PRÉFACE
La civilisation mulsumane a laissé en Algérie des traces profondes, et c'est surtout durant les trois siècles de l'occupation turque que les monuments se multiplient, comme autant de témoins de l'activité sociale. Dès Tan 1018 de Père chrétienne, l'installation dune chaire dans la Grande Mosquée d'Alger fournit à l'épigraphie un document intéressant. Puis les inscriptions s'échelonnent, à intervalles malheureusement trop éloignés, jusqu'à l'an 1518 qui voit la fondation du fort de Cherchel. C'est un curieux vestige des luttes qu'eurent à soutenir les frères Barberousse pour instituer,sur la côte septentrionale d'Afrique, une Régence vassale de la Porte ottomane. A partir de cette époque, les épigraphes se succèdent rapidement; quelques-unes illustrent les tombeaux des hommes célèbres dans l'histoire locale, d'autres décorent les édifices les plus divers, mosquées, fontaines, casernes de janissaires, ouvrages de fortification, poudrières ou magasins aux grains. Partout la louange est décernée sans réserve au puissant monarque du jour, victime marquée pour la révolution du lendemain. Aussi le lecteur qui compare l'histoire d'Alger avec le langage de ses monuments éprouve-t-il une surprise déconcertante et pénible : les éloges immodérés dont s'illustrent les façades lui rappellent le sourire contraint et perfide du conspirateur. Un tel contraste évoque en son esprit l'image des désordres de ces époques troublées : il revoit les luttes des pachas unis aux corsaires contre les chefs factieux de la « milice victorieuse » ; puis les révoltes d'une soldatesque brutale autant qu'indocile , dévorée par des ambitions sans scrupules ; enfin l'ardeur guerrière des dernières années de la Régence, se manifestant par les invectives et les menaces inscrites, à l'adresse des chrétiens, sur la
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porte des bâtiments militaires. Malgré tout, la dévotion ne perd pas ses droits : tandis que les tombeaux s'ornent de stries élégamment sculptées, les mosquées dressent leurs minarets, et les fontaines déversent leurs eaux abondantes et claires dans de larges vasques, pour rafraîchir le voyageur et lui faciliter les ablutions rituelles qui précèdent la
prière.
Chaque fondation est célébrée par une table de marbre gravée d'un art délicat. Tantôt c'est une sculpture en relief; tantôt, une gravure en creux dont le sillon, rempli d'un plomb martelé qui s'oxyde à l'air, prend une teinte noire tranchant sur la blancheur de la pierre. En général, l'écriture est harmonieuse et présente des dispositions élégantes qui font de ces épigraphes des travaux vraiment artistiques. Mais dans l'arrangement des groupes de lettres, dans le placement des points diacritiques, dans l'orthographe et dans le style, le rédacteur donne libre carrière à sa fantaisie qui gagnerait parfois à être plus éclairée. Un lecteur inexpert éprouve, de ce fait, des embarras sans nombre, des hésitations dont il ne peut diminuer la durée que par un entraînement tout spécial qui l'accoutume ci voir les choses comme elles sont et non comme elle devraient être.
Malgré les imperfections qui contrarient le philologue, ces inscriptions sont précieuses pour l'historien : elles lui fournissent les dates précises d'événements sur lesquels les chroniqueurs ne sont pas toujours d'accord. A ce titre comme à beaucoup d'autres, elles méritent d'être conservées et étudiées. Un grand nombre d'entrés elles ont été réunies, au Musée d'Alger; d'autres sont encore attachées aux monuments où les fondateurs les avaient placées. Mais il en est plusieurs qui ont disparu dès les premiers temps de la conquête, lors de la démolition d'une partie de la cité arabe. Il importait donc de conjurer les effets de cette dispersion et d'empêcher que les pierres encore existantes ne fussent perdues pour la science : c'est à quoi tend la publication de ce recueil.
Le Corpus des inscriptions arabes et turques du département d'Alger comprend deux cent onze épigraphes, dont cent quarante-huit sont rédigées en langue arabe, et
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soixante-trois, en langue turque. Sur ce nombre, cinquante cinq (1), c'est-à-dire plus d'un quart, sont inédites. Les autres ont déjà été insérées dans diverses publications dont la plus importante est l'ouvrage de Devoulx(2). Dès 1874, cet auteur relevait les inscriptions formant la collection du Musée archéologique d'Alger transporté, depuis, sur le territoire de la commune de Mustapha. D'autre part, il entreprenait, dans la Revue Africaine, une intéressante étude sur l'histoire d'Alger, et il insérait dans les récits de la période turque quelques-unes des épigraphes qui ornaient encore les murs de la ville. 11 est superflu de dire que j'ai mis à profit les travaux de Devoulx et de quelques autres arabisants; j'y ai puisé d'utiles renseignements concernant des pierres que le temps ou les heurts ont fortement endommagées,et qui étaient en meilleur état à l'époque où mes devanciers les ont examinées. Mais, en toutes circonstances, j'ai comparé soigneusement les lectures proposées par eux pour les passages qui manquent aujourd'hui avec les vestiges encore sensibles des lettres disparues ; et c'est seulem eut après cet examen que j'ai adopté leur opinion ou que je m'en suis formé une nouvelle.
D'ailleurs, je me suis astreint à déchiffrer surplace toutes les inscriptions citées; il n'est fait exception qu'en ce qui concerne le n° III (Appendice), pour lequel j'ai utilisé une copie très fidèle, et le n° IV (Appendice), que j'ai pu étudier dans tous ses détails sur un excellent estampage. Ces deux documents avaient été préparés à mon intention par M. Saar, administrateur de commune mixte à Cherchel; je suis heureux de lui renouveler ici mes sympathiques remercîments.
On pourra constater que les textes osmanlis contenus dans ce livre ne ressemblent en rien aux transcriptions de Devoulx qui, étant étranger à la langue turque, s'éclairait, sur ce point, des lumières d'un collaborateur, Si Mohammed ben 'Osman Kojà. Quant aux traductions, elles ont