‹ CorrespondanceChapitre 105 sur 130 · CXLIV. — Carhjle à Emeraoji · texte numérisé non relu

CXLIV. — Carhjle à Emeraoji

Chelsca. le 8 juillet 1851.

Cher Emerson,

Ne vous souvenez-vous plus très bien qu'il y a un homme du nom de Carlyle'? Je sais que vous vous souvenez et vous souviendrez. Mais il y a terriblement longtemps que nous n'avons échangé un mot, état de choses qui devrait cesser immédiatement. C'était votre tour, je crois, décrire. C'était le tour de quelqu'un ! Etn'ai-jo pas entendu dire dernièrement que vous vous plaigniez de la faiblesse de votre vue et que vous vous priviez d'écrire? Dites-moi, je vous prie, qu'il n'en est rien. Tant que noua sommes en vie, je ne puis me passer do (piclque signe d'amitié de votre part. Kn dépit de vos nombreux péchés vous êtes parmi les plus humains de tous les êtres que je connaisse maintenant dans le monde, lesquels, croyezmoi, sont une compagnie plutôt très restreinte, et qui va se restreignant de plus en plus.

Ces mois derniers, me sentant très brisé et n'ayant le courage d'entreprendre aucun ouvrage d'importance, je me suis occupé d'une Vie de John Sterling, (jui ne vaudra pas grand chose mais m<* procurera, comme d'ordinaire, le plaisir d'en être libéré; c'était une des choses que je me croyais dans une certaine mesure obligé de faire, de sorte que je suis heureux d'en avoir lini...

Cet été, comme vous pouvez vous le ligurer, a été chez nous bien bruyant et bien peu fécond... la « Wind-dust-ry *

1. Carlylejoue sur le mot Indiislry, transformant les deux pn^mi^^es syllabes en NVind (veni) et dusl (poussiCre). pour marquer la vanité de ces expositions.

of ail Nations » englobant toutes choses dans un même tourbillon futile. Il n'est pas jusqu'aux marchands qui ne se plaignent de l'absence de commerce. Jamais, sûrement, on n'avait vu réuni dans une seule cité un tel sanhédrin de sots sans cervelles, venus de tous les pays du globe. Mais il s'en iront, cela ne fait point de doute. Cette assurance nous permet d'assister tranquillement à tout cela et même de promener nos regards avec une sorte de sentiment d'émotion avunculaire sur cet universel bal d'enfants que s'offre la nation anglaise en ces circonstances extraordinaires. Le Silence avant tout ! c'est le silence qui sied parfaitement !

Et la pauvre Miss Fuller, a-t-on jamais publié sa biographie ? ou bien une main autorisée a-t-elle entrepris cette œuvre? Pauvre Margaret! ma pensée se reporte souvent vers elle et je me la représente maintenant dormant sous les vagues de l'Océan. Mazzini, comme vous le savez peut-être, est chez nous cet été; il vient nous voir à peu près une fois par semaine et me dit ou du moins dit à ma femme toutes ses nouvelles. La Révolution romaine en a fait un homme — tout épanoui depuis — et le meilleur ami qu'il ait jamais vu, je crois, fut ce même Président imposteur de France, qui l'a réconforté alors qu'il en était temps encore... ~

T. Carlyle,

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