A M. MARETTE AU MINISTERE DE L'INTERIEUR
31 mars 1840.
Je scrai obligé 4 M. Marcite s’il veut avoir la complaisance de remettre au porteur de cette lettre mes appointements du mois de mars.
Son trés humble serviteur.
A SON FRERE
Au chdteau de Lorey, prés Pacy-sur-Eure.
Juin 1840.
Homme plus rusé que Gribouille, est-ce que tu crois que je ne vois pas ou tu veux en venir avec ton délicieux paysage que tu regardes par ta croisée ? Sous tes fleurs de rhétorique, il y a un sermon pour m/attirer & la campagne. Eh bien, je ai quitté, cet ennuyeux Paris que j'adore. J’ai été 4 Bury; j’ai revu les bois qite ’aimais tant il y a deux ans. Je me suis abreuvé de verdure. Nous avons pris le café en plein air et joué
au loto; qu’est-ce que tu veux de plus innocent? Parce que mes dettes vont étre payées, tu en conclus que je dois éprouver le besoin de faire ma malle. Le raisonnement est trop fort pour moi. Je connais beaucoup de gens qui ont payé leurs dettes ct qui n’iront jamais de leur vie 4 Pacy.
Je finirai mes vers 4 la sur Marceline un de ces jours, Pannée prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et siccla me plait; mais je ne les publierai jamais et je ne veux pas méme les écrire. C’est déja trop de telesavoir récités. J’ai dit tant de choses aux badauds et je leur en dirai encore tant d’autres, que j’ai bien le droit, une fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier. Mon admiration et ma reconnaisance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillés d’encre par le tampon de l’imprimeur. C’est décidé, ainsi ne m’en parle plus. M™ de Castries m’approuve ; elle dit qu’il est bon d’avoir dans l’4me un tiroir secret ; pourvu qu’on n’y mette que des choses saines (1).
Dis 4 nos cousins que j’irai peut-étre les voir a l’automne. Mamére a dd t’envoyer deux lettres hier. Il y en a une de Barre, qui est venu encore passer quelques soirées avec nous a dessiner. Adieu, mon cher ami; ne reste pas trop longtemps a Lorey.
Ton frére qui t’aime.
(1) J’ai publié ces vers 4 la seur Marceline dans le chap. qui la concerne, aut. { de mon livre sur Alfred de Musset.
A SA MARRAINE
J’ai besoin d’un renseignement musical, que ma sceur me dit ne pas pouvoir me donner. Auricz-vous par hasard souvenir, madame et trés petite marraine, qu’il y ait un recueil de valses de Strauss intilulé les Soupirs? Veuillez poser une seconde votre front titanique dans votre imperceptible main, et si vous ne vous en souvenez pas, n’en parlons plus. Je ne sais pas pourquoi je crois m’en souvenir, et je crois en outre que cette valse, — yous savez :
Ti ti ta, ti, ti, ti, ta, Ta, di, da, e ta, a di, da, Li, da, dou..
en fa, est tirée de 1a.
Vous ne savez pas jusqu’A quel point j’ai béni le ciel de la visite que j’aieu l’honneur de vous faire hier au soir. Pour vous |’expliquer, il faudrait vous dire énormément de choses.
D’abord, il y avait longtemps que je ne.vous avais vue.
Secondement, vous seriez peut-étre allée 4 votre soirée si personne n’était venu ; or, il est venu peu de monde, etj’étais de ce peu; en troisiéme lieu, je me sentais mal a l’aise, par suite de quelques soupers; vous m’avez dit que le thé me ferait du bien, sur quoi j’en al pris avec un morceau de brioche de votre menotte,
et je suis rentré chez moi bien portant, doux et tendre comme un agneau !
Quatritmement, j’avais in petto un sujet de petit souci, lequel s’est envolé a la vue de votre robe de pourpre et de votre petite guirlande de roses. Et j’ai appris, le lendemain, c’est-d-dire ce matin, qu’en effet le souci était sans raison.
Enfin, que vous dirai-je? je me suis senti de tout celacomme un ceuf cuit au bain-marie.
Il est certain qu’il y a un soleil, ct méme plusieurs, dit-on, qui font quelqucfois mal aux yeux. Il'y a aussi de belles pleines lunes toutes rondes, trés blanches. I] est sdr qu’il y a aussi des ¢étoiles, une surtout, blonde, mignonne, scintillante, un peu pale; elle parait grosse comme une téte d’épingle, et cependant, quand on la tegarde, il semble qu’on sent la chaleur du doux rayon quelle vous lance. Quand vous serez 4 la fenétre cet é, cherchez-la si vous n’avez rien a faire : elle est A peu prés a cette distance du fromage nommé lune (1).
Bonsoir, madame, and shake hands.
A LA MEME
Mon grand-pére avait fait un jour acquisition de deux petits beeufs d’airain, gros comme des moineaux mais véritablement antiques. Un ami amateur vient le Voir; il Jes lui montre, l’amateur Jes admire, les prend,
(1) ei un petit croquis représentant une fenétre ouverte et, dans le cadre de ee ielateee lune avec une petite étoile non loin d’elle,
168 CORRESPONDANGE
les retourne,.et délicatement en glisse un dans sa poche de cdté. « Eh bien, dit mon grand-pére, vous ne m’en rendez qu’un? » L’autre cherche, se baisse, regarde sous les meubles. « Ou diable peut étre l’autre? Je ne concois pas... » — « Ne cherchez pas, lui répond mon grand-pére, en lui montrant sa poche, il est 1a. » ‘ Geci, madame, est pour vous dire qu’ilest cruel d’étre deviné, mais qu’il est atroce qu’on vous mette le nez sur un puff. Vous en étes bien sare qu’elles n’existent pasces valses appelées /es Soupirs ? Eh bien, madame, apprenez que s'il n’ya pas de valses appelées /es Soupirs, ily a du moins des valses, et qu’il y a aussi des soupirs, car j’en pousse de furieux en ce moment, attendu que je suis rentré 4 pied, n’ayant pas trouvé de fiacre.
Savez-vous une chose? je m’entiche, voila un beau mot, que vous comprendrez, j’en suis sar. Je suis en train de m’enticher, c’est-d-dire que je m’encoqueluche, — et de quoi? —Ah! ah!... dufaubourg Saial- Germain, mon faubourg, madame; je l’habite. Décidé-
‘ment on y est cent fois mieux, meilleur, plus libre, plus romanesque, plus hypocrite, plus vertueux, plus roué, plus usagé, plus indulgent, plus vrai, et de meilleure compagnie qu’en aucun lieu du monde. Je n’ai plus qu’une chose A ajouter a cet ¢loge de mon quartier, c’est que vous en étes, bien que vous habitiez la chaussée d’Antin (cet absurde cloaque de la finance) (1). Oui, madame, vous en étes par l’esprit; par les fagons d’étre et de dire, depuis les pieds jusqu’a la téte; vous en étes par le sang, d’ailleurs, et
(1) Dans loriginal, il y a « cet sbsurde cloaque de banquiers malappris ». :
Pon sait assez que le conseiller de la Verdrillette est de race. ©
Et donc, il faut en convenir, s’encoquelucher est divin, et votre petite lettre aussi. Voila ce que j’ai a vous dire, et cela retardera-t-il ou avancera-t-il la
députation?
C’est'A mon étoile 4 le dire, cela ne me regarde pas (1).
Si on voulait faire des actes héroiques dans notre tems, trouverait-on qui vous comprenne et qui vous aide? J’en doute, et le voudrais possible.
Compliments respectueux.
A LA MEME
Jcudi soir, juillet 1840.
Voila comme vous étes, vous autres femmes : vous vous imaginez, parce qu’on n’écrit pas, qu’on est amoureux, c’est-a-dire heureux; il me semble qu’on pourrait en conclure le contraire.
(1).Dans l’original les mots « cela ne me regarde pas » étaient suivis de ce passage : :
« Quant aux départements, vous savez qa’il y en a, je crois, 80 et quelques, C’est beaucoup dire, Pour Ja capitale C. C. Il y a bien des choses @ dire la-dessus.Napvléon fut un grand homme; je me dis surtout : que ne le suis-je? ll a pris deux fois Vienne, ou du moios il I’a occupée deux fois, le tout poliment, dans les formes, sans auire & |’Allemagne, sans faire de degals. Il a eu soin, pendant le second sitge, de ne pas laisser diriger le canon sur le quartier de le ville qu’habitait l’archiduchesse, future impératrice; aprés uo jour de bataille il a rendu la capitale & son souverain légitime, avec tous les égards et protocoles possibles. Voila, il me semble, une belle action qui ne dérange rien, mais comme je yous dis, c’était un grand homme, Si on voulait faire,
elc, » .
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i, eee
Si je m’appuyais sur moncoudegauche, et si je vous disais : « Je suis allé mardi dernier chez M™ de C. Il y avait la M™* G. d’abord, et ensuite M™’° S. — Ona assez caqucté, et le poéte fut reconduit en caléche découverte. »
Mais ce n’est rien. L’autre jour, il y a eu, vers Vheure du clair de lune, une promenade a Ia Lamartine avec lac, ombrage, marronniers, travestissements, etc.
— Bah! avec les mémes initiales?
— Non, madame, avec d’autres initiales.
Mais ce n’est rien du tout. Si je vous disais quelle taille ronde, quelles manches plates, quelle pudeur, quelle mélancolie, quelles dentelles, quel singulier hasard ! Douteriez-vous du chapitre de roman que je
pourrais vous faire? et tout cela dans un escalier, la
sonnette ala main!
Mais ce n’est rien de rien. Si je vous disais que cette fitre jeune fille a braqué ses yeux sur le filleul, et, de peur qu’il n’en ignorat, le lui a fait savoir!
Mais c’est moins querien. Si je me penchais sur l'autre coude, et sij’ajoutais : « Ma foi, elle était bien gentille sur le sopha bleu, avec ses cheveux blonds et ses yeux noirs. »
— Eh! qui donc?
— Qu’est-ce que cela vous fait ? Et la preuve que c’est que le mari m’aime. Oui, il m’a pris en affection, et il m’a arrété sur le boulevard, moi étant trés pressé, lui m’ayant parlé trois fois au plus auparavant, et le bon Dieu nous envoyant de la pluie sur la téte pendant ce temps-la. Et poignées de mains, et invitations tombant des nues, ctc. Ne yous seriez-vous pas dit comme moi, en pareil cas : « Voild un homme que je
ne connais pas beaucoup, mais qui m’aime véritablement, et dont la femme est fort aimable? »
Mais ne vous figurez pas que tout cela soit quelque chose.
Eh bien, qui sait si toutes ces folies, ces fatuités, ces cancans ne vous amuscraient pas, et si vous ne me trouveriez pas excusable d’avoir laissé mon encre sécher pendant que tout ces vents soufflaient?
Et si je vous disais tout bonnement, ou pour mieux dire, fort bétement : « Je suis seul, et triste, les réves ne sont rien que des réves, et, aprés tout, je ne vis que quand un cceur bat sur le mien? »
Je vous envoie une dréle de lettre. Il me souvient, en la relisant, d’un éléve du collége Henri lV qui, pour se moquer du professeur, avail fait une amplificatién de rhétorique dont tous les paragraphes commencaient ainsi: « Je ne vous dirai pas que, etc. — Je pourrais vous dire que, » etc. L’éléve s’appelait Evrard ; il fut chassé de la classe. Je puis vous dire pourtant que je suis votre trés honoré filleul.
Yours for ever and something more.
A LA MBME
34 juillet 1840.
Si vous savez pourquoi vous répondez vite et bien, yous comprendrez aisément pourquoi je réponds tard et mal. Prenez d’abord votre bon sens, puis votre tranquillité, puis votre gaieté naturelle, votre petit farniente toujours occupé 4 propos, puis, que dirai-je?
tout ce qu’il y a en vous de bon et de toujours prét. Retournez tout cela, comme on retourne son bas pour le mettre. Voila ma position, comme dit un de mes amis. Soyez sir que, quand je ne vous dis rien, cc n'est. ni oubli, ni paresse, ni distraction ; mais c’est que je ne puis rien dire.
Merci d’abord de histoire musicale et dentifrice. Hélas ! marraine, ces riens charmants qui viennent de vous me sont bien chers. Ilsme rappellent le temps ou Je savais jouir de toutes ces petites perles qui vous tombent des lévres quand vous riez ou qui pendent au bout de votre plume A chaque goutte d’encre que vous prenez. Je perds tous les jours l’esprit qu’il faut pour étre au monde.
Vous demandez un commentaire, ce que vous appelez « un titre de chapitre ». J’admire le flair qu’ont les femmes comme vous. De toutes les folies que je vous ai écrites, l’histoire de l’escalier serait la moins folle ou la plus sérieuse, si c’était quelque chose; mais malheureusement ce n’est et ne sera rien. Quant A histoire sainte, elle passe un peu a Iétat d’ancien testament. Je ne peux pas vous faire ’histoire de l’escalter, parce que c’cst si peu de chose, si rien qu'il faudrait quinze pages pour la raconter.
Elle est revenue! cet affreux capitaine l’a rencontrée. Et ce qui est triste, c’est la pice nouvelle de l’Opéra- Comique (1). Et j’y ¢tais presque encore quand j’ai rencontré Clavaroche par une pluie battante, car j’en sortais.
Figurez-vous : Se il padre m’abbandona, chanté en
{t) L’Opéra @ la Cour, espece de pot-pourri dramatique.
frangais, en costume de fantaisie écossais, avec des guétres, des jupes qui viennent 4 mi-jambe, et chanté trés vite, probablement pour ne ressembler ni a la Pasta, nia la Malibran, ni a etc.
Oui, madame, elle est revenue, cette brune dont Je portrait 4 la mine de plomb me pend au-dessus de la téte en ce moment méme. Est-ce que vous croyez que je l'aime 1a, vraiment ? Est-ce que vous supposez qu’il reste quelque chose de cette fantaisie que j’aicru avoir? Bah ! je suis parfaitement gucri; et quand Ie filleul de ma marraine sera 4 son tour dessiné a la mine d2 plomb sur son propre tombeau, on écrira au-dessous :
Epitaphe d’un inconnu.
« Ci-git un homme quia été 4 FOpéra-Comique le 30 juillet 1840. ILavait Pidée d’y aller le 28; mais le thédtre étant fermé A cause des fétes, c’est pourquoi il s’y est rendu le surlendemain. II s’est mis dans une avant-scéne fort sombre, ot il était tout seul. Et ila apergu en face de lui, — 4 peu prés, — une jeune femme brune. C’était la seconde fois de sa vie quil allait 4 ’Opéra-Comique; et il lui est impossible d’cxpliquer pourquoi, ayant ce thédtre en horreur, il lui avait pris, dés le 28, une telle envie d’y aller que, le 30, ila emprunté 4 monsicur son frére de quoi s'y rendre, ne devant avoir d’argent que le lendemain. Et dans cette avant-scéne qui est énorme, s’cnnuyant fort tout seul, il a regardé dans la salle, et il a cru reconnaitre dans une loge cette méme jeune fille brune ; mais il lui a été impossible de croire que ce fat elle, vu qu’il la croyait engagée 4 Milan pour l’automnino, c’est-a-dire la fin d’aodt. Sortant de 1d, et fort ému, il
Ve.
a rencontré par la pluie un capitaine avec lequel il était fort lié ! Ce capitaine lui a affirmé qu’il avait, peu de jours auparavant, rencontré cette méme brune a Paris et qu’ainsi donc c’était bien elle, et non une hallucination produite par la musique. Et alors—Tinfortuné est
+ alow = 0! n forfunr or Lert’ hn ota fone am grand roubre oh
je vom Vane Cal on noel on Des oar oe,
" rentré chez lui; eta fumé un grand nombre de cigarettes.
Priez pour lui !
Je vous serre la main en désespéré.
A ALFRED TATTET
Jeudi soir, 10 septembre 1840.
Je pars, mon cher ami, demain matin pour Augerville avec mon frére. Nous y passerons probablement huit ou dix jours; aprés quoi, si.vous ne vous envolez pas de votre odté, nous ‘nous retrouverons, j’espére, sur cet ennuyeux et adoré pavé de la meilleure et de la plus exécrable des villes.
A vous de ceur.