyen de déjouer le piège du temps. Le titre du recueil met ainsi en évidence le paradoxe sur lequel celui-ci se construit : il s'agit bien de rendre compte d'un moment, de témoigner d'une époque, artistique et créatrice, collective et individuelle, dans laquelle on s'est engagé «corps et âme ». Il s'agit aussi de retenir, de retirer du naufrage «les corps et les biens » qui y ont survécu, ou de perpétuer la mémoire de ceux qui ont péri. Le parcours du recueil oscille ainsi d'une conception à l'autre, comme s'il donnait à voir une jeunesse qui canalise ses forces et son désir de disparaître, et en même temps pensait le talent poétique comme le moyen de survivre, de sauver ce qui doit l'être du naufrage. C'est aussi paradoxalement un passage : d’une recherche poétique qui s'inscrit dans la plus grande modernité, dans un désir provocant d'invention, jusqu'à la volonté affichée, revendiquée, clairement valorisée, de renouer avec une tradition littéraire qui voyait dans l'expression lyrique* un moyen de se prémunir des désastres du temps, d'en atténuer du moins les effets ravageurs en accédant à une forme d'éternité. Arracher la jeune Florence aux flammes de la mort pour l'inscrire dans la gloire de l'expression poétique, c'est aussi renouer avec les conceptions du poète telles que les créateurs de la Pléiade les ont développées à la Renaissance. Et le recueil est en effet à sa manière une renaissance, le moyen de passer d'une expérience à une autre, de renouer avec soi en laissant le lecteur établir ses propres passerelles entre différentes formes d'expression
poétique.
*Les mots signalés par un astérisque sont définis dans le glossaire, p. 301.
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Histoire et culture au temps de Desnos
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