‹ CorrespondanceChapitre 10 sur 156 · XIII. — Publ. par A. Houssaye, la Presse, 24 septembre i · texte numérisé non relu

XIII. — Publ. par A. Houssaye, la Presse, 24 septembre i

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sommes dans une petite maison qu'il a louée jusqu'à la fin du mois, et entourés de l'attention et des amitiés de toute la ville. On nous donne des fètos, des soupers, des promenades, de telle sorte qu'il est impossible de rc[»ondre au (juart des invitations et que nous ne pouvons ^uè^e travailler que la nuit (34). Les MM. Rothschild, M***, le représentant politique de la Russie, et plusieurs consuls, ainsi que le directeur du théâtre et quelques personnes de la ville forment notre principale société. Avant-hier soir, nous avons eu soirée et souper chez l'envoyé de Russie. Hier, M. Gh. Durand, le directeur du Journal de Francfort, nous a promenés toute la journée dans les environs en calèche; nous avons dhié à Ilombourg- et nous avons pris du café dans un des deux villages français occupés par les réfugiés de l'édit de Nantes. Ce soir, nous allons au spectacle, dans la loge de MM. Rothschild, qui nous ont invités. Ils ont préparé aussi une partie de chasse pour après demain, mais je ne sais si nous irons, car Dumas est un peu malade. Il est incroyable de voir à quel point les yens de lettres français sont estimés et bien accueillis en Allemagne. Cela m'a donné l'idée d'aller l'année prochaine à Vienne, où l'on veut me recommander d'une manière suprême, et où je pourrai me fortifier dans la prononciation allemande. M, Durand me promet une recommanda-

tion pour M. de Metternich, qui est un de ses amis diplomatiques, et qui me ferait accueillir dans la plus belle société de la ville et pourrait peutêtre me servir davantage en me faisant confier quelques missions littéraires de traduction ou de recherche, car il y a si peu de gens de lettres français capables de traduire l'allemand qu'elles sont plus nombreuses et moins difficiles à obtenir en Allemagne que partout ailleurs. Du reste, en admettant qu'aujourd'hui encore j'éprouve quelque difficulté à traduire ou comprendre certaines choses, il est clair que l'an prochain, en ayant ce but devant les yeux, je pourrai me mettre en état de l'accomplir. D'ailleurs, mon séjour d'un mois m'a déjà été fort bon. Sûr d'un si bon appui que celui de M. Ch. Durand près du ministère de Vienne, je m'occuperai cet hiver à trouver quelque spécialité importante, pour laquelle une double bienveillance me serait acquise des deux parts, soit qu'il s'agisse de recherches dans les bibliothèques, comme celles qu'a faites Francisque Michel en Angleterre, ou quelque étude d'art correspondant à la spécialité de mes feuilletons, ou encore un rapport officiel sur les points de relation des deux littératures (35). Je n'ai toutefois aucune prétention à être attaché à l'ambassade, ce dont Dumas me parlait hier, car ma carrière littéraire est plus facile et plus belle à Paris. Mais une mission

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momentanée me servirait à acquérir des relations exa'llentcs et répondrait fort l)ien au besoin que j'ai de nie l'ortilier dans l'allemand, puisque déjà j'en sais un peu, et qu'avec un peu de travail encore, je puis m'en faire un accessoire littéraire fort utile assurément. Ce qui faisait penser Dumas à me conseiller de tendre à une position d'attaché d'ambassade, c'est que, dernièrement, il en a fait obtenir une, par l'influence du duc d'Orléans, à Blaze de Bury, l'un de nos amis, qui était dans la même position que moi, journaliste, et sachant un peu d'allemand; mais à rester longtemps éloigrié de Paris, on risque tro{) de perdre le courant des idées littéraires, et c'est là où est encore le meilleur et le })lus sur avenir.

Car, après tout, les positions semi-littéraires et semi-politiques, elles ne sont valables et ne servent à votre fortune que lorsqu'il s'y joint un prestig^e, aux yeux du g-ouvernement, d'une réputation littéraire croissante, sans quoi l'on risque de se voir abandonné toujours à l'un des deg-rés inférieurs de l'échelle administrative. Le mérite littéraire dispense de monter de grade en ii;ra(le dans les positions politiques. Vous entrez de plain-pied, et de haut, là où vous ne seriez parvenu que péniblement et d'en-bas, en sacrifiant toute votre vie à cet unique dessein.

Tu vois ([u'au milieu de nos distractions, de nos

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vacances, je m'occupe aussi du solide et de l'avenir. Du reste, la position des journalistes d'Allemagne est encore à faire envie à la nôtre. M. Durand, \ par exemple, a des maisons à Francfort et de grandes propriétés rurales qu'il nous a fait voir hier. Il gagne, à ce que nous dit son père, trentequatre mille francs par an, rien que par son Jour. J na/o^c/e/ et pourtant écrit en français. '

Je viens de reprendre la plume, ce matin. Hier soir, notre apparition dans la log-e de MM. Rothschild a produit une g-rande sensation. Tout le monde se levait pour voir Dumas, et les acteurs se tournaient vers lui en déclamant. Nous avons vu une tragédie de Griseldy fort bien jouée (36). C'était hier le jour de l'an des juifs, très nombreux à Francfort, de sorte que la salle était très brillante et avait un air de fête. Après le spectacle, nous avons eu grand souper, où il y avait plusieurs des sénateurs de la ville. Ce matin, nous déjeunons avec le médecin de M"''' Rothschild, qui a été étudiant avec le fameux Sand (Sy), et va nous donner des détails très curieux. Voici une chose singulière : Dumas voulait se faire saigner par lui. Mais il paraît qu'ici les barbiers seuls ont le privilège de saigner, par un droit de leur corporation, et les médecins ne saignent que dans un cas extrême. Cette ville est toute remplie d'habitudes du moyen âge.

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Je me rappelleriii t(»iij(»iirs noire visite an villaei^e fianrais de Dornshoh huas , i[[Hi M. Durand appelle Toiirnesauce, d'après la prononciation du pays. Le iVan(;ais qu'on y parle ressemble au français des comédies de Molière, et s'est parfaitement conservé le même,- depuis ce temps (38).

Adieu, mon cher papa, porte-toi bien; moi, je suis plus heureux que Dumas, et je jouis de la plus belle santé.

Je t'embrasse.

G. LABRUNIE.

Suscription : A M. Labranie, docteur en médecine, rue Saint-Martin,' j 2.

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