XIII. — Carlyle à Emerson
Chelsca, Londres, le 5 novembre 1836.
Mon cher ami, vous êtes bien aimable de m'écrire malgré mon silence, dans l'état d'esprit où vous devez être. Mon silence, vous le pensez bien, n'est pas de l'oubli ; c'est un silence forcé que votre bonne lettre oblige à se résoudre en paroles. J'écris au lendemain de l'arrivée de votre lettre de peur que le jour suivant ne m'apporte quelque nouvel cmpèchemont.
(jucl deuil, mon ami, (jue celui qui vous a frappé ! Un tel frère, avec une telle vie s'ouvrant devant ses pas, comme un jardin fleurissant où il allait travailler et récoller, tout cela soudainement évanoui comme le givre qui fond, et ravi a votre vue ! C'est une perte, une rude perte à laquelle Dieu vous avait prédestiné. Je ne vous dis pas de ne pas pleurer ; je pleure avec vous et je souhai-
terais à tous ceux qui pleurent l'état d'esprit qui est le vôtre dans ce chagrin. Oh ! je le connais bien ! Bien souvent, dans la vaine et bruyante illusion où nous sommes encore attardés, nous autres, je me dis : Peut-être tes morts ne sont-ils pas loin de toi, sont-ils avec toi ; ils sont dans l'Éternité, qui est le Moment présent, le Lieu où nous sommes. Et pourtant la nature réclame ses droits; la Mémoire se sentirait profanée si elle pouvait oublier. Fréquemment, dans la foule bruyante des vivants, quelque vision, un trait d'une physionomie vous rappelle le visage aimé ; et dans ces rues agitées vous voyez le petit cimetière tranquille, la tombe verdoyante, là-bas, si silencieuse, indiciblement mélancolique. Oh ! peut-être nous retrouverons-nous tous là-bas, et les larmes seront séchées dans tous les yeux ! Une chose n'est pas douteuse ; sûrement nous nous retrouverons tous, si telle est la volonté de notre auteur. Si ce n'est pas sa volonté, eh bien, n'est-ce pas mieux ainsi ? Silence — puisque pour le moment nous n'avons pas de paroles ! Choses qu'aucun œil n'a vues, qu'aucune oreille n'a entendues, en aucun jour !
Vous demandez avec un bien vif intérêt si je vais bien ; vous tenez toujours ouverte pour moi votre porte hospitalière. Certes Concord, que j'ai cherché sur la carte, me parait digne de son nom ; il ne me vient de ce côté aucune dissonance ; le chagrin lui-même y a pris de l'harmonie; dans la joie ou le chagrin une voix me dit : Vois ! il y a là-bas quelqu'un qui t'aime; dans ton isolement, dans tes ténèbres vois briller bien loin là-bas, au-delà des mers, une lumière hospitalière, vois un cœur ami qui veille ! C'est bien bon et bien précieux à mes yeux.
Quant à ma santé, soyez sans crainte. Je suis toujours malade, je suis pour le moment un peu plus souffrant de corps et d'esprit; mais cela n'est pas grave; c'est simplement de la fatigue; et me voici maintenant, grâce au Ciel, en quelque sorte en vue de la terre. Dans deux mois ce livre infortuné sera fini ; nous commencerons à imprimer
le l*' janvier ; ce sera terminé avant la fin de mars et je serai un homme libre. J'aurai connu, me sembic-t-il, peu de félicités é^^ilcs à celle-ci. Ll pouilaiit je ne devrais pas nonmier infortuné ce pauvre livre; non, il m'a entouré j)endant ces deux années comme d'une armure, m'a fait invulnérable, indifTércntà une infinité de choses. L'homme le piu.s pauvre de Londres a été peut-être l'un des plus libres : la foule assourdissante des équipages et de ceux {jui les montent, avec leurs armoiries dorées et leurs roues endiablées, l'a peu incommodé; eux suivant leur chemin, lui le sien. (Juantaux résultats de l'ouvraj^^e, je ne puis raisonnablement, au point de vue économique, pécuniaire, ou à tout autre point de vue temporel, m'en promettre aucun. C'est un livre en opposition avec toutes les rci^les conventioniK'Ilos desquelles ne traduisent pas une Iléalité, ce que bien peu traduisent; un livre où il est déclaré, d'autant plus résolument que le ton est plus calme, une guerre mcurlrière aux imposteurs de haut et de bas étage. Mon excellent frère, qui a passé l'éléavec moi, retour d'Italie, s'en est déclaré choqué, presque épouvanté. « .la( k, lui ai-je dit, il est une foule de gens qui donnent allegi'cment leur vie pour défendre des erreurs et do demierreurs; pourtjuoi ne se trouverait-il pas un écrivain (jui donnât allègrement la sienne pour dire, en bon anglais d'ÉcosBC, devant Dieu et les hommes : je tiens ces choses- If» pour fausses et à demi-faussos f lOn tout cas, tu vois, je n'y puis mais; la bête est ainsi faite. » Ue sorte qu'en somme je suppose qu'il n'est pas un homme vivant A l'heure actuelle ei\ Angleterre qui soit moins qualifié que moi pour obtenir emploi ou promotion. La littérature aussi, ce commun lefuge, semble ne plus exister ici, A moins (jue vous ne consentiez à vendre votre plume, ce (piOii répugne à faire. Alors voua êtes un disjectuni inembrum, n'ayant |)lus aucune relation avec les hommes'? Parfaitement! Lt j'ai maintenant quarante ans et je suis dyspeptique nu plus haut point, un homme qui paraît
sans aucun espoir. Plein pourtant de ce que j'appelle un espoir désespéré ! Ne sommes-nous pas debout sur la terre, environnés d'un dôme étoile, comme équipés, enrôlés et envoyés à la bataille, avec des rations bonnes, médiocres ou mauvaises? Que faire alors, sinon combattre jusqu'au bout, au nom d'Odin, de Tuiscon, d'Hertha, d'Horsa et de tous les dieux saxons et hébreux ?
Quant à mon livre, je déclare sérieusement que c'est un livre effréné, sauvage, sans aucune règle, un livre bien mauvais, que vous-même ne pourrez lire, tout autre homme moins encore. Pourtant il renferme des choses étranges, des expressions sincères tirées du cœur d'un homme bien singulièrement placé, ne respectant rien que ce qui est digne de respect à toute époque et en tous lieux. Nous allons l'imprimer ainsi et n'en plus parler — et nous essaierons un autre genre la prochaine fois. Vous voyez donc qu'il est difficile de dire ce que je ferais, ce travail une fois terminé. Avec quel plaisir je m'envolerais vers Concord ! Et si j'y étais, soyez sur que le projet comportant l'oisiveté complète est le seul que je puisse concevoir. La première des conditions, c'est que mon existence maladive retrouve le repos, que je recouvre une calme vision. Je suis devenu terriblement impatient à l'égard de maintes catégories de mes semblables. Leur jargon me blesse réellement comme les criailleries de créatures inarticulées et qui devraient articuler. Je n''ai d'autre ressource que de leur dire : «Frère, tu n'es sûrement pas haïssable ; tu es digne de sympathie ou tout au moins de pitié; hélas, dans mon cas, tu es terriblement ennuyeux et peu instructif; passe ton chemin, avec ma bénédiction. » C'est à peine s'il y a, dans l'humeur où je suis, trois personnes, parmi ces deux millions, avec lesquelles j'éprouve le désir de causer. Néanmoins je n'ai pas du tout l'intention, au fond, de quitter Londres pour de bon, que je n'en aie en quelque sorte tout vu. Dans l'énormité même de la cité monstre, où les contradictions s'annulent récipro-
qucment, on trouve pour soi-même une sorte d'équili!)rc (jue pciit-ètrcon ne rencontrerait nulle part ailleurs darjs le monde ; les gens vous tolèrent, ne fut-ce que parce que le temps leur manque pour s'occuper de vous. 11 y a même ici quelques individus isolés qui m'aiment ; il en est même un ou deux que j'ai appris à aimer, bien que, pour le niomenl, des circonstances contraires les aient arractiés de nouveau à ma vue. C'est pourquoi, si vous me demandez ce que je compte faire, je ne puis donner une réponse précise que sur un point : « prendre un peu de repos », et tout ce qui suit est aussi obscur que le chaos...
Il me faut vous mander, pourtant, qu'aux environs du nouvel an je vous adresserai un article sur Mirabeau qu'on a imprimé ici (pour une revue qui s'appelle la London lieview) et une sorte de notice qui l'accompagnera. On va imprimer aussi le Collier de la Reine dans le Fraser s Magazine ; on n'imaginerait pas quelle fut l'odyssée de ce pauvre article avant que Fraser ne le prenne enfin pour 50 iû parce qu'il n'a pu l'avoir pour rien. Mirabeau a été écrit sur les instances pressantes de John Mill. et également dans une intention de lucre nécessaire. Je crois que c'est le premier shilling (juo m'ait rapporté ma profession depuis quatre ans; je suis stupélait quand je me demande d'où est venu l'argent sur lequel j'ai vécu pendant que j'étais là à écrire gratis; et cependant il est sûrement venu (puisque me voici toujours) et je n'en ai d'obligation (ju'au ciel, ce qui est une chose importante, (juant à la London Review de Mill (car il en est le quasiéditeur) je ne vous la recommande pas. Du radicalisme étroit, chose ({ui m'est prescpie insupportable. Ne l'ouvrez pas; il sort de chacune des pages comme un souflle du Sahara et du désert infini. Un jeune baronet radical a engagé 3.000 Su pour instruire le monde de cette façon-là; c'est une chose bien curieuse !
llélas ! voici la lin île mon papier ! .\eceplez mes remerciements pressés mais les plus cordiaux pour votre
annonce de votre second Teufelsdrôckh : le premier aussi est maintenant en ma possession. C'est un superbe petit livre et avec une préface que le meilleur ami n'eût pu faire meilleure. Remerciez bien cordialement de ma part mon aimable éditeur.
Ma femme est allée cet été en Ecosse, où la conduisait sa mauvaise santé ; elle est plus forte depuis son retour, bien que pas encore solide ; elle envoie à Goncord ses souhaits les meilleurs. Si je m'échappe vers les Alpes ou lOcéan, sa mère et elle se tiendront compagnie jusqu'à ce que je leur donne de meilleures nouvelles de moi. Remerciez aussi, je vous prie, le D"" Ghanning pour son cadeau auquel je suis très sensible. J'ai lu le Discours et d'autres de ses amis l'ont lu, non sans en faire beaucoup de cas; mais la solution de cette question des Noirs dépasse ma compétence. Je suppose qu'il faudra, comme à l'ordinaire, que la Force et le Droit s'identifient de quelque manière. Tu Peux et tu Dois, si on les comprend très bien, ont sous notre soleil la même signification. Adieu, mon cher Emerson. Gehab Dich wohll^ Bien des hommages affectueux à votre femme; il est très probable que je la verrai et mangerai son pain quelque jour. Mais il ne faut pas qu'elle tombe malade ! C'est une chose terrible que la maladie, réellement une chose que je commence à tenir fréquemment pour criminelle, du moins en moi-même. Oui, en moi, elle est réellement criminelle; c'est pourquoi je prends la résolution de me bien porter quelque jour.
Que Dieu soit avec vous et les vôtres.
T. Garlyle.
A propos de Gœthe et de votre ami, je ne connais rien, en dehors des œuvres mêmes de Gœthe (lesquelles renferment beaucoup de notes personnelles) qui traite spécialement de ces dix années. Sans aucun doute votre ami