A M. TAINE
Ce 16 juin 1807.
Cher ami,
Vous me demandez quelque chose de difficile, car il est toujours difficile de se mettre exactement à la place d'un autre.
En fait, Graindorge sera critiqué et vous sera reproché. 11 se lira, il se vendra; mais vous aurez beau faire, la critique qui n'a pu s'attaquer à vos grands livres ou qui, en s'y attaquant, s'est cassé les dents, mordra sur celui-ci, qui est tout à sa portée. Si c'était tactique, elle ne serait pas mauvaise, car l'éloge refluera d'autant plus vers vos autres ouvrages.
Quant au livre en lui-même, je ne suis pas très-bon juge. Je n'aime pas ce masque de Graindorge, qui n'est pas un masque du tout, qui est déplaisant par sa crudité et qui n'a aucune vraisemblance; car il est impossible qu'un homme ainsi fait écrive quantité de jolies choses et trèsfmes, qu'il fallait tout seulement produire sous votre nom. Si vous avez connu tel homme en effet que M. Graindorge, rien n'était plus aisé que de le faire intervenir et de
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
Je montrer à la rencontre, mais vous-même tenant toujours le dé.
Ce livre de notes sur Paris a nécessairement l'inconvénient de tous les jugements où vous entrez au vif dans le contemporain. C'est une façon périlleuse d'éprouver vos théories. A votre place, j'y prendrais plus garde. Il y a une infinité de manières de voir ces choses et ces hommes du jour. On n'y arrive pas du premier coup. J'ai peu vu de bals bourgeois, même à Paris, mais je ne crois pas que les femmes y aient des «pattes ». Ces crudités déplaisent. L'exquis talent d'analyse que vous montrez tout à côté en mainte page n'empêche pas cela de paraître dur. Pourquoi être si pressé de traduire des impressions en notes écrites, et ces notes elles-mêmes en lois ! De plus, il n'est pas mauvais, quand on écrit V Histoire de la littérature anglaise^ V Histoire de Vart et la Théorie de Vidéal^ V Histoire et analyse de Vintelligence humaine^ d'en paraître assez occupé pour ne pas s'en distraire devant le public par des sujets qui sont le gibier des chroniqueurs. Ici, comme tactique, il y a peut-être une faute et qui compense l'avantage que je disais en commençant.
Vous voyez comme j'hésite et comme je flotte. Après tout, vous n'avez ni bien ni mal fait; vous avez obéi à votre forme et à votre allure. Vous avez été pressé de réaliser, ce qui est la tendance aujourd'hui. Vous consultez là-dessus un homme de lettres qui est à moitié l'homme d'autrefois. Qu'en dit About, l'homme d'aujourd'hui? Approuve-t-il ou blâme-t-il?
Je sais bien que de grands penseurs d'autrefois n'y regardaient pas eux-mêmes de si près. Se sentant en fonds, il
se prodiguaient à tout propos. Leibniz écrivait et imprimait sur toute sorte de sujets à la fois, et cela ne le diminue certes pas dans la perspective.
De près, il y a du pour et du contre. Je vous demande pardon d'être aussi mauvais consultant. Je relirai bien des pages du livre où M. Graindorge est de trop et où je ne veux que du Taine.
CDXXI.
A M. R. CHANTELAUZE
Ce 20 juin 1867.
Cher monsieur et ami,
Vous devez me trouver bien lent après avoir été bien pressé. Mais j'ai à mener plus d'une chose de front. Je ne réponds aujourd'hui qu'à un point de votre dernière lettre.
Il n'est aucunement d'usage à l'Académie française de faire de ces sortes de lectures. Les séances n'y ont aucune espèce de publicité ni de demi-publicité, et je ne me rappelle de lecture faite par un membre étranger à l'Académie française qu'une seule de M. Biot, déjà doyen de l'Institut, et qui allait être nommé de notre Académie. Mais ce qui me paraît très-possible, c'est une lecture à l'Académie des Sciences morales qu'on arrangerait avec M. Mignet. Vous y pourriez, ce me semble, lire le travail même que nous nnprimons, en développant peut-être un peu plus vos pièces de la correspondance Charrier^ et en marquant un peu moins
1. L'abbé Charrier, l'envoyé du cardinal de Retz à Rome pour négocier l'affaire du chapeau.
l'adaptation à mon livre. Je parlerai à M. Mignet de cela la prochaine fois que je le verrai.
Par malheur, je sors peu ou plutôt je ne sors pas et je ne vais qu'à peine à nos séances. Mais il y a encore de la marge, et au besoin j'en écrirais à M. Mignet en vous prévenant, pour que vous puissiez lui écrire de votre côté. C'est une idée tout à fait juste et qui vous fera prendre date devant les juges compétents.
Vous recevrez prochainement les premiers placards en pages et les derniers placards en révision sous la même forme.
A vous de tout cœur.
CDXXll.
AU MÊME
Ce 21 juin 1867.
C'est un bout de note oublié que j'ai omis de joindre à mon premier envoi pour explication.
J'ai tenu compte de toutes vos corrections, vous le verrez; mais, avec mon obstination que vous connaissez maintenant, je fais comme je ferais avec vous en conversation, je propose parfois de moyens termes. Ainsi dans un sommaire: idée de pénitence était un mot trop léger; mais d'un autre côté projet sérieux me paraît bien fort et trancher en une tête de chapitre ce que vous tranchez à peine dans votre texte développé : en conséquence, je vous propose dessein de pénitence, qui me semble suffisamment marqué à côté
de : idée de renvoi du chapeau. Il me semble que le sérieux est indiqué par une nuance : ce qui suffit en ce lieu.
La phrase citée deux fois de l'Oraison funèbre de Bossuet a été accommodée comme il convient, et la répétition y est accompagnée de ce qui est nécessaire pour la faire passer et l'autoriser.
Je vous supplie de ne pas appeler auteurs tout court des écrivains qui le sont si peu dans le vrai sens ^ que Musset- Pathay et Grouvelle : appelez-les, s'il vous plaît, auteurs ou éditeurs, l'un de ces mots corrige l'autre.
CDXXIII.
AU MÊME
Ce 25 juin 1867.
Cher monsieur et ami,
Je vous envoie un commencement de mise en pages : il n'y a plus aucune difficulté. J'ai fait chercher et j'ai toutes les explications sur le Guido Passionnel, oncle fort distingué du célèbre cardinal.
Dans la vie de ce dernier par l'abbé Goujet, on trouve tous les renseignements désirables. J'ai arrangé aussi la note relative à Rancé et rendu justice au savant livre de l'abbé Dubois. Vous recevrez tout cela dans quelques jours.
1. Auctor, celui qui augmente le trésor des connaissances, dit M. tle Maistre,
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
Voici la lettre de M. Cousin. Ces messieurs étaient seigneurs et maîtres à l'Académie et auraient pu y faire ce que d'autres ne peuvent pas. M. Villemain continue de régner, et on verrait, le moment donné, à obtenir ou à escamoter son agrément. La bibliothèque de l'Académie n'est pas distincte de celle de l'Institut. Ah ! si vous saviez comme notre Académie est légère et indifférente ! . . . mais, pour aujourd'hui, je ne puis que vous envoyer tous mes compliments et toutes mes amitiés.
P. -S. — Je suis obhgé de vous laisser voir ce que j'ai dit de vous. J'y joins ce que j'avais annoncé dans ma Préface. (Veuillez me renvoyer celle-ci.) Vous y verrez que j'avais annoncé le Mémoire pour le tome III; à l'endroit du tome III, il y a un renvoi, en quelques mots, au tome V.
CDXXIV.