A J.-T. MERLE
11 mai 1845.
On est toujours puni d e demeurer dans les champs!
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 117
même quand ce sont des Champs-Elysées, car la Mode * y est inconnue aux cabinets de lecture provinciaux de nos arbres et de nos fossés. Je l'aurai aujourd'luii, elle me viendra de Paris pour me consoler d'un rhume épouvantable qui m'a saisi hier et que les rigueurs du printemps m'ont infligé. Je la remercie d'avance de ses bonnes grâces qu'on dit infinies. Je me ménage pour la répétition de lundi et c'est demain.
Cher Monsieur Merle, vos homonymes anglais m'ont (lit hier qu'ils siégeaient tous dans les stalles de balcon ;\ droite. Ils ont un joli petit oiseau noir sur leur cachet ol sont ravis de se dire Français quoique le mari ait passé sa vie à nous tirer des coups de canon. J'ai ren- C(jntré aussi de par le monde de belles petites madames toutes déconcertées qui s'imaginent que leurs billets du 3 mai ne serviront pas pour le 13 ^ Ne serait-il pas bon
1. Dans un article de La Mode, du 6 mai 1845, Merle avait parlé des candidats aux fauteuils laissés vacants par la mort d'Etienne et celle de Soumet, et cité en première ligne, comme ayant le plus de chances et de droits, « M. Alfred de Vigny, poète aux inspirations nobles et pures, écrivain éloquent et profond de l'École spiritualiste». 11 concluait : «L'Académie française lui doit un acte de justice, on serait presque tenté de dire une réparation ». Deux jours après Vigny était élu, en remplacement d'Etienne, par 20 voix, contre 11 à Empis, 2 à Saintine et 1 bulletin blanc.
2. Remise d'une brillante représentation qui devait être donnée le 3 mai, au Théâtre Italien, au bénéfice d'un artiste, et mettre en présence l'art classique et l'art romantique avec Rodogune, inter- ])rétée par mademoiselle Georges a la grande tragédienne », et Cliatterton, joué par madame Dorval « l'expression la plus puissante du drame moderne ».
de rassurer par quelque annonce ? Je laisse cela à votre expérience.
Tout à vous.
ALFRED DE VIGNY
Un rédacteur de l'un des grands journaux, qui est aussi un de mes meilleurs amis et des plus intimes, veut faire une surprise à Madame Dorval et. pour l'accomplissement de sa surprise il me demande si elle aura deux places à lui donner dans une loge du rez-dechaussée. S'il en reste, je crois que celles-là seront en bonnes mains. Voyez. J'ai reçu dix stalles d'orchestre, du numéro 11 au numéro 20 : je les distribue aujourd'hui.
LXXY
A PHILIPPE BUSOM
Lundi, 20 octobre 1845.
Ne me donnez donc pas de ces regrets en venant ainsi quand je suis sorti, mon ami. Moi qui avais tant à vous dire ; quelle injustice du sort !
Voulez-vous venir mardi soir ou mercredi soir? Ces deux jours-là, nous ne sortons pas. Or, voici ce que vous trouverez autour de nous. Choisissez.
Le mardi, l'abbé Vidal, seul, prenant le thé entre ma femme el moi et partant à dix heures pour la Bastille.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. f 10
Le mercredi, trois belles dames : Madame de Peyronnet, Madame de Clérembault el sa fille, puis une jeune beauté française avec son mari ; tout cela prenant aussi du thé et jasant jusqu'à deux heures. Voilà.
Si cela ne vous détourne pas de votre paix profonde, dites un autre soir. Il est rare à présent que je sorte et que minuit ne me trouve pas travaillant depuis trois heures.
Tout à vous, mon ami, du meilleur de mon cœur.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Dimanche, 4 janvier 18'i6.
A force d'être garde-malade, mon ami, j'ai fini par être malade moi-même, et j'avais la fièvre jeudi lorsque je reçus dans mon lit la lettre où vous m'annonciez la représentation. Je ne savais trop si je pourrais ou non m'y rendre, mais, pensant bien que le premier jour annoncé n'était pas le jour résolu, comme il arrive toujours, je ne vous écrivis pas, et je me suis à peu près guéri de cette indisposition. Aujourd'hui vous me rendez fort incertain. J'allais vous écrire que j'étais ravi de me trouver avec vous et le maître charmant de la loge. Je n'ai rien fait demander au pauvre Bocage qui doit être
foil asbiégé. Je ne sais encore s'il m'enverra demain des billets ou une loge. S'il y pense de lui-même, je vous écrirai sur-le-champ. J'attends qu'il lui vienne là-dessus une inspiration heureuse. — Le pèlerinage de l'Odéon n'est pas engageant par ce temps de glace, qui fait tomber les chevaux et les hommes. Cependant je m'en rapporte au Destin, le maître des dieux. S'il est écrit que je dois voir Diogène^ et que la loge m'arrive assez tôt, je vous envoie un messager. Je tâcherai d'avoir un Cosaque du Don, c'est l'homme des neiges qu'il faut, avec une lance rouge. Si, au contraire, le directeur de l'Odéon n'a pas pensé à moi, je rêverai le reste, comme JHéloïse, et je pardonnerai au seigneur Bocage, car je sais qu'il est cruel d'avoir à jouer et administrer tout à la fois.
Qu'il me tarde de vous voir ! J'ai mille choses de toute sorte à vous conter.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
Je suis encore un peu souffrant. J'ai mal à la poitrine. J'ai été fort enrhumé, et je tousse encore.
Donnez-moi donc un soir, et dînez avec nous. Écrivez-moi quelques jours d'avance, car je pourrais être engagé.
1. Drame en cinq actes et un prologue, par Félix Pyat, représenté à rOdèon, le 6 janvier 1846.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 121
A UN AMI
29 janvier 1846'.
Mon cher ami, je n'ai plus un seul billet, et j'en dois cent quatre-vingt-seize au moins, je fais banqueroute par conséquent.
J'ai demandé à l'universel seigneur Pingard s'il était possible à un académicien, le jour de son baptême, de faire entrer des femmes. Il m'a assuré qu'on ne le pouvait sans billets de l'Institut. S'il n'avait pas dit vrai, jugez.
Je ferai tout ce que je pourrai et tout ce que vous voudrez, en arrivant à une heure et demie.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY
A VILLEMAIN, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE
Merci-edi, 11 février 1840.
Monsieur et cher confrère, la résolution nécessaire 1. Jour de la réception d'A. de Vigny à rAcadémie française.
122 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
que je prends à présent n'a rien qui puisse altérer les relations calmes, amicales et studieuses que j'aurai avec nos honorables confrères à qui je vous prie de lire cette lettre lorsque l'Académie sera réunie. Je suis prêt à me conformer à l'usage de la présentation tel que vous me l'avez indiqué. Je serai présenté par tel membre de l'Académie Française qu'il lui plaira de désigner ; mais, je vous le répète (sans revenir sur l'explication que je vous ai donnée déjà), d'après l'ensemble de la conduite et des procédés de M. le Comte Mole vis-à-vis de moi, je considère comme impossible ma présentation par lui et je m'y refuse sans hésitation et sans retour.
Croyez, Monsieur et cher confrère, à mes sentiments de considération et d'attachement.
ALFRED DE VIGNY
A PHILIPPE BUSONI
Mercredi, 1er juillet 1846.
Avez-vous entendu parler, mon cher ami, d'une sorte de pièce que l'on va donner à la Porte Saint-Martin sous le titre de Stello ou le Docteur noir^. — Dans
1. Le Docteur noir, rien de Stella, drame en sept actes par Anicet Bourgeois et Dumanoir, représenté à la Porte-Saint-Martin, le 30 juillet 18'i6.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 123
quelle inienlion fait-on cela? — J'aime peu ces Iravestissements d'une pensée sérieuse et je voudrais savoir du moins si c'est l'ouvrage d'un homme de talent.
Ne pouvez-vous par vos relations et votre voisinage m'en donner quelques nouvelles?
Je n'ai pu l'autre jour vous parler comme je l'aurais voulu. Dans ces sortes de soirées que j'aime peu, il faut que je sois tour à tour attentif à établir des rapports entre toutes les personnes que je reçois. Il faut que je me compte pour rien et je n'ai plus le droit de choisir mes plaisirs.
Je voudrais qu'il fût possible à M. Rolle* devenir avec vous un soir prendre le thé anglais chez moi ; je voudrais le réunir à des personnes qui lui fussent agréables ; je voudrais causer sérieusement avec lui de tous ces mauvais plans de Comités de Lecture oîi l'on traîne son nom et le mien; je voudrais... mais ce que je dis est inutile. Sa santé ne lui permet pas cette paisible débauche. Comment donc le puis-je voir? vous me dites toujours qu'il est absent de Paris. — Ditesmoi un matin, j'irai vous prendre et nous irons ensemble.
Répondez-moi vite car j'irai bientôt à la campagne.
Tout à vous de cœur.
ALFRED DE VIGNY