CCCLVIII
A M. R. CHANTELAUZE
Ce 5 août 1866
Cher monsieur,
Je vous remercie bien de vos bonnes nouvelles confirmatives. Vous voulez bien vous inquiéter de ma santé; elle n'est pas mauvaise, sauf de petites incommodités, pour ne pas dire infirmités, qu'il me faut conduire doucement et qui s'accommodent assez avec la vie chambrée de l'homme de lettres.
Sur le passage de Retz concernant M. d'Andilly, vous me mettez la puce à l'oreille, car j'en vais être à réimprimer cette page du tome II. Veuillez penser à ceci pour
résoudre un doute. J'ouvre Pédition de Retz, donnée par M. Champollion dans la collection 3Iichaud-Poujoulat. C'est la plus complète et la meilleure. J'y trouve la phrase comme tirée du manuscrit autographe, sans parenthèses, et sous cette forme que je crois en effet plus exacte : «... de laquelle il estoit encore plus amoureux que moi, mais en Dieu et purement spirituellement. » Comment concilier cette version ou leçon avec le fait d'une surcharge?
M. P. Faugère a du, ce me semble, parler de cet exemplaire non cartonné des Pensées qui porte la date de 1669. — Je vous enverrai deux ou trois petits passages de l'évêque de Grenoble, M. Le Camus, sur le Retz converti. Ils vous laisseront^ je le crois, dans quelque doute. — Je ne veux aujourd'hui que vous remercier en toute hâte et vous prier d'agréer, cher monsieur, mes sentiments de sympathique estime et de dévouement.
AU MÊME
Ce 7 août -1866.
Cher monsieur.
J'ai entre les mains une correspondance, une suite de soixante-dix lettres et plus (manuscrites) dont je dois la communication à mes amis, les anciens catholiques romains (jansénistes) de Hollande. Ces lettres, qui vont de 1669 à 1680 environ, sont de l'abbé Le Camus, évêque de Grenoble depuis janvier 1671, à son ami intime l'abbé de Pontchâ-
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
eau, l'un des solitaires et des pénitents de Port-Royal. M. Le Camus était un pénitent lui-même, quoique évêque ; d'ailleurs, homme de beaucoup d'esprit. Yoici deux ou trois endroits de ces lettres où il parle du cardinal de Retz. '-r M. Le Camus écrivait à iyl. de Pontchâteau, le 14 décembre 1676 :
« Je suis venu à temps pour voir ici (à Grenoble) M. le cardinal de Retz, dont je suis content au delà de ce que je vous puis écrire. Il a une grandeur d'âme extraordinaire, mais elle est accompagnée d'une humilité profonde à la vue de sa vie passée, d'une sincérité merveilleuse et d'un grand désir de faire i énitence et de se séparer du monde. Je ne parle point de son désintéressement : il l'a eu très-grand avant la foi. Je vous avoue, mon très-cher frère, que cet exemple me servira beaucoup pour me redresser. »
Et plus loin, dans la même lettre :
« M. le cardinal de Retz a fait encore instance pour quitter son chapeau. Le pape a rejeté cela comme une tentation et voulait l'engager à demeurer à Rome pour servir l'Église. Il n'a pas cru se pouvoir sauver en se mêlant d'affaires, et il retourne à Cornmerci avec dessein de ne plus paraître dans le monde. Il est bien heureux d'être libre. Nous avons fort philosophé, lui et moi. Je voulois qu'il me conseillât de me retirer i. Il faut qu'il me croie encore attaché au monde ou trop faible, puisqu'il n'a pas cru me devoir conseiller un état qui me convient si bien.»
1. Se retirer, c'est-à-dire quitter son évêehé pour faire son salut dans l'exercice de la pénitence. [Note de Sainte-Beuve.]
Mais, dans la lettre suivante, du 18 janvier 1677, au même M. de Pontchâteau, je lis :
« M. le cardinal de Retz a besoin de quelqu'un qui le pousse et qui l'empêche de s'éparpiller dans le monde et dans les conversations séculières. Les voyages de Rome lui sont très-nuisibles. C'est un grand homme et à qui Dieu demande de grandes choses. >■>
Maintenant voici le passage exact, relevé à la Bibliothèque du Roi, concernant M. d'Andilly et la Princesse. La note de la copie n'est pas juste, et le passage est tout entier de la même main. Voici cette transcription exacte :
« Le Diable avoit apparu justement 15 jours devant ceste advanture a M™® la Princesse de Guemené, et il lui apparoissoit souvant, évoqué par les conjurations de M. Dandilli qui le forçoit je crois de faire peur à sa dévote de laquelle il estoit encore plus amoureux que moi, mais en Dieu et purement spirituellement. Jevoquai de mon costé un démon qui iuy parut soubs une forme plus bénigne et plus agréable. »
Il y a une rature qui ne commence qu'au mot mon costé, mais ce qui est écrit au-dessus de la rature n'est que la transcription du texte raturé. Et, dans tous les cas, la spiritualité de l'amour de M. d'Andilly est hors d'atteinte.
Mais, mon Dieu! que l'entière vérité est donc difficile à obtenir et à fixer! Vous vous y consacrez et vous vous y consumez, cher monsieur; pour moi, je m'y perds.
Je vérifierai l'édition Pascal-Salacroux.
Merci mille fois du passage du mémoire inédit que je reçois.
Salut cordial et empressé.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
A M. DANTON, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU MINISTÈRE DE l'instruction PUBLIQUE.
Ce 19 août 1866
Cher monsieur,
Je me permets de venir m'adresser directement à vous, dont je me rappelle les bons offices anciens dans cette affaire du Collège de France, si heureusement d'ailleurs oubliée. Mais ma reconnaissance vous est demeurée acquise pour certain rapport, si fidèle, et bien fait alors pour consoler l'amour-propre du professeur.
Voici aujourd'hui de quoi il s'agit.
Je suis élève de l'institution Landry, où j'ai fait toutes mes tudes dès mon arrivée à Paris (1818 jusqu'en 1823). J'ai gardé des liens d'estime et d'amitié avec les fils et héritiers du digne et vénérable M. Landry d'alors. Vous-même n'êtes pas sans avoir apprécié ces braves, modestes et simples serviteurs de l'Université dans quelqu'une de vos inspections. Aujourd'hui, ils sont retirés aux Batignolles. L'un, Théophile Landry, paralysé depuis des années; l'autre, Fortuné Landry, savant géomètre, vivant avec son frère dans une grande médiocrité de fortune.
J'en viens à l'objet de ma sollicitation.
M. Henry, professeur de rhétorique à Rouen, est gendre de M. Théophile Landry, dont il a épousé la fille unique. 11 n'a qu'un désir, être placé à Versailles, ce qui permettrait à cette honnête famille de s'y réunir tout entière
avec une douceur et une aisance qu'elle n'a pas en restant séparée. De Paris à Versailles, il n'y a pas loin, et la famille des Batignolles irait y rejoindre la fille et le gendre.
Ces considérations certes ne devraient pas déterminer le choix de M. Henry pour la rhétorique de Versailles, s'il ne réunissait d'ailleurs tous les titres pour mériter du ministre cette chaire qui est un avancement. Mais, si votre justice estime que M. Henry a des titres suffisants, la considération de l'intérêt qui s'attache à ces vieux serviteurs de l'Université, les Landry, peut venir se joindre en surcroît et faire peut-être pencher la balance en sa faveur.
J'ai tout dit, cher monsieur, et vous voudrez bien excuser cette longue lettre en pensant à tout ce que je dois à l'excellente maison où j'ai pu suivre et parfaire mes études.
Je vous prie d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement.