‹ CorrespondanceChapitre 60 sur 223 · A M. FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

A M. FRANÇOIS COPPÉE

Ce 13 décembre 1866.

Monsieur,

J'ai tenu à finir le Reliquaire, avant d'en remercier l'auteur. Celui qui l'a fait et ouvré est certes un poëte, un vrai poëte. Permettez-moi de lui dire que, sauf une certaine

DE C.-A. SAINTE-BEUVE

tension et accusation de force, qui est un simple défaut de jeunesse, il est déjà tout formé. Vous êtes de ceux qui ne se contentent pas de pousser quelques cris lyriques, d'évaporer leur âme vers le ciel, ou, comme disait le bon Ballanche, de répandre leurs entrailles sur la terre quand ils ont reçu une blessure: l'art, la composition, l'enveloppe, l'emblème qui consacre et qui dure, vous préoccupent, et vous excellez à les trouver. Nombre de vos pièces me paraissent parfaites: r Horoscope entre autres; un de vos amis l'a traduite en allemand : elle pourrait être allemande à l'origine et signée du brave et noble poëte Uhland. Une Sainte, les Aïeules sont d'une belle simplicité qu'un burin savant relève et rehausse. Le besoin de fuir le commun, le banal et Vusé on fait de rimes, vous a jeté dans quelques duretés à dessein. Votre Justicier est beau, sauf un peu de parodie dans le genre austère. Je trouve aussi qu'en ce qui vous est personnel et ce que vous faites entrevoir de vos sentiments, de votre passé et de votre âme, il y a un peu trop de noir, — ■ trop de noirceur dans les fonds : on n'est pas si meurtri ni si maudit que cela à votre âge. En un mot, monsieur et cher poëte, laissez-moi dire tout ce que je pense: quand ce qui est du fait ecc/îrés aura disparu de votre manière et se sera adouci, vous n'aurez rien à envier à personne, et vous n'avez dès à présent qu'à poursuivre votre voie originale et propre avec le talent supérieur que vous possédez.

Agréez l'expression de mes sincères sympathies.

CCCLXXVII.

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