Correspondance (1830-1855)
Le bon Gérard n'a pas trop à se plaindre de la postérité, souvent injuste. Tous les honneurs postliumes dont elle dispose, il les a obtenus, ou va les obtenir : réimpressions,études biographiques ou littéraires... Bientôt, il aura son buste.
Il est vrai qu'on ne le lit plus guère. De l'œuvre, si abondante, mais trop dispersée, le petit roman dcSyloie,kTpeu près seul, a survécu, avec quelques pièces de vers qui ont leur place marquée dans toutes les anthologies. Le reste n'intéresse plus guère que les curieux. Mais, parmi les maîtres les plus incontestés, quels sont ceux que l'on lit encore, cinquante ans après ?
Du moins, le souvenir de l'homme ne s'est pas eftacé. C'est que sa physionomie est d'un charme singulier, c'est aussi que cette existence a l'attrait d'un roman, — un roman vrai, — d'une infinie variété, d'une émotion croissante, jusqu'à la crise finale qui l'achève brutalenient. Autour de ses pre-
mières années, cette bohème de i83o, la jeunesse la plus folle, la plus exubérante dans son désordre pittoresque, avec ses enthousiasmes et ses naïvetés, son insouciance et sa foi. La chronique a raconté tous ses exploits. Les anecdotes abondent. Il n'y a qu'à puiser chez Gautier, dans les souvenirs de Georges Bell ou d'Arsène Houssaye, dans les articles de Ghampfleury,de Monselet, d'Asselineau, dans les confessions de Gérard lui-même.
Puis, dès les premières inquiétudes, c'est la série des voyages, ce besoin d'oublier, au loin, sous des ciels nouveaux. Et en effet, l'oubli n'est pas long avenir. Ses tristesses ne résistent pas à quelques jours de vie errante, en pleine liberté, — à l'aventure : car il a horreur des itinéraires traditionnels ; il redoute « la ligne droite des chemins de fer » ; son caprice ne peut se plier aux horaires réguliers des Laffitte et Gaillard. Il prend plaisir à s'attarder, oubliant les heures. Il goûte le charme de ces voitures archaïques, /a ^^r /me, laChalonnaise,oi\ s'empilent « des couches superposées de voyageurs», qui filent à grands cahots le long des routes de France, dans un nuage de poussière, parmi les rires et les chansons, d'où l'on sort les membres rompus, mais l'âme légère.
Les romantiques furent de grands voyageurs :
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Gérard est le seul, peut-être, qui voyage sans arrière-pensée littéraire, sans souci de la copie à fournir, qui note au jour le jour ses impressions avec une sincérité absolue, pour lui-même. Et c'est pourquoi ces impressions sont charmantes de fraîcheur et d'imprévu.
« Sensations d'un voyageur enthousiaste »,a-t-il dit : cette faculté d'enthousiasme ne l'empêche pas d'y voir clair. Il échappe aux admirations de commande. Il excelle à saisir les ridicules, à marquer d'un trait vif la physionomie d'une ville : Vienne « semi-slave, semi-européenne », Munich « la ville des rapins », où tout est imitation et trompe-l'œil, faux ors, faux marbres, fausses pierres, faux bois, — badigeonnée de vert, de jaune, de bleu, de rouge antique ySy&c ses palais en stuc où s'ébattent gravement des chambellans d'opéra bouffe... Les mœurs, les pavsages,les aventures de la route : sa curiosité d'artiste s'amuse de tout. Il va d'étonnement en étonnement, dans la joie. Dans tous les pays, tour à tour, on le croirait près de se fixer à jamais. Il faut le voir au Caire, en costume arabe, la tète rasée, le machlab sur les épaules, le gilet rouge et la culotte bleue, seigneur et maître, assez empêtré, de la petite Zeinab. Quelques mois plus tard, dans les montagnes du Liban, il est tout entier à l'étude de la religion
druse; peu s'en faut qu'il n'épouse la fille du cheik Seïd Eschérazy. Mais une bonne fièvre l'oblige à fuir, et le sauve. D'ailleurs une fantaisie nouvelle a bientôt chassé les fantaisies d'hier.
Même au temps de sa maladie, toutes les fois qu'il lui sera possible, dans l'intervalle de ses crises, de fuir Paris, il semblera que se dissipent ses ang-oisses. La frontière passée, le Gérard de jadis se retrouve, avec sa gaîté^ son esprit lucide et vif. Mais, rég-ulièrement aussi, dès le retour, avec les premiers mois d'automne, le voile de mélancolie retombe, épais de plus en plus. La raison se débat contre le rêve obsédant. L'imagination se heurte aux murailles du réel.
Et c'est la fin de la lutte, cette mort mystérieuse, poig-nante, si bien en scène. Tous les chroniqueurs et tous les biographes ont refait le tableau : l'horreur de la petite ruelle suant le vice et la misère, ces assommoirs et ces bouges qui ont refusé de s'ouvrir au vagabond, les marches gluantes du vieil escalier, le corbeau qui croasse dans la neige, l'égoùt roulant ses immondices, et là, accroché à la grille sinistre, ce cadavre en habit noir, le chapeau haut de forme sur la tête... Admirable sujet de lithographie romantique !
Ne dirait-on pas que toute cette existence a été
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arrang-ée par un artiste épris de pittoresque, habile à varier ses efFets, de la fantaisie souriante à l'horreur tragique? Or, l'homme qui a vécu cette vie est le plus simple, le plus naïf, le plus ingénu. C'est, en dehors de ses crises passagères, l'esprit le mieux équilibré.
On ne le connaît d'ordinaire que par un portrait de ses dernières années : le visage empâté, cerclé d'un collier de barbe drue, et, sous la moustache tombante, le pli douloureux de la lèvre. Celui-là, c'est le poète qui a souffert, lassé déjà de la lutte. Lui-même ne se reconnaît pas. « Je tremble de rencontrer aux étalages un certain portrait, écrit-il à Georges Bell... Dites partout que c'est un portrait ressemblant, mais posthume (i). » Et il se rappelle ce qu'il était jadis; il se revoit tel que le représentait, en i83i,le médaillon de Jean Duseigneur, figure à la fois naïve et décidée, le grand front poli sous la « fumée d'or » des cheveux blonds (2), le nez droit et fin, la bouche délicatement tracée, physionomie toute de charme et de douceur.
Personne, moins que ce jeune homme rougissant, n'était fait pour la vie des cénacles. Il en a
(i) Lettre du i"' juin i854.
(3) Th. Gautier, Portraits et Souvenirs littéraires.
toujours ignoré les jalousies, les bassesses, le cabotinage : il n'est pas homme de lettres le moins du monde : ce qui ne l'empêche pas d'être écrivain.
Tandis que les autres s'amusent à de pénibles fantaisies, il s'est mis à l'œuvre, modestement. Ses goûts le portaient vers le xviii^ siècle; sans souci d'étonner personne, il les a suivis. « Lorsque chacun cherchait les tournures excentriques et les couleurs violentes, écrira Théophile Gautier, et se fût volontiers peint de vert et de rouge comme un loway partant pour la guerre, des plumes d'aigle sur la tête, des colliers de griffes d'ours au bas du col, des scalps, ou plutôt des perruques de classiques à la ceinture, pour avoir l'air plus étrange et plus formidable, lui se plaisait dans les gammes tendres, les pâleurs délicates et les gris de perle chers à l'école française de l'autre siècle... »
Surtout, il est tolérant, — ce qui est merveilleux, à son âge et à cette époque. Il ne raille guère que l'Académie : mais cela est traditionnel. Impérialiste et libéral, il a le culte de Béranger; on pourrait craindre de trouver en lui un second Casimir Delavigne... Par bonheur, sa traduction de Faust permet d'espérer mieux; elle l'a classé; il a tous les droits à être un des chefs de bande qui, à la première d'Her/iani, luttent pour la liberté.
INTRODUCTION
Le théâtre, d'ailleurs, a toujours été une de ses grandes passions. Dans ses Portraits et Souvenirs littéraires, Th. Gautier rappelle le titre de quelques œuvres perdues, de la première jeunesse : un petit acte en vers. Tartufe chez Molière, une « diablerie », le Prince des Sots, un grand drame, ia Dame de Carouge, qui annonce le Charles VII
de Dumas (i) Autant de déceptions. Et
Petrus Borel, dans la préface des Rhapsodies s'indigne pour lui : « A toi, bon Gérard : quand donc les directeurs-gabelous de la littérature laisserontils arriver au comité public tes œuvres, si bien accueillies de leurs petits comités?... »
Mais Gérard ne se décourage pas. Il ne crie pas ses colères. Il se console de ses déboires en faisant d'admirables projets qui ne seront jamais réalisés : d'abord, le drame biblique de la Reine de Saba; et aussi un drame moderne, d'inspiration philosophique; comme principal personnage, un médecin allant jusqu'au crime « pour éclaircir quelques points obscurs de son art » (2) : une assez belle idée de pièce, en somme, — et qui se retrouvera.
( I ) De la mcme époque, les quelques scènes de Nicolas Flamel, l'atlaptalion de la Coinedia nuena de Moraliu, la petite tragédie de Lara. (Voy. la lettre à Taylor, été de i83i.)
(a) Théophile Gautier.
Il s'adresse tour à tour à tous les directeurs : à Harel, au baron Taylor, à Anténor Joly, à Marc Fournier, à Arsène Houssaye. Il aborde tous les genres. Après le livret de Piquillo, deux drames en collaboration avec A. Dumas, i' Alchimiste et Léo Burckart, sans parler de ce Dolbreiise, dont il ne reste rien (i). Puis, l'opéra comique dts Monténégrins, le Chariot d'enfant, V Imagier de Harlem; entre temps, une farce satirique : Une nuit blanche et un vaudeville : le Pruneau de Tours (2). Jusque dans ses derniers mois, à la veille même de sa mort, une série de projets encore : l'adaptation de Misanthropie et Repentir, celle de Jodelet, toutes deux pour le Théâtre français, un drame féerie à tirer de la Main de gloire, et ces pièces dont le titre seul a survécu : Louis de France et le Citoyen marquis
Il est injuste, vraiment, de confondre ce travailleur acharné avec une demi-douzaine de ratés extravagants. De l'orig-inalité, de la fantaisie, il en a plus qu'eux tous ; mais ce n'est pas une fantaisie de rapin, une de ces originalités voulues, forcées, laborieuses, qui sonnent faux. Parmi ces agités, il est
(i) Voy, la lettre à Anténor Joly, le 2 mars 1889.
(m) Voy. encore les lettres à Marie de l'Epinay (août 18^0) et à H. Lucas (i853), les articles de Méry dans V Univers illustré (août i864), la liste autographe des œuvres complètes {Intermédiaire, i86q).
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e seul, peut-être, à qui cette gaîté bruyante ne sufise pas. Même au temps de sa jeunesse exubérante, l a des instants de mélancolie : un besoin de se eplior sur lui-même et, déjà, de revivre le passé, ^u fond de sa mémoire, les impressions anciennes estent gravées, inell'açables : le Valois, ses prés :t ses forêts, les rivières nonchalantes, les étangs le Ghaalis, les longues routes blanches, à perte de me ; dans ces paysages harmonieux, les fraîches dylles enfantines, le cortège des petites amies ingénues, Célénie qui semblait la nymphe des étangs, ( tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des )rés, couronnée d'ache et de nénufar... ». Et Fanîhette, et Sylvie, et Adrienne qui lui est apparue un jour sur la pelouse d'un vieux château, « fleur de la nuit, éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blanc, glissant sur l'herbe verte à iemi baignée de blanches vapeurs ». Adrienne, e grand amour do sa vie! C'est elle qu'il cherchera ioujours, qu'il croira parfois avoir retrouvée et ju'il ne se consolera pas d'avoir perdue...
Comment cette âme délicate et profonde serait- Ile comprise de la médiocre poupée de théâtre jii'est Jeuny Colon? Comment sentirait-elle le prix le cette adoration mystique qui n'exige rien des atisfactions habituelles et qui semble aimer en
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elle une idole qu'elle ne connaît pas? Flattée un instant, elle se lasse vite de cette passion respectueuse. Le poète n'est qu'un timide, embarrassant et ridicule.
Et ses meilleurs amis, ceux qui devraient savoir, ne le jug-ent pas beaucoup mieux. Eux aussi, ces exaltations les font sourire. « Nous l'avions parfois doucement raillé, avoue Théophile Gautier, sur ces caprices soudains à l'endroit de femmes aperçues de loin et dont il évitait même de se rapprocher pour ne pas détruire ses illusions. » Un paragraphe du Voyage en Orient répond à ces railleries, qui le touchent au cœur : « J'ai entendu des g^ens g-raves plaisanter sur l'amour que l'on conçoit pour des actrices-, pour des reines, pour des femmes poètes, pour tout ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le cœur; et pourtant, avec de si folles amours, on aboutit au délire, à la mort... Ah! je crois être amoureux? Ah! je crois être malade, n'est-ce pas? Mais, si je crois l'être, je le suis... » Gautier, un jour, regrettera d'avoir souri.
Pour jouer les Don Juan, ce rêveur n'a rien de ce qu'il faut : ni l'égoïsme, ni l'élégance. « Il n'a jamais été bien habillé des pieds à la tète, déclare Arsène Houssaye : si l'habit était neuf, le chapeau
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manquait d'un coup de fer; si le pantalon était irréprochable, la bottine tirait la langue. Quand il avait de l'argent, il le dépensait mal, comme son ami Balzac (i)... » Au milieu des dandys, comme parmi lesbousingots, il reste un isolé.
Il n'est pas fait pour la vie mondaine, indifférente et sceptique. Ses goûts, sa curiosité du moins, lui feraient chercher plutôt la société des humbles. Partout où il passe, c'est une de ses joies de se mêler à la foule, de s'absorber en elle, de partager ses plaisirs. Il aime les fêtes un peu vulgaires où s'épanouit une grosse gaîté franche. Volontiers, il s'arrête dans ces guinguettes où semble se survivre le passé, dans les auberges de village, dans les brasseries d'Allemagne, comme dans les cabarets des halles. Le vieux Paris surtout l'enchante, ce Paris que le Paris élégant ne connaît plus, ses ruelles tortueuses entre les vieilles maisons branlantes, les verdures des grands jardins par-dessus les murs qui croulent, toute cette cohue grouillante de gens en haillons, les bavardages des commères sur le pas des portes, les bousculades des enfants parmi les rires et les pleurs. Plus loin encore, la mélancolie des banlieues, les prairies lépreuses, les
(:) Le Livre, février i883.
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chantiers abandonnés, les carrières où l'on côtoie des vagabonds et des bandits.
Ceci n'est pas une curiosité d'artiste, une affectation. Personne n'a plus de sincérité dans ses g-oûts ; la littérature n'y est pour rien. Il suffit de lire la Bohême galante, ce livre exquis où il y a de tout : du pittoresque et de l'émotion, du sourire et de l'ang-oisse, de la réalité et du songe, des dissertations littéraires et des paysages pleins de fraîcheur, des odelettes travaillées dans le goût du xvi*^ siècle et des chansons où chante l'ame même de la race ; cela d'une aisance, d'une pureté, d'une souplesse, d'une fluidité admirables de style.
Là est le véritable Gérard. On s'est évertué à en faire un personnage de roman. Sa folie a surexcité les imaginations qui l'ont voulue tragique, extravagante. Plusieurs années avant la crise, remarque Champfleury, l'originalité, le mystérieux de cette existence soulevaient bien des curiosités : « Sa vie errante, les aventures qu'on racontait de lui dans Paris l'avaient transformé de son vivant en personnage légendaire (i). « Ce fut bien pis après sa mort ; et Champfleury pourrait s'accuser lui-même. 11 a travaillé à cette légende, il a ramassé dans ses ouvenirs toutes les excentricités du poète ; nous
Champfleury, Grandes figures dîner et d'aujourd'hui, p. 164.
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les connaissons surtout par lui. Dans un très bon article de la Revue fantaisiste (i), Asselineau a expliqué de la façon la plus simple quelques-unes de ces prétendues folies. Vainement. L'histoire des Poissons de plomb, celle du Trésor des Tuileries, de la Sirène d' Amsterdam n'en sont pas moins restées articles de foi. Allez demander à des chroniqueurs de sacrifier une anecdote à effet !
Parmi ces anecdotes, pourtant, il faudrait faire un choix. Il est certain que si l'on examine gravement jusqu'à ses moindres boutades, si l'on discute avec un dog^matisme de médecin aliéniste tous ses paradoxes, toutes ses fantaisies de lang-age et de conduite (a), si l'on relève comme dépourvues de sens toutes les allusions dont le sens nous échappe, il est facile de conclure à la folie. Je me demande seulement quelle correspondance un peu libre ne permettrait pas un diagnostic analogue.
A aucun moment, à vrai dire, il n'a semblé que cette raison fût définitivement perdue. Après chaque atteinte du mal, ce sont quelques mois, au moins,
(i) Livraison du i5 septembre 1861.
(3) o Le plaisir de contrarier les Philistins nous poussait à des bizarreries concertées du i!:oùt le plus douteux... Quelques propos étranges nous faisaient bien ouvrir de çrands. yeux, mais il les expliquait d'une faron si inu^énieuse, si savante et si profonde que notre admiration pour lui en augmentait. » Th. Gautier, Portraits et Souvenirs, p. 87.
de répit, pendant lesquels on croirait à une guérison complète. La première crise, en i84i, n'a pas été très grave (i^. Elle lui a laissé seulement le regret de voir interrompues les belles rêveries de son imagination. Il a retrouvé toute sa vivacité d'esprit, l'ardeur au travail, l'enthousiasme d'autrefois. Les dix années qui suivent sont parmi les plus actives de sa vie ; c'est l'époque des grands voyages qui lui rendent toute sa confiance en lui-même: « Ce que c'est que de changer de latitude ! En Allemagne, nul ne songe à me trouver fou (2) ! »
En France même, on n'y pense guère. Ses amis se sont faits assez vite à certaines excentricités. Ils s'habituent à ces crises périodiques qui le laissent chaque fois plus las, mais à la suite desquelles ses facultés demeurent à peu près intactes. A plusieurs
(i) Sur cette première crise voy. les lettres de mars i84i. — Parmi les familiers du poète, Janin est le seul qui semble s'être ému très vivement; le i*'"' mars il donne aux Débats cet article dont Gérard gardera toujours un pénible souvenir. Les autres sont préoccupés surtout de démentir les bruits pessimistes. D'une lettre de Paul Fouclier à Marie de l'Epinay, le 12 mars : « Je m'empresse de vous adresser sur la santé et la raison de notre bon Gérard d'excellentes nouvelles dont, au reste, la contirmalion vous sera déjà parvenue, sans doute. Quant au l'euilleton de Janin, je serais d'avis de le lui cacher , mais qu'est-ce que nos deux silences auprès des dix mille indiscrétions qu'il peut rencontrera sa première sortie. « (Inédit.) — Houssaye, dans l'Artiste: « Hassurez-vous !... Gérard de Nerval n'a perdu ni la vie, ni la raison. .. Une fièvre ardente, une fièvre de huit jours a seule donné lieu aux fatales nouvelles qui se sont répandues sur noire spirituel ami... » (2« série, t. VII, p. 164).
(2) Pensées publ. par Houssaye, Presse du 7 septembre i865.
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reprises, ils l'ont cru terrassé par la maladie, et il a suffi pour le g^uérir des premiers rayons du soleil. Au printemps, il revit pour courir les routes, et les lettres qu'ils reçoivent de lui, d'Allemag-ne, de Belgique ou de Hollande, sont toutes rayonnantes de jeunesse (i)...
Il est assez difficile de suivre Gérard, dans cette vie açitée et vagabonde dont l'imprévu déroute jusqu'à ceux qui le connaissent le mieux. Sa correspondance seule permet de retrouver quelques étapes : en cela, d'abord, elle est précieuse. Mais elle n'a pas un intérêt historique seulement. Parmi toutes les correspondances romantiques qui ont eu les honneurs de la publication, je n'en connais pas de plus variée, de plus délicate, de plus sincère. Sous la limpidité du style, l'âme transparaît, d'une sensibilité charmante. Jusque dans les dernières années, c'est quelque chose de frais et d'ingénu.
Personne n'a conservé plus pieusement le trésor de ses illusions. Il en a vécu, et il en est mort, aimé de tous, sauf des deux êtres que lui-même a le plus aimés. Et peut-on dire même qu'il soufl:Ve de la dureté de l'un, de la vulgarité de l'autre ? Obstinément, son rêve embellit la réalité. Rien ne
(i) Voy., après les inquif'tudes de janvier i85î, la lettre à Stadler du 12 mai. De même, la lettre du lo juin i853.
GOaRESPONDANCE
lui fera mépriser l'idole à qui son culte s'est consacré. Rien, de la part de son père, ne le découragera. Les moindres billets qu'il lui adresse sont exquis d'abandon affectueux; il a avec lui des câlineries d'enfant ; il ne semble pas s'apercevoir de sa froideur ; il veut croire à cette tendresse, qui se refuse.
Il l'a peu connu, cependant. Pendant sa première jeunesse, le D"^ Labrunie courait l'Europe, à la suite de la Grande Armée. Le souvenir le plus ancien qu'il en ait gardé est du mois de juin i8i4 : un officiera l'uniforme sali, à la figure sombre qui le serrait sur sa poitrine, à lui faire mal. Ce retour, c'a été la fin de ses belles années de vie libre, dans les prairies du Valois, la fin des idylles enfantines, de toutes ces joies où rien d'amer ne se mêlait encore. Son père s'appliquera désormais à meurtrir ses illusions ; il est venu pour lui apprendre « ses devoirs ». A tous ses goûts, il oppose un bon sens étroit et revêche. Il se refuse à le comprendre (i). Etre tyrannique, ce serait encore une façon d'aimer : il est pire : il est indifférent et
(i) Voy. la lettre du 20 juin i854 : « Ne croispas, quand je suis loin, que je ne sois pas près de toi cependant. J'y serais près encore, fût ce dans le tombeau. Si je mourais avant toi, j'aurais, au dernier moment,la pensée que, peut-être, tu ne m'as jamais bien connu. »
INTRODUCTION
dédaigneux. Même dans les derniers mois, quand les amis de Gérard ont le cœur serré d'ang^oisse, lui seul s'obstine à tout ignorer. Vieilli maintenant, il redoute pour sa propre santé des émotions trop vives. L'essentiel est que le dénouement attendu ne lui impose pas un excès de fatigues et de soucis...
En i855, le mal s'est aggravé avec une rapidité foudroyante. Au printemps, une première crise a abattu le poète : transport au cerveau, disent les médecins, et bientôt ils le proclament guéri. Mais, en août, il n'y a plus d'illusion possible. G^est bien la folie qui reprend sa victime ; elle ne lui accordera plus que deux mois de répit, en juin et juillet i854, — l^ temps exactement de revoir l'Allemagne, une fois encore. Ce voyage suprême est le dernier recours du D"" Blanche. Si souvent, le malade est revenu guéri de ses courses lointaines !
Mais aujourd'hui, le charme est impuissant. Luimême n'a plus la force d'espérer. Parfois, en retrouvant des paysages aimés jadis, il a des instants de gaîté ; il voudrait se persuader que ses forces entières lui sont rendues... Puis, ce sont de nouveaux accès de tristesse, des angoisses inexpliquées, des remords sans cause. Un rien suffît à troubler la joie qu'il se promettait de goûter et l'assombrit. Et toujours cette terreur constante, cette inquiétude
sur ses facultés créatrices, son plus grand sujet d^ abattement (i)...
A peine rentré à Paris, il fallut encore, le 8 août i854, l'enfermer à la maison de Passy : il ne devait plus en sortir que pour aller à la mort. Le D'^ Blanche fit tout ce qui était en son pouvoir. Vainement, il essaya de secouer l'égoïsme du D"" Labrunie en le prévenant de l'imminence du danger. De toute son énerg-ie, il résista aux prières et aux menaces de Gérard, réclamant sa liberté... Il dut céder devant une intervention officielle de la Société des gens de lettres.
La Société prenait là une responsabilité bien grande et la discussion avait été vive au sein du comité. Ghampfleury déclare qu'il protesta avec énergie. Mais la supplique de Gérard, transmise par l'avocat Godefroy, était si pressante. Surtout, elle était écrite en termes si mesurés, si calmes (2).
La sommation est datée dug octobre. Le D^ Blanche s'inclina, et, le 19, commençait cette agonie, — ces courses éperdues sous la neige d'un hiver particulièrement rigoureux. Ce que fut la vie de Gérard durant ces dernières semaines, personne ne pourrait le dire ; personne même ne connut son domi-
(i) Lettre du 37 juin.
(2) Voy. la lettre du 28 septembre i854.
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cile, car il avait donné congé à son hôtel garni de la rue Neuve-des- Bons -Enfants. A diverses reprises, quelques-uns de ses amis le virent apparaître, loquace et nerveux, vêtu toujours de son éternel habit noir, et c'était, pendant quelques instants, un feu roulant de paradoxes, les éclats d'une gatié forcée, ou des phrases de désespoir,brusquement interrompues. Mais ils essayaient en vain de le retenir, ou de l'interroger, ou de venir à son aide : il se défendait de leur amitié, comme d'une curiosité indiscrète.
Chacun d'eux a pieusement noté le souvenir de la suprême rencontre : Théophile Gautier et Maxime Du Camp, le 20 janvier, dans les bureaux de la Reuue de Paris ; le bibliophile Jacob, le 28 ; Georges Bell et Philibert Audebrand, le 24, au dîner de Béatrix Person ; Charles Asselineau, le 26... Puis, au matin du 26, un avis laconique de la police les priait de passer à la Morgue, pour reconnaître le corps. Un apprenti, sortant d'un garni voisin, avait aperçu ce cadavre.
La nouvelle ne mit pas longtemps à se répandre. La consternation fut générale. Pendant quelques jours, on ne parla pas d'autre chose. Ou plaignit le désespéré. On fit le procès delà société indifférente, on risqua des hypothèses, on disserta sur les causes
et les circonstances probables de la mort. Ce faitdivers faisait plus, pour la gloire du poète, qu'une vie entière de travail. Les artistes, les écrivains, la foule innombrable des curieux, tout Paris défila dans la ruelle sinistre ( i).
(i) Sur la mort de Gérard, voy. le Mousquetaire des 3o janvier et 2 février i855. — J'ai dû à l'obligeance de M. Gustave Simon communication d'un document inédit fort intéressant. C'est une lettre d'Alexandre Dumas à Victor Hugo, la veille même de l'enterrement : « Mon bien Cher et bien Grand,
Vous savez que notre pauvre Gérard s'est suicidé ou a été assassiné.
On l'enterre demain.
Arsène Houssaye s'est chargé de tous les détails du convoi.
Voici ce que je lui ai écrit hier :
« Mon cher Houssaye,
« Si Victor Hugo eût été à Paris, il eût fait à notre cher Gérard « l'honneur de porter un des coins du Drap.
« Je crois qu'en l'absence de notre grand poète, il est de notre « ou voir de laisser la place d'Hugo vacante et de n'avoir que trois « de cinq porteurs.
o Je propose — disposez.
« A vous.