A M. ALBERT LACROIX, ÉDITEUR
Ce 5 novembre i865.
Cher monsieur,
La conversation si longue et si amicalement littéraire que nous avons eue hier m'a fait beaucoup songer et ressonger. Sur le point commercial qui a été abordé par vous avec tant de netteté et de largeur à mon égard, il faut absolument que vous me permettiez une retouche. En rouvrant mes dossiers, en me rappelant à qui je dois la plupart des lettres des derniers temps et même quelques-unes de celles qui paraîtront dans la première partie, je trouve que c'est à MM. Garnier que je les dois. Comme l'idée de brochure n'était nullement dans ma pensée une chose commerciale, mais uq simple recueil vendu pour la souscription, il n'y
1. Pans le même temps, Sainte-Beuve écrivait à M. Bergmann (1865) : ce ...Je dirai hardiment que la manière dont il vous commente et vous explique ses ouvrages vaut mieux bien souvent que les ouvrages mêmes, ou du moins donne de lui une meilleure idée; on l'y voit dans toute sa sincérité, dans tout son feu, se confessant d'intelligence à intelligence; on s'exi)lique que, moins provoqué, moins poussé à bout par l'opinion et par la société à ses débuts, il eût pu devenir autre, et, eu accordant moins à son tempérament, se placer plus haut en philosophie politique. »
a jamais eu de conversation formelle à ce sujet entre ces messieurs et moi; il est vrai qu'il y en aurait eu une ces jours derniers, si M. Hippolyte (celui des deux qui décide) avait été à Paris. En y réfléchissant, il me semble que les laisser en dehors de cette publication de brochure (si nous adoptons d'abord cette forme) leur serait pénible, non-seulement par un amour-propre tout naturel, mais par un sentiment plus respectable encore, l'affection qu'ils ont gardée à la mémoire de Proudhon. Je vous demande donc, cher monsieur, d'entrer sur ce point dans mon scrupule tout moral, et je vous prie d'en causer avec M. Hippolyte, lorsqu'il sera de retour. Quant au volume, c'est autre chose. La conve-/ nance de le rattacher jusqu'à un certain point à la publication des œuvres complètes de Proudhon et d'en faire, comme vous le disiez, une sorte d'appendice ou de corollaire, domine tout, et jamais avec ces messieurs il n'a été question de volume. Ce sera vous, d'ailleurs, qui probablement m'y aurez déterminé, le jour où vous me direz, les quatre articles terminés et supputés : « 11 me faut tant de pages. » Ce sera le coup d'éperon.
A M. LE MAIRE DE MOREUIL (eN PICARDIE) ^
Paris, ce 9 novembre 1865.
Monsieur le maire, Je me permets de venir vous demander un service. C'est de vouloir bien faire rechercher l'acte de naissance de mon père Charles-François de Sainte-Beuve^ né à Moreuil
1. Vers la fin de l'année 1865, Sainte-Beuve terminait la révi-
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
de Jean-François de Sainte-Beuve, en son vivant contrôleur des actes à Moreuil, et de Marie Donzelle. Mon père, mort à Boulogne-sur-Mer en 1804, était âgé de cinquante-deux ans ou peut-être de cinquante-quatre. Sa naissance doit donc se rapporter aux années 1750-1752. Les prénoms que je donne ici exactement le feraient aisément distinguer de ses frères, s'il en était né vers le même temps.
Si l'un de messieurs les employés de la mairie voulait faire cette petite recherche, je lui en saurais gré et lui en tiendrais compte.
Vous voudrez bien m'excuser, monsieur le maire, si n'ayant point conservé de relations dans le lieu de mon origine paternelle, je prends la liberté de m'adresser directement à vous pour obtenir un extrait de cet acte de naissance en bonne forme, et bien vérifié quant à l'exactitude des noms.
Je vous prie d'agréer, monsieur le maire, l'expression de ma considération respectueuse.
sion du quatrième volume de son. Histoire de Port-Royal. Parmi les personnages qui de près ou de loin se rattachaient à cette histoire, se trouvait Jacques de Sainte-Beuve, docteur de Sorbonne. Attaqué, pour le jugement qu'il en avait porté, par un magistrat de Paris qui, dans une brochure anonyme, crut devoir prendre la défense de celui qu'il regardait comme un de ses ascendants, Sainte-Beuve, qui en toutes choses cherchait l'exacte vérité, fut amené à s'enquérir de ses origines de famille, et ce fut alors qu'il écrivit à M, le maire de Moreuil la lettre suivante qu'on a eu l'obligeance de nous communiquer aujourd'hui. {Note de \ M. TUloy.)
CCCXYI.
AU MÊME
Ce 13 novembre -1865.
Monsieur le maire,
Je reçois avec bien de la reconnaissance l'extrait et les notices que vous avez pris la peine de relever à mon usage.
1. M. le maire de Moreuil avait répondu avec empressement à la lettre précédente : « Monsieur, trop heureux de pouvoir vous être utile, je n'ai voulu laisser à personne autre que raoi le soin des recherches à faire. Je m'empresse de vous adresser l'acte de naissance de monsieur votre père, qui est né à Moreuil et dont, si j'ose vous le dire, je suis fier du fils pour mon pays. Comme il pourrait vous être agréable de connaître les actes de naissance de vos oncles et tantes, je me permets de vous en adresser les extraits. Si, à ma grande satisfaction, vous désiriez revoir le pays de vos ancêtres, je serais très-honoré et très-heureux de vous recevoir, ce qui me procurerait l'avantage de faire votre connaissance. » — Muni de ces renseignements exacts, Sainte-Beuve put rédiger la note suivante qui se lit à la page 564 du quatrième volume de Port-Royal (édition de 1867) : « On m'a souvent demandé à moi-même si j'étais parent, à quelque degré, du docteur de Sainte-Beuve. Je l'ignore. Ma généalogie est courte et des plus simples. Né à Boulogne-sur-Mer, le 23 décembre 1804, l'année même du mariage et de la mort de mon père, je n'ai pu recevoir de lui les traditions de famille du côté paternel : je naissais orphelin. Mon père, dont le nom était Charles-François de Sainte-Beuve, était né au bourg de Moreuil en Picardie, le 6 novembre 1752, d'un père qui y était contrôleur des actes. Tous ses frères et sœurs, mes oncles et tantes de ce côté, qui étaient nombreux, y naquirent également. Le nom est donc identiquement le même que celui du docteur et de ses parents de Normandie. Je n'en sais pas plus long, n'ayant jamais songé à faire des recherches sur ce point.
y) Si, pour mon compte, je n'ai pas pris ni revendiqué la particule, quoiqu'elle appartienne à mon nom de famille, c'est
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
Me voilà plus fort que je ne l'ai jamais été sur ma généalogie paternelle. Je vous en ai un gré particulier. Je voudrais bien espérer qu'un jour je pourrai visiter un pays et des lieux qui me sont très-familiers par les récits dont a été nourrie mon enfance; je suis devenu bien casanier pour cela ; il m'est toutefois agréable de penser que, indépendamment des cousins plus ou moins éloignés que j'y ai encore, je trouverai en vous, monsieur, une personne amie à qui je suis obligé déjà.
Veuillez agréer, je vous prie, avec tous mes r ments, l'assurance de ma considération respectueuse.
cccxvn.
A M. PASTEUR, DE l'ACADÉMIE DES SCIENCES.
Ce lundi (20 novembre 1865).
Cher monsieur.
Me permettrez-vous d'être indiscret et de venir vous solliciter en faveur de M. Robin, dont je sais que vous appréciez les travaux?
Peut-être M. Robin n'est-il pas de la même école philosophique que vous; mais il me semble — autant que je puis juger de ces choses étrangères — qu'il est de la même école scientifique, expérimentale.
qu'elle a été omise par la négligence des témoins sur mon acte de naissance et que, n'étant pas noble, j'ai tenu à éviter jusqu'à l'apparence de vouloir me donner pour ce que je n'étais pas. »
S'il différait essentiellement par un antre côté, — un côté métaphysique ou non métaphysique, — ne serait-il pas bien et beau à un vrai savant de ne tenir compte que des travaux positifs ? — Rien de plus, rien de moins.
Pardonnez-moi : j'ai tant souffert de l'injustice où j'ai vu certains organes de la presse à votre égard, que je me suis demandé quelquefois s'il n'y avait pas un moyen tout simple de réfuter ces sottises, de faire tomber dans l'eau tous ces sots et méchants propos. Vous êtes seul juge; mais, si M. Robin mérite d'être de l'Académie des sciences, pourquoi n'en serait-il point par vous? — C'est comme quand Littré s'est présenté à l'Académie française, ceux qui l'en ont cru digne ont eu tort, je le crois, de ne pas lui donner la main. Les sciences ont droit, ce me semble, d'être en de tels cas encore plus indépendantes que les lettres. La science ne voit que la science. — Mon sentiment de gratitude envers vous, pour ces bonnes quatre années, où vous m'avez fait l'honneur de me donner un auditeur tel que vous mon sentiment d'amitié, j'ose dire, m'emporte un peu loin!
Je voulais, l'autre jour, vous dire quelque chose de cela chez la princesse : elle m'y avait presque autorisé et engagé. Je suis plus hardi aujourd'hui la plume à la main.
Encore une fois, cher monsieur, que je m'enorgueillis de pouvoir appeler savant confrère, excusez-moi et croyez à tous mes sentiments de la plus haute estime et de dévouement.
1. A l'École normale, dont M. Pasteur était l'un des dhecteurs pendant que Sainte-Beuve y était maître de conférences.
DE C.-Â. SAINTE-BEUVE
CGCXVUI.
A M. BERGMANN
Ce 21 novembre 1865.
J'ai reçu votre iihotographie, qui semble me rappeler une physionomie qui ne m'était pas inconnue. Je voudrais vous rendre la mienne en retour, mais on la fait^ et je ne l'ai pas encore. Vous aurez reçu le second article; le troisième s'imprime, et le quatrième, après lequel je ferai une pause, est terminé. Voilà bien des querelles qui s'élèvent et une sorte de guerre civile et fraternelle sur le tombeau et autour des reliques de Proudhon. J'ai vu, séparément, la plupart des amis qui sont en contestation ; il y a du vrai chez tous. M. Langlois m'a bien mis au fait de l'état des notes et de ce qu'elles ont d'impossible, de ce qu'elles exigent de souffle pour être mises debout. D'un autre côté, il y a l'exactitude, et la ligne si difficile à tracer entre la lettre et l'esprit. Il serait bien bon que quelqu'un de sage et d'une intelligence élevée comme vous, fût ici pour calmer à temps ce qui menace de s'aigrir et ce que l'immixtion du public ne peut que gâter. L'intention de chacun étant bonne, il serait fâcheux que la brouille éclatât là où il ne doit dominer qu'une pensée pieuse.
Je vous envoie, cher monsieur, tous mes sentiments bien distingués et dévoués.
P. -S. — Vous m'avez fait lire les Aventures de Thôr, et