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Administrateur de la Comédie-Française

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 189

relaliuiis avec lui, sinon n'y pensez plus. Vous semblez prédire l'entrée de Rose Chéri aux Français. Y croyezvous, et Dressant, dans ce cas-là, reslerail-il au Gymnase ?

Voilà bien des questions sur de petites choses, mais vous m'en voudriez si je ne vous parlais pas de quelques petites affaires par lesquelles vous eussiez occasion de parler de moi, avec ce bon cœur d'ami que vous me conservez toujours.

Dites à votre charmante famille que je suis tout à elle comme tout à vous.

ALFRED DE VIGNY

Maine-Giraud, Blanzac (Charente).

AU DOCTEUR MONTALEMBERT

Mardi, 27 août 1850.

Voulez-vous permettre, cher Docteur, que je vous donne une fois une commission plus riante que celles qui vous occupent dans votre vie passée auprès de ceux qui souffrent. Il s'agit aujourd'hui de ceux qui jouent et qui jouent même la comédie. J'ai entrepris de civiliser la ville de Blanzac : je n'ai pas encore réussi par les yeux, puisqu'elle ne veut pas avoir de bibliothèque

publique; je vais essayer de la prendre par les oreiller. Les jeunes institutrices que vous connaissez (Mesdemoiselles Valler) m'ont demandé conseil : je leur ai donné Racine et conseillé de jouer Esther comme les demoiselles de Saint-Cyr, mais il leur manque un costumier. C'est ici que j'ai besoin de vous. Je désire savoir s'il y a un costumier à Angoulême pour le carnaval ou pour le théâtre et s'il peut me louer (à moi), pour trois jours, plusieurs manteaux, soit de couleur hyacinthe, soit violette, pourpre ou bleue pour les rôles d'Assuérus, Aman, Esther, Mardochée, et quelques couronnes de papier doré, fragiles comme elles sont en ce temps de grâce, enfin quelques accessoires.

Répondez-moi vite ; le directeur du théâtre que vous pourriez voir voudrait bien peut-être remplacer le costumier, s'il n'y en a pas.

Si l'un d'eux peut faire tout ceci, j'irai à Angoulême voir les manteaux.

Enfin, voyez, aidez-moi dans mes prétentions de civilisateur; elles sont, j'espère, bien innocentes et suffiraient pour faire mon salut, quand je n'aurais pas d'autres saintetés encore à Champagne, mon autre commune, dont je baptise la cloche en lui donnant une Sainte- Vierge.

Allons, Docteur, sanctifiez-vous et agissez vite, car il me faut tout cela dans six jours, s'il se peut.

Tout à vous.

ALFRED DE VIGNY

ex

A LA VICOMTESSE DU PLESSIS

Au Maine-Giraud, 15 septembre 1850.

Je voudrais bien aujourd'liui savoir de vous, ma belle amie, si les femmes de Touraine ont eu seulement une larme pour ce pauvre Balzac, leur compatriote, et si quelque marque de ce regret lui a été donnée en public par son pays natal. — En vérité, je crois que c'est le mariage qui l'a tué. Quelques jours avant de vous aller voir à Dolbeau, j'étais chez Gudin (le paysagiste merveilleux de la marine universelle), et après avoir par couru toutes les mers sur tous les murs des salons, des corridors, et des escaliers de sa villa de Beaujon, nous étions arrivés à la terrasse orientale de ce petit palais, et nous regardions le panorama de Paris. Il me montra dans la cour voisine une voiture de voyage toute poudreuse, qui venait de débarquer, me dit-il, Balzac arrivant avec sa femme moscovite. J'avais toujours cru cette Russe fabuleuse, et je m'étonnai de sa réalité. Est-ce ce glaçon du nord qui l'a pétrifié? J'aurai des détails là-dessus. Je crois que c'est l'être abstrait nommé YHijmen qui s'est vengé de son livre de la Physiologie du îMiriage, en le tuant au pied de son autel après l'avoir amené à sacrifier.

Je ne l'avais vu que trois fois dans ma vie, mais j'ai

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toujours estimé en lui la persévérance et l'obstination de ses travaux, malgré la nature, qui ne lui avait donné aucune facilité, malgré le public, qui avait dédaigné ses premiers ouvrages. — Je le rencontrai d'abord imprimeur ; et comme tel il me communiquait les épreuves de la seconde édition de Cinq-Mars^. C'était un jeune homme très sale, très maigre, très bavard, s'embrouillant dans tout ce qu'il disait, et écumant en parlant parce que toutes ses dents d'en haut manquaient à sa bouche trop humide. — H y a six ans environ, j'étais allé entendre à la Chambre des députés la discussion sur la loi de la propriété littéraire. Une voix, venue du fond de la tribune où j'étais, me dit : « Eh bien ! Monsieur de Vigny, les poètes seront donc toujours, comme l'a dit votre Chatterton, des parias intelligents? » Je me retourne et je vois que ces paroles sortent d'une bouche dont les dents étaient les perles les mieux rangées du monde, d'une poitrine forte, d'un corps très gros et très gras, d'une tète joufflue et toute rouge. Il me fit remarquer que nous étions les seuls présents parmi les poètes et les écrivains, qui étaient tous en cause.

— Est-ce surprenant, dis-je, à une époque où chacun s'abandonne et rit de lui-même, en demandant pardon de la liberté grande qu'il prend d'être quelque chose ?

1. Cinq-Mars, on une Conjuration sous Louis XIII, par le comte Alfred de Vigny. Troisième édition, revue et corrigée. Paris, Urbain Canel (Imprimerie de H. Balzac, rue des Marais S.-G., n» 17), 1827, 2 vol. in-8".

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Je ne le revis plus, si ce n'est à rentcrremenide mon pauvre ami Charles Nodier, le plus poétique des savants. Il me suivait en tournant autour de la bière drapée de noir. Je lui passai le goupillon. Je pensais en moimême : Ainsi un jour, je vous passerai la palme académique. Il ne me parla pas non plus, mais j'afïïrme qu'il me comprit et que son regard me répondit : Qui sait? car il sourit avec un peu de mélancolie en secouant la tète. Quoi de plus inutile, mon amie, que les paroles pour ceux qui savent voir, n'est-ce pas? Quoi de plus inutile aussi que les médecins et leur science contre les maladies incompréhensibles de la pensée, ces maladies insaisissables qui nous empoisonnent? De nos jours seulement, voyez et comptez ceux que nous avons pu connaître. L'Empereur en est mort à Sainte-Hélène, mort d'inanition et de ce que sa pensée lui disait : « Le monde tourne sans toi, que fais-tu là sur ton rocher? » Casimir-Perier, Benjamin Constant, le général Foy, le bon et spirituel Marlignac, que j'ai beaucoup connu, sont morts de tribune, autre forme du mal. Louis-Philippe vient d'y succomber, il meurt d'exil. La voix lui a dit : « Si tu avais agi comme toi-même en 1832, et comme Cavaignac, tu serais roi, Macbeth! » Frédéric Soulié est mort du cœur, comme Balzac. Qui y pense maintenant, même en les lisant? S'immolaient-ils pour vous, blondes lectrices? ou à l'argent, au dieu Mammon, au dieu de l'or? Toujours est-il que ces deux romanciers ne choisissaient pas assez dans leurs idées. Un grand peintre produit sans cesse, jour et nuit, et malgré lui, des esquisses et des ébauches, mais il ne doit choisir

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que les plus belles pour les exécuter en tableaux. Raphaël, Michel- Ange, crayonnèrent bien des attitudes, mais ils ne s'arrêtèrent qu'à des choses comme la Transfiguration et le Jugement dernier.

A PHILIPPE BUSOiM

Mercredi, 9 octobre 1850.

Mais que deviennent donc les lettres, mon cher ami ? Je vous en ai écrit une si volumineuse que j'en étais épouvanté. Je l'écrivais le 15 août en réponse à celle que vous m'aviez envoyée le 12 août, pour m'apprendre votre première entrevue avec M. Arsène Houssaye ^ Vraiment demandez-la aux bureaux de la poste, car elle avait douze pages et je vous y disais beaucoup de belles choses.

Comment pourrais-je m'en souvenir? Tout ce qui

1, On lit dans Les Confessions, d'Arsène Houssaye, IV, 295: «Pendant des années je l'ai vu tantôt chez moi, tantôt chez lui pour la reprise d'Othello et de Chatterton. Quel que tut la distribution des rôles, il disait toujours : a Je vais étudier les comédiennes ». Il venait au théâtre, mais il s'en allait plus indécis encore. C'était à mourir. Il y mettait tant de bonne grâce qu'il était impossible de ne pas prendre patience. C'est ainsi que, voulant le jouer, je n'ai réussi qu'à perdre agréablement mon temps »,

m'en reste, c'est qu'assurément je vous remerciais de toute cette bonne grâce à aller en ambassade à la Comédie-Française. Ce que j'avais craint, c'était une représentation montée à la hâte, en mon absence, de l'une de mes pièces. La lettre de Londres, au nom de Rachel, me l'avait fait redouter, mais je suis fort rassuré par ce que vous me dites de l'absence peut-être perpétuelle de miss Racliel K

Cependant comment la Comédie-Française se priverait-elle volontairement de son diamant? Je suis ravi de tout ce qu'on prête de charme à mademoiselle Brohan III ^. Je connais déjà les deux autres princesses du nom, sa mère et sa sœur ; mais après tout, il me semble que cette merveille un peu troj) vantée d'avance sera comédienne et non tragédienne, si j'en crois les Contes de la Reine de Navarre qu'elle va jouer. J'espère que M. Scribe nous mettra en scène le tableau de Winterhalter ' avec ses anciens costumes et ses groupes qui, après quelques changements faits par les peintres, peuvent donner à la France la vue d'un Décaméron. Nous verrons, j'espère, celte nouvelle actrice ensemble, cet hiver, et nous jugerons s'il y a en elle ce qu'il faut de

1. Rachel, après avoir joué ea Angleterre, en Allemagne et en Autriche, fit sa rentrée, le 5 novembre 1850, dans Horace.

2. Madeleine Brohan, fille de Suzanne et sœur cadette d'Augustine, — « la troisième de cette charmante et spirituelle dynastie », selon le mot de Théophile Gautier, — débuta à la Comédie-Française, le 15 octobre 1850, en créant le rôle de Marguerite dans les Contes de la Reine de Navarre, comédie en cinq actes et en vers de Scribe et Legouvé.

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