Le Cénacle (Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 67
3ette autre chaîne amicale I Moi, du moins, je n'en ai brisé aucun, et je plains ceux qui se sont séparés.
Pour vous, mon bon ami, vous savez prouver à tous que les changements des esprits et des cœurs n'altèrent 3n rien l'impartialité de vos jugements, et la grâce savante, la finesse éloquente, dont vous les entourez, l'abondante poésie que vous semez sur eux, tout leur issure une durée qui serait effrayante s'ils n'étaient si indulgents. Vous l'aA'ez été beaucoup pour moi; en vérité, le peu que j'ai fait ne méritait pas cela, et le peu que je suis le mérite moins encore. Les actions de ma vie sont, à mon grand regret, si obscures, et ses pages sont si blanches, que des notes de votre main 3n doivent faire ressortir le néant. Mais vous les avez écrites avec une mesure parfaite, et dont je vous rends grâce mille fois. Les petites erreurs de lieux ou ie date, que j'aurais pu vous éviter si je vous avais vu, ne valent pas qu'on s'y arrête. Nous en causerons un de 368 jours ^
Quant à mes travaux, ils sont toujours rompus par 'les agitations inconnues de ma vie. Les éloges que vous lionnez à leur constance me rendent honteux. Vous me faite? mesurer tout ce que je pourrais faire, et vous [iccroissez mes regrets quand je pense au peu de temps qui m'a été laissé pour faire ce que vous louez. J'écris, i la hâte chaque jour, des plans que je n'aurai jamais .e temps d'exécuter et je suis emporté, par mille choses, lors de moi.
1. Voir Journal d'un Poète, sous la dnte de 1R.S3, pp. 75-76.
68 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY.
Ce que je dis là, du reste, vous le savez, vous h sentez, n'est-ce pas? et vous m'en grondez, mais secrètement, mais pour moi seul, qui vois votre pensée travers le nuage doré. L'ingénieux langage de votre critique a cela d'excellent qu'il éclaire parfaitement auîi yeux du public la route que suit le hasardeux navigateur que vous contemplez, et que, du même rayon vous faites voir au voyageur, lui seul, les écueils qut, vous devinez sur sa route. Ainsi, de toutes les constellations que j'ai suivies, c'esiluLyix que vous préférez et vous avez bien vos raisons ; Joseph de Lorme (sic) nous les a apprises. Mais quoi ! le grand écrivain de Volupté, ne pourrait-il obtenir grâce pour la Prose près du Poète pur des Consolations? Ne pouvons-nous aller de l'une à; l'autre des Muses? N'y a-t-il pas idées de Prose et idées de Poésie? Pour moi, je le pense. Mais je garde poui un futur Cénacle, afin de me faire pardonner mes gros \\NVQ?,, àes Elévations^ que je vous prierai d'y venii entendre, dans l'espoir de renouveler nos échanges de vers, et au milieu des anciens amis Poètes qui nous sont restés et des meilleurs parmi les nouveaux que la Muse nous a donnés. Il n'y en aura pas un, je vous lé dis, que je ne surpasse en amitié et en admiration pour vous.
1. Voir la lettre du 29 déccuibre 1829 et le Journal d'un Poète, p. 104.
CORRESPONDANCE d'ALFRRD DE VIGNY. 69
A UN AMI
Samedi, 26 décembre 1835.
Non, mon ami, je n'ai traité avec personne et j'ai tout îloigné jusqu'ici. Je verrai donc avec plaisir M. Renduel, nardi prochain (à midi), si vous avez la bonté de le lui faire dire. J'allais vous écrire pour vous demander quelles places vous pourraient être agréables dans le cas où la rentrée de Kitty Bell au Théâtre-Français ^ aurait la puissance de vous tirer de vos douces habitudes. Vous voyez que nous avons pensé l'un à l'autre ensemble comme les amis du Monomotapa ^. Si ma pensée vous agrée, répondez-moi un mot et recevez mes remerchnents de la vôtre avec toutes mes amitiés.
ALFRED DE VIGNY
XLYIH
A l'Éditeur alfred magen
Paris, 28 avril 1836.
Vous me ferez honneur et plaisir si vous voulez bien
1. Madame Dorval fit sa rentrée, dans Chatterton, le 1" janvier 1836.