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DCXVIII

A M. R. CHANTELAUZE

Ce 19 septembre 1869.

Mon cher ami,

J'attendais avec impatieiice de vos nouvelles : je les espérais heureuses. Combien celles que vous me donnez me contristent! Quoi donc! la modération et la sagesse courent les mêmes risques que la cupidité et l'aventure!.. Votre loisir, vos travaux, notre Marie Stuart, notre cardinal, qui nous les rendra? Et voilà ce qu'il faut qu'on nous rende.

Je suis bien contristé. Je ne vous en dis pas plus aujourd'hui, étant depuis quelques jours ballotté de crise en crise. Jo ne serai un peu content que quand vous m'aurez dit que vous voyez jour au rétablissement de votre vie de tailt d'étude et de mérite.

Troubat se joint à moi en tout.

Tout à vous.

DCXIX.

A M. DUFER% A BRUXELLES.

Paris, ce 22 septembre 18G9.

Mon cher monsieur,

L'état de souffrance où je suis continuellement est ma seule excuse. De même que le corps refuse les meilleurs aliments, l'esprit rebute les meilleures lectures. Je me suis fait lire grande partie de votre livre. 11 y a certes une vocation marquée pour l'observation. Les portraits que vous tracez doivent être pris sur nature et ressemblants. J'aimerais que le cadre m'en fût un peu plus défini. En général, votre ouvrage me paraît vérifier ce que dit Charles : « 11 y a du vrai dans tout cela, mais où ça nous mène-t-il? — A causer tout simplement. »

Je ne m'oriente pas toujours à travers ce chassé croisé de conversations. Je serais tenté, pour m'en éclaircir, de m'y mêler moi-même. Si je vous tenais, je vous adresserais plus d'une question, — même sur vos jugements littéraires. Vous dites,par exemple, que, «dans l'ordre poétique, c'est l'observation qui a fait Hugo » : oui, certes, l'observation ; mais convenez que c'est une observation doublée et quadruplée d'imagination. — A un endroit, je ne distingue pas bien la nuance

1. Auteur d'un livre intitulé : Voyage du cœur au cerveau (à la Librairie internationale.]

DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 389

quand vous dites : « La religion est mieux qu'un appui, c'est un soutien... » Vous voyez, cher monsieur, que de choses nous aurions à traiter en causant. Je vous prie d'excuser l'incohérence de cette lettre, que je ne puis l'aire comme je le voudrais, et d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

DGXX.

A M, R. CHANTELAUZE*

Ce :i octobro 18G9.

Mon cher îVmi,

Je n'ose vous signaler du mieux, et ces trois mots écrits depuis deux ou trois jours vous diront mieux mon hésitation. Mais le maître qui a reçu hier votre paquet confidentiel en a écouté avec attention et avec sensibilité la lecture. 11 y est revenu depuis deux ou trois fois par des propos courts, disant : « Si nous pouvions demander au ministère de l'instruction publique ! mais il n'y a pas en ce moment de bibliothèque vacante... » Enfin, vous occupez dans son esprit et dans son cœur une place oi^i vous saviez bien être déjà, et qui reste chaleureuse à travers la souffrance et la maladie, qui sont atroces. Je vous écris ce matin à la hâte, et debout,

- 1. La dernière lettre adressée du cabinet de Sainte-Beuve à M. R. Chantelauze, et qui clôt cette longue amitié, est la" suivante. Nous la donnons à titre de document intéressant sur les derniers jours de Sainte-Beuve.

sans le lui dire, profitant d'un moment de sommeil, pour ne pas vous laisser dans l'incertitude anxieuse sur l'arrivée de vos lettres. Je vous les renverrai, aussitôt qu'il me l'aura dit> car je ne doute pas qu'au premier moment de répit, il ne veuille vous répondre. S'il ne le fait pas maititenant et s'il ne l'a pas fait hier, c'est que réellement il est bien malade. Mais les médecins disent qu'il est plus souffrant que malade. C'est un abcès à la prostate qui l'a affaibli et ne lui permet pas de quitter le lit. Voilà son état local; les médecins déclarent que l'état général ne présente aucun danger. Je n'ose me prononcer comme eux ; il faut être de la science soi-même pour séparer ainsi la souffrance de la maladie.

L'intérêt qu'il prend à vos préoccupations le préoccupe lui-même au point que je vous disais tout à l'heure. — Nous, sommes bien malheureux en ce moment, croyez-le, mon cher ami, vous là-bas, nous ici !

Votre bien dévoué,

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