‹ CorrespondanceChapitre 87 sur 112 · A M. JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

A M. JULES CLARETIE

Vendredi, 31 août 1860.

Je VOUS conseille, Monsieur, de faire tous vos efforts pour vaincre votre excès de timidité. C'est à quoi peutêtre l'éducation de l'armée est bonne aux jeunes gens de votre âge.

Elle enseigne à entrer plus fermement dans la vie. Se

présenter avec calme, consulter avec confiance, causer avec sincérité, quoi de plus simple et de plus digne d'estime ? Quand vous penserez que vous pouvez vous décider à cette entrevue avec moi, souvenez- vous alors que je serai prêt à vous être agréable. Je crois que vous n'y trouverez rien de terrible et que vous en sortirez rassuré pour toujours.

Écrivez-moi quelques jours d'avance, Monsieur, et je prendrai une heure de liberté pour vous la donner.

Il y a déjà quelque chose de la vie publique dans le projet que vous formez de concourir pour le prix de poésie * que nous devons donner à l'Académie Française. Si votre assiduité à des études de chaque jour vous avait permis la lecture des journaux, vous sauriez par le premier venu d'entre eux que les règles invariables de ce prix sont celles que je vais vous apprendre:

1° La limite de trois cents vers ne doit pas être dépassée [ par les concurrents ;

2° Le prix sera une médaille d'or de deux mille francs ;

3° Les ouvrages envoyés seront reçus jusqu'au l*"" avril 1861 (terme de rigueur).

Vous voyez. Monsieur, que vous avez le temps d'y penser et de choisir dans vos réflexions celles qui vous sembleront les plus justes, les plus vraies, les plus vastes, les plus dignes de revêtir la forme de la poésie.

1. Le sujet proposé était Js percement de l'Isthme de St/ez. Le prix fut décerné à Henri de Bornier qui, disait le Rapporteur, « sent avec âme cette grandeur morale qui se forme d'un esprit élevé de civilisation et d'un zèle ardent de foi religieuse ».

Que cette forme soit vôtre, qu'elle ne se ressente d'aucune imitation, mais représente comme un miroir ardent les émanations de votre âme.

Écoutez-la en silence, et ensuite écrivez et parlez.

ALFRED DE VIGNY

A MADAME LOUISE LACHAUD

Septembre 1860.

Je désire que vous ayez suivi votre projet d'emporter avec vous le livre de l'abbé Gratry que vous avez vu sur ma table, Les Sources^.

Ce livre est fait pour les jeunes gens de vingt ans qui, sortis des classes et regardant la vie en face, comme un voyageur regarde une longue plaine qu'il a à parcourir, sentent qu'il faut d'abord s'examiner, se connaître et se former par la seconde éducation que l'on se fait à soi-même. Le silence, l'élude, la science comparée, sont des chapitres excellents par-dessus tout le livre, ainsi que la morale. Ajournez-lui la lecture des

1. Les Sources, conseils pour la conduite de l'esprit, par A. Gratry prêtre de l'oratoire de l'Immaculée Conception. Paris. Ch. Douniol, 1861, in-18. Ce volume a été suivi d'une seconde partie: Le premier et le dernier livre de la science du Devoir. Paris, Cli. Douniol, 1862, in-18.

parties abstraites, comme les mathématiques, l'astronomie et la théologie qui l'effaroucheraient ; mais dans les trop longues soirées de la campagne, faites-lui lire k plus que vous pourrez à lui et à sa sœur, tout haut. Je suis étonné que personne aux collèges et lycées ne laii exercé à lire à haute voix. — Vous, chère Louise, qui avez écrit tant de petites observations sur son caractère, tâclie2 de le former et de deviner ce qu'il peut être, afin qu'il ne manque pas sa vie en entrant dans quelque carrière mal choisie qu'il lui faudrait quitter. Puis-je mieux vous montrer ma profonde affection, chère et douce amie, qu'en vous parlant de ce qui fait l'objet constant de vos soins ? — Il est heureux que Georges et Thérèse adoles-! cents vous permettent enfin de sortir de la vie de bonne d"enlant et de redevenir vous-même. Il vous sera possible de laisser votre àme exprimer librement ce que la nature lui a imprimé de douce gravité, de sentiments réfléchis et de tendresses pieuses et méditatives.

Georges dit que vous aimez la retraite. C'est me dire que vous êtes heureuse dans ces mois de repos, de n'entendre ni les disputes politiques, ni les commérages lit-* téraires, ni les doléances inutiles de tant de personnes à peine connues qu'il faut bien accueillir, ni les fauxl devoirs du monde. Tout, autour de vous, est sain, est discret, est vrai, part de votre cœur et y revient.

Paris, lundi, 15 avril 1861.

La vie est bonne pendant trente ans, chère Alexanrine ; après cela on ne cesse, hélas ! de voir soufîrir et éteindre ceux que l'on aime... Je ne puis que vous laindrc d'être arrivée à ce degré de peines où, dans ordre de la nature, nous conduit infailliblement la vie 3 famille. — En vous écrivant, je suis assis à la fenêtre, rès du lit de ma chère Lydia, couchée encore depuis iielques jours et n'ayant que moi pour la distraire et la msoler. J'ai sous les yeux les fenêtres de la chambre lême où j'ai gardé pendant cinq ans, avec l'aide de ydia, ma mère paralysée et mourante. Plus heureuse ne moi, vous avez un père, un fils, des parentes ; et DUS pouvez laisser à votre mari, mon cousin, le soin ordonner tout ce qui touche les ennuyeuses et fatimtes opérations du changement de domicile dont vous irliez.

Pour moi, je n'irais pas jusqu'à Saint-Cloud sans jeter ncertitude et l'effroi de toute chose dans l'àme de tous js habitants de ma maison, qui ne savent que décider il mon absence.

i|Mon oncle le trappiste n'était pas plus cloîtré que je î le suis, croyez-le bien ; mais il avait, dans sa cellule

324 CORRESPONDANCi: D ALFRED DE VIGNY. ij

de la Val-Sainte, un renoncement à tous les attachements de ce monde et à toutes les créatures du Seigneur que je ne saurai jamais atteindre.

Enfin mon imperfection en ceci me permet de vous dire bien vite, et en même temps que je l'éprouve, que vous ne sauriez avoir une seule peine sans que mon âme en soit remuée profondément, et que je ne sente dans mes yeux une larme que vous n'y verrez pas.

A LOLIS RATISBONNE

Mercredi, 18 septembre 1861.

Je sais votre inquiétude pour moi. Je sais votre empressement à venir dès le soir oîi la douleur m'a renversé enfin dans ce lit où je suis encore et d'où il m'est permis de vous écrire. Que je suis touché de vous voir ainsi j écouter les premiers mouvements de votre cœur! Et moi ■ aussi j'aurais voulu vous voir assis près de moi, et peutêtre en parlant de poésie j'aurais oublié ce que tant de > nuits sans sommeil viennent de me faire souffrir.

Mais il ne m'a pas été possible encore de voir un seu de mes amis. Dans ces quinze jours, tout a été privation tout a été douleur. Le son de ma voix à lui seul er était une.

C'est dans la nuit du 4 septembre que j'ai été violem ment déchiré et accablé par des souffrances qui m'étaien

inconnues. Le jour où nous allâmes voir la jeune mère de vos anges, je sentais déjà les premières atteintes, et le reste de ma promenade au Bois ne nie laissa que des frissons.

Je suis étonné de n'être pas plus affaibli que me voilà, ayant été traité comme un naufragé de la Méduse affamé.

J'en étais là, el vous voici. Je suis ravi. Venez me serrer la main.

ALFRED DE VIGNY

A LOUIS RATISBONNE

Samedi, 21 septembre 1861.

Je voudrais bien vous voir demain dimanche ou mardi, vers trois heures après-midi. Ne venez pas lundi parce que plusieurs personnes voudraient entrer aussi et que je ne suis pas encore assez fort pour les voir, après dix-neuf jours passés sans manger. C'est un peu la vie d'Ugolin. Vous êtes libre, heureux, vous, d'avoir cinq jolies petites filles à croquer qui, je n'en doute pas, vous diraient : « Mange de nous I » L'actualité des journaux vous gagne, prenez garde. Vous lisez des bagatelles comme celles que vous aviez sou? le bras et

VOUS ne connaissez pas Les Tragiques de ce rude d'Au-. bigné. Je me réserve le bonheur de vous montrer ce que j'y ai souligné de digne d'admiration.

Tâchez de venir demain, mais bien sûr mardi, n'estce pas?

Tout à vous, mon aimable et excellent ami.

ALFRED DE VIGNY

A LA VICOMTESSE DU PLESSIS

Paris, jeudi 10 octobre 1861.

Je reçois à l'instant votre douloureuse lettre, chère amie, et je ne perds pas un moment pour vous dire combien je prends part à cette affliction nouvelle, qui cependant n'était que trop prévue. — Vous avez au moins cette consolation, de n'avoir pas perdu un instant de sa vie sans la consoler, et comme je vous écrivais ; Ne vous ménagez pas, aussi ne vous êtes-vous pas ménagée, et vous avez, je le crains, poussé trop loin le dévouement, puisque déjà vous commenciez à avoir la fièvre. Vous avez vu par ma dernière lettre qu'elle m'effrayait pour vous et que je vous parlais de chercher, dans cette triste maladie, un secours auquel bien des familles ont été forcées de recourir : le couvent des sœurs chrétiennes, aussi patientes qu'une fille peut l'être, mais insensibles par coutume, par lassitude de

voir toujours souffrir auprès d'elles, et (il faut le dire) insensibles par j^iélé, à force de considérer uniquement la vie future et de mépriser celle où nous sommes. Les saintes femmes secourent et consolent, mais ne souffrent jamais des cris, des reproches, des plaintes qui nous tuent dans nos familles, et qui ont dû vous faire bien du mal.

Comme j'ai coutume d'épargner à ceux que j'aime toute espèce d'inquiétude inutile, et que je me serais reproché d'ajouter aux vôtres, je ne vous ai pas écrit que j'étais au lit depuis le 4 septembre, et c'est encore de ce lit que je vous écris en ce moment.

Lorsque vous êtes venue à Paris, je vous ai dit, je crois, que j'éprouvais déjà quelques douleurs nerveuses de l'estomac. On en accusait mon habitude de ne boire presque que de l'eau, de ne pas manger, d'oublier de dormir pour écrire, de dîner à sept heures du soir et déjeuner à trois heures après midi, et enfin ma tempérance, une vertu! Donc cette vertu m'a mis au lit, parce que les médecins m'ont donné des ordonnances sans nombre qui toutes m'ont été dangereuses, et ont produit ce résultat que des douleurs, des crampes d'estomac qui me saisissaient une fois dans six mois sont devenues périodiques et de chaque jour. On les traite à présent en me retenant au lit et dans la chambre, en m'affaiblissant par un régime tellement sévère que, pendant tout ce mois, je n'ai pris que du lait de chèvre froid et pas même du pain, qui serait un excès pour moi aujourd'hui encore. Et, comme en général les médecins ont la conscience parfaitement en repos pourvu qu'ils défi-

nissent bien le mal qu'ils ne guérissent pas, j'ajoute que les miens, car ils sont plusieurs et des plus illustres, nomment ma maladie : une gastralgie. Le nom étant grec, cela doit me suffire, puisqu'il signifie : douleur des nerfs de l'estomac.

Il a fallu le chagrin que vous m'annoncez pour que je vous aie parlé de moi, ce que je ne fais jamais. Je l'ai fait trop longuement et avec détail, mais c'est pour vous prouver qu'il ne faut pas moins qu'un obstacle pareil pour m'empêcher d'aller à Dolbeau.

Quand j'étais dans la Charente, d'oii je vous écrivais souvent, ma chère Alexandrine, je fus atteint de la fièvre typhoïde, qui courait dans le pays et y détruisit tout un village. Je souffris et fus guéri, entre deux de nos lettres, sans vous le dire; et, Lydia n'écrivant pas, personne ne le sut à Paris. A peine dans les environs du Maine-Giraud, on crut que j'avais été un peu enrhumé. A quoi bon, disais-je, envoyer à ceux que l'on aime le poison d'une inquiétude qui serait d'autant plus grande qu'ils ne pourraient pas avoir d'assez promptes et continuelles nouvelles? N'ont-ils pas assez, pour les torturer, des ennuis de leur maison, et si j'enlevais le toit cette nuit, qu'y verrais-je? — Des larmes peut-être. — Pourquoi en faire couler d'autres?

Ce sont les mêmes sentiments qui m'ont ordonné le silence envers vous, chère amie; mais le voilà rompu, et je vous tiendrai plus au courant de ma maison à moi, mais par quelques mots seulement, car comment auriezvous par moi cette fatigue de répondre, qu'en ce moment je ne veux point vous donner?

CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VIGNY. 329

Longue à guérir, mais sans danger, tel est le caractère de cette maladie, selon tous les médecins, qu'il faut croire en cela. — Je veux vous le dire afin que vous sachiez bien que vous n'avez à me plaindre que de la vie de prisonnier qu'il me faut mener, vie tout à fait semblable à celle d'un naufragé de la Méduse, affamé et sortant du radeau, à qui l'on mesure goutte à goutte le bouillon et le lait de peur qu'il ne se tue en mangeant. Plaignez-moi donc, mais sans vous inquiéter dans votre cœur, que je connais si bon et si parfait pour moi. Plaignez-moi surtout d'une captivité qui fait que mon pauvre cœur à moi, je ne puis jamais suivre un de ses mouvements. Aujourd'hui ils m'auraient emporté près de vous, n'en doutez pas.

GLXXI

AU PÈRE GRATUY

Lundi, 21 octobre 1861.

Monsieur l'abbé,

J'ai su que vous avez bien voulu venir plusieurs fois vous informer d'une santé assez douloureusement atteinte. J'en suis très touché et j'avais besoin de vous remercier. J'ai été retenu au lit depuis le 4 septembre et il ne m'est permis de me lever que depuis peu de jours.

Si vous avez encore cette bonne pensée de venir me voir, permettez que je vous prie de choisir vous-même

le jour où il vous sera possible de passer chez moi quelques instants, à deux heures de l'après-midi. Les convalescents ne sont pas toujours seuls et j'aimerais à vous entretenir librement de vos ouvrages que vous avez eu la bonté de m'envoyer.

J'attends donc un mot de vous. Monsieur l'abbé, qui me fasse savoir votre jour et je vous prie de croire à mes sincères sentiments de considération.

ALFRED DE VIGNY

Mardi, 12 novembre 1861.

Je suis sûr, mon ami, que vous apprendrez avec peine que, depuis le 4 septembre, j'ai été retenu au lit, et assez gravement malade.

Depuis deux ans, j'ai averti les médecins les plus célèbres, je les ai consultés, j'ai obéi à leurs ordonnances. Leurs expériences sur moi m'ont été toutes douloureuses, et aucune salutaire.

Ils se sont enfin appliqués un peu sérieusement quand ils m'ont vu arrivé à une crise dangereuse de cette gastî'olgie.

Ils savent les noms dérivés du grec et décrivent assez bien les maladies, mais ne savent pas les prévenir et rarement les guérir.

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 331

J'ai passé vingt-neuf jours sans aucune autre nourriture que le lait de chèvre froid.

Aujourd'hui je suis très affaibli, mais je puis me lever et recevoir mes amis.

Le lundi dont vous m'écriviez que vous aviez p?is note s'est effacé de votre agenda.

A présent vous pouvez y écrire tous les jours, et surtout tous les soirs, et quand vous serez libre, je vous verrai enfin, j'en suis assuré.

Ne venez pas avant midi, parce que mes nuits sont presque toutes encore sans sommeil, et je m'endors d'une pénible manière lorsque vient le jour.

Tout à vous. De mon lit, qui a été très douloureux.

ALFRED DE VIGNY

A PHILIPPE BUSONI

Vendredi, 22 novembre 1861.

Je reçois à l'instant votre billet du 23 novembre, demain, et je vous félicite d'avoir ce don de devancer les horloges, mon cher ami.

Je souffre peu le matin, mais beaucoup le soir. L'absence du blond Phébus m'est apparemment préjudiciable. C'est tout ce que la science profonde des médecins peut conclure de ce qu'elle me voit supporter en silence.

Ne venez, je vous prie, ni le matin ni le soir sans m'avoir écrit, comme je ne cesse de vous le recom-

332 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.

mander : mardi (ou un autre jour) je serai chez vous à huit heures du soir. Quoi que vous en disiez, rien n'est plus facile, mais une quantité d'hommes, sans s'en apercevoir, sans l'avouer et sans se l'avouer à euxmêmes, sont engourdis et comme paralysés par l'habitude du coin du feu . Prenez garde de tomber dans cet état de momie égyptienne. C'est en quoi sont fatales les câlineries de famille. Deux de mes amis, qui (je crois) sont encore les vôtres, n'étaient pas venus me voir depuis trois ans plus d'une fois. Le bruit d'un danger les a un peu secoués, et ils sont arrivés, comme vous, un peu surpris de ce que moi, qui passe ma vie à garder des malades, je me sois permis de l'être à mon tour. Au fait, c'est audacieux.

J'ai pensé, durant mes vingt-neuf longs jours de lit et de jeûne absolu, que je ferais bien d'écrire de ma main mes billets de part pour mon convoi, signés et paraphés, en laissant la date en blanc. Et chacun écrirait le jour, et s'il fait beau, s'il fait très beau, ni pluie, ni vent, ni soleil, il viendrait à la suite de ce joli char que Michaud disait nous être prêté généreusement par la patrie reconnaissante.

Je viens d'écrire à un de mes amis que j'irais mercredi prochain, à quatre heures, causer avec lui. Il m'attendra, et à sept heures je serai de retour chez moi ; nous agissons toujours ainsi. S'il a une affaire, il m'écrira, non mercredi, mais jeudi, à quatre heures.

Il ne s'agit que d'avoir un crayon et un agenda, et il est difficile de croire que vous ignoriez ce perfectionnement de la civilisation. Si vous n'avez pas assez d'as-

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 333

surance d'un avenir de liberté pour trois heures et prévu trois jours d'avance, venez un lundi à une heure après midi, mais vous serez bientôt entouré d'inconnus et d'étrangers. — Voyez et jugez.

Pour moi, je ne sais rien de plus insupportable (après un auteur qui parle de ses livre et les cite) qu'un homme qui raconte sa maladie. — Ne comptez par sur mes bulletins autographiés. Il me revient à l'esprit que vous ne savez pas ce que dit un jour Michaud, l'auteur du Printemps d'un proscrit. — Combien touche un académicien par an? lui dit-on. — Douze cents francs et le corbillard.

N'admirez-vous pas la quantité d'idées riantes que donne celte maladie de nerfs ? — Lorsque vous en voudrez d'autres semblables, vous viendrez les chercher, je les tiens à votre disposition, mon ami, et vous verrez que, malgré voire système <y absentéisme , je suis tout à vous.

ALFRED DE VIGNY

A LA VICOMTESSE DU PLESSIS

Paris, lundi, 9 décembre 1861.

N'avez-vous donc pas eu près de vous assez de tableaux douloureux, et de détails comme les hospices en offrent aux sœurs de charité?

Vous me demandez le récit de ce que j'ai souffert, chère amie. Ce serait trop pour moi que de l'écrire, et de le lire trop ennuyeux pour vous. Ne vous l'ai-je pas écrit déjà? Depuis le 4 septembre jusqu'au 2 octobre, j'ai été condamné au régime d'Ugolin dans la tour de la Faim. Si j'avais eu quatre enfants pour me dire : Mange de nous, c'eût été un dédommagement, mais je n'ai porté à mes lèvres que deux tasses de lait de chèvre froid, chaque jour. Régime d'un berger de Virgile, qui donne peu de forces. On les a fait cependant revenir goutte à goutte, comme aux naufragés de la Méduse. A présent, je peux déjeuner; mais, je ne sais pourquoi (et le docteur Andral ne le sait pas non plus) je ne puis supporter le dîner. Le soir est sobre plus que la journée, et je ne peux prendre que des choses légères comme le tapioca. Rien de capricieux, à ce qu'il paraît, comme les nerfs qui tapissent l'estomac : je n'avais pas encore fait cette découverte. Tout cela s'appelle, comme je vous l'ai dit, du joli nom de gastralgie. C'est consolant. — A présent il m'est permis de sortir une heure en voiture de temps en temps, et voilà tout. Je ne souffre plus et n'ai besoin que de repos. — En conséquence, je travaille toujours.

Il est bien vrai que l'âme est plus libre lorsque la pesanteur des repas ne l'écrase pas de ses lourdes fumées intérieures. Il n'y a que Brahma et Bouddha qui l'aient compris. Les Indous regardent comme un crime de manger tout ce qui a eu la vie, et ils meurent de faim quand le riz leur manque, plutôt que de boire le sang des animaux, comme nous faisons en mangeant

CORRESPONDANCE d'aLFRED DE YIGNY. 335

leur chair. Aussi sont-ils récompensés de leur foi sincère et aveugle par des incarnations successives, qui leur font espérer à tous de revivre sous la forme bienheureuse d'un éléphant blanc.

Samedi 13 [Usez 14] décembre,

L'ennui de parler de moi m'a donné un nouvel accès de silence. Il faut me le pardonner. Songez un peu à rapprocher les dates et vous trouverez que, tandis que vous pleuriez auprès de votre bonne mère, on pleurait auprès de moi. Du 4 septembre au 3 octobre on me croyait en danger. Souvenez-vous que Lydia devient presque aveugle et que c'était pour moi une affreuse pensée que de ne pouvoir plus la distraire par des lectures ou des conversations enjouées sur des choses indifférentes et mondaines. Il m'était défendu de parler et de recevoir. Je ne peux penser à moi au point de faire la moindre absence de chez moi, — Il faut toujours que les meilleurs domestiques du monde, comme sont les miens, dont je suis content, soient sous l'œil du maître, qui est forcé de remplacer, hélas! les yeux de la maîtresse dont l'un est éteint et dont l'autre se ferme.

La seule consolation que j'aie reçue est dans mon invincible habitude de l'étude. Plus elle est abstraite et plus elle m'absorbe et me fait oublier mes chaînes. Ajoutez à cela que je n'aime et ne supporte guère en fait de nourriture que le pain et l'eau, et vous aurez un

prisonnier parfait. Je me serais parfaitement trouvé du régime du Masque de fer.

Vos huîtres m'ont fait mal, six étaient pour moi une orgie. Je ne tenterai plus ce régime. A présent je dis à tous mes savants docteurs de Paris : « Il n'y a rien de ce que vous m'avez ordonné qui ne m'ait fait mal. Bismuth, belladone, laurier-cerise, eaux de Vichy, eaux de Bussang, liqueur jaune (et infernale) de la Grande- Chartreuse, etc., tout m'a blessé et déchiré dans ce qui était intérieur, tout à l'extérieur a été inutile. Une seule chose qui ne me vient pas de vous me fut salutaire : l'honnête bouillon de poulet mêlé de bouillon de veau. » — 0 science! ô graves délibérations! ô clinique! dissections et dissertations! 0 Molière! — Dignus est intrare in nostro docto corporel

J'ai dit cela hier à un candidat qui veut le fauteuil de Scribe et, à son défaut, celui de Lacordaire ^ . .

Je regrette profondément ce religieux éloquent. Il ne s'est assis qu'un jour à côté de moi, et je ne croyais pas lui avoir serré la main pour la dernière fois.

Je baise la vôtre, chère Alexandrine, avec tous les sentiments que je ne vous écris pas et que vous connaissez.

1. Charles Baudelaire. Voir, ci-après, la lettre du 27 janvier 1862.

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