‹ CorrespondanceChapitre 83 sur 130 · XC. — Emerson à Carlyle · texte numérisé non relu

XC. — Emerson à Carlyle

Concord, le 20 février 1844.

Je ressens une sympathie ([ui ne va pas sans un sentiment de surprise à Tégard de ces cinq cents Anglais à l'esprit bienveillant qui ont pu acheter et lire mes pensées mélangées. Je ne manquerai pas de leur en envoyer une nouvelle collection, qu'ils aimeront mieux, je l'espère. Je sens croître de jour en jour ma foi dans les écrivains considérés comme une classe organique, et dans la possibilité pour un homme sincère d'arriver à des notations dont i| ne se sentira pas responsable, mais qui seront parallèles à la Nature. I*ourtant je crois (jue je fais aussi, sans aucun effort, des progrès dans la doctrine de l'indifférence ; je suis certain — et m'en accommode — que la vérité peut fort bien se passer de moi, et trouver son expression dans un autre, sans dommage pour elle ou pour moi ; c'est assez si nous avons appris que la musique existe, qu'elle nous est propre, et (pie nous n'en pouvons sortir. Nos chalumeaux, (juelque criards ou discordants qu'ils soient, attestent notre foi en l'harmonie, et le progrès éternel s'étendra bien quelque jour, peut-être, à nos oreilles et à nos instruments. C'est une pauvre réminiscence que notre activité littéraire.

Peut-être ne suis-je pas exposé à beaucoup de souffrance, mais j'ai connu, en contemplaiil de loin les s{)lcndeurs de la loi intellectuelle, assez d'heures fortunées pour me dédommager largement de toutes les peinesdont j'ai fait l'expérience. Il se peut bien que l'existence, en son progrès, devienne meilleure, et pourvu (ju'clle offre do telles intuilions, elle ne peut jamais être mauvaise. Vous m'accusez (piohiuefois de je ne sais quel idéalisme aussi bleu, aussi vide que le ciel. Dans la mesure où il s'agit

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d'une inclination, je crains d'être plus profondément infecté que vous ne le croyez. J'ai des rêves pleins de félicité, que je ne puis exprimer sur le papier, beaucoup moins encore traduire en quelque essai de réalisation et je ne me reproche nullement mes rêveries, mais simplement qu'elles n'aient pas encore pris une forme effective dans ma maison et dans ma grange. Je n'en perdrai pas cependant mon amour pour les livres. J'adore simplement l'éternel Buddha, pendant les absences et intermittences de Brahma. Mais il ne me faut pas remplir mon papier de moi-même et de mes généralisations, puisqu'aussi bien j'ai à vous adresser un ou deux messages...

R. W. Emerson.

XGI. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, Londres, le 3 avril 1844.

(Affaires — renseignements sur Ferrier, auteur d'un | Essaij on Consciousness, dans le Blackwood Magazine.)

XGIl. — Carlyle à Emerson.

Chelsea, le o août 1844.

Depuis longtemps je n'avais pas reçu directement de vos nouvelles, lorsque m'est arrivée votre lettre, il y a quatre jours. On me dit que c'est aujourd'hui l'extrême limite pour la malle d'Amérique. Je vous envoie donc un mot, quoique très pressé. (Mauvaises nouvelles de la santé de Sterling.)

Je reçois aujourd'hui une réponse au sujet d'Alfred Tennyson; tout va bien de ce côté. Moxon m'informe que

le livre cl la leltre de Russell sont arrives en h^ur temps et ont été exactement transmis et reçus ; il ajoute que Tennyson est dans nos murs en ce moment et se propose de venir me voir, ce dont je serais très heureux. Alfred est l'une des rares physionomies anglaises ou étrangères (dont le nombre ne s'accroit pas, je crois) qui sont et restent belles à mes yeux — une de ces âmes vraiment humaines, ou (juehiue approximation authentique, à laquelle votre propre âme puisse dire : Frère ! Cependant, j'ai quelque vague idée qu'il ne viendra pas ; il me néglige souvent dans ces brèves visites à la ville, ainsi d'ailleurs qu'il néglige tout le monde, étant un de ces hommes solitaires et mélancoliques, comme on en rencontre, et vivant dans une atmosphère de tristesse — bref portant en lui un morceau de chaos, dont il s'emploie à faire du Cosmos.

AlIVed est, je crois, le (ils d'un gentleman farmer du Lincoinshire; on s'aperçoit en effet, dans ses vers, qu'il est né dans un pays de fermes moussues, de vertes et grasses prairies, et non pas de montagnes avec leurs torrents et leurs orages. 11 reçut son éducation à Cambridge, comme s'il se destinait au barreau ou à l'Église; mais se trouvant, à la mort de son père, à la tète d'une petite rente, il prélV-ra vivre, sans prendre de grade, dans la société de sa mère et de quelques sœurs et se consacrer à la Poésie. C'est encore la vie <|u'il mène, tantôt ici, tantôt ailleurs, sa famille résidant toujours à une faible distance de Londres, mais jamais à Londres, lui-même y faisant de rares et courtes visites et logeant dans l'appartement de quehjue ancien camarade. Je crois qu'il a moins de quarante ans, mais pas beaucoup) moins. C'est l'un des plus beaux homme.s (ju'il y ait au monde. Il a une abondante toison de cheveux rudes, d'un noir poussiéreux, des yeux bruns (jui rient gaiement, un visage massif à la ligne aquiline, très massif, et cependant très délicat, le teint d'un brun terne, presque celui d'un Indien,

les vêtements négligemment flottants, vastes et libres ; il fume énormément. Sa voix est musicale ou métallique, propre au rire bruyant et à la plainte perçante ainsi qu'à tout ce qui peut s'étendre entre l'un et l'autre; il est libre et abondant dans la pensée et le langage. Je n'ai pas rencontré, dans ces dernières décades, pareil interlocuteur pour fumer avec vous une pipe ! Nous verrons ce qu'il deviendra. Il est souvent souffrant, très chaotique ; il va cheminant par le Chaos, l'Insondable et l'Impraticable, et il n'est pas commode de marcher par là grand train.

Toujours vôtre.

T. Garlyle.

XGIII. — Emerson à Carlyle.

Boston, le l^'' septembre 1844.

(Annonce l'envoi à l'éditeur Ghapman, en vue de l'impression à Londres, d'un nouveau livre à'Essays. Demande des nouvelles de Sterling mourant).

XGIV. — Carlyle à Emerson.

Ghelsea, le 29 septembre 1844.

... Sterling est mort comme on devrait mourir, comme un Romain de l'antiquité, mais avec l'assistance de toutes les bibles chrétiennes et de toutes les dernières révélations. Il refusait de voir ses amis, des hommes qu'il aimait, je crois, autant que personne; à moi, entre autres, quand je le lui proposai indirectement, il opposa un refus. Il en voulait même un peu à ses parents les plus proches quand ils

le venaient voir. Ai-je besoin, pour mourir, de votre aide ? Seml)lal)le à Phocion, on eiit dit ([u'il se sentait dégradé par la décadence physique, qu'il lui paraissait convenir qu'il se drapât dans son manteau : « Je viens, Perséphone, je ne suis pas de ceux qui se font prier! » Il y a un mois, je pense, alors qu'ils étaient encore à Wight, sa bellesœur, la femme d'Anthony, avait sollicité la faveur de le voir une dernière fois, son mari devant être présent ; elle s'était engagée à ne pas parler. Anthony ne l'avait pas encore persuadé, lorsque, trouvant la porte entr'ouverte, elle entra ; la physionomie pAle et altérée de Sterling faillit lui arracher un cri; elle s'avança silencieusement, silencieusement elle le baisa au front; il éclata en larmes. Ne parlons plus de tout ceci... J'apprends qu'il a laissé à ma discrétion une grande quantité de papiers ; je m'efforcerai d'en tirer le meilleur parti possible.

Adieu, mon ami; ici règne en ce moment le silence du dimanche, la populace n'étantpasencoreautoriséeà entrer dans ses tavernes, tant que les gens respectables n'auront pas terminé leurs conventionnelles mascarades — ce qui est bien plus audacieux que de boire de la bière. Il souffle un vent pluvieux du Nord-Est et le ciel est des plus tristes: Courage! à peu de distance au-dessus régnent un bleu sans nuages et le soleil éternel! T. C.

Mardi, le 2 octobre. — Anthony Sterling, qui est encore ta Ventnor, m'informe ce matin que, selon sa croyance et celle de la gouvernante, les manuscrits de Uussell sont bien arrivés en temps voulu et ont été mentionnés plus d'une l'ois par notre ami. J ai reçu lundi, par la poste, un gio.s j).i(iuc'l (lu même Anthony; il contenait, entre autres, toutes vos lettres soigneusement enveloppées et portant de sa propre main la suscrij)lion : « Li'tlres d'Kmerson à renvoyer par l'intermédiaire de Carlylc >» ; je vous les enverrai la semaine prochaine par .M. James, qui est sur le point de repartir. Parmi les autres papiers s'en trouvait

un renfermant sept stances adressées à T. Carlyle, 14 septembre, pleines de sympathie et d'enthousiasme ; c'était le vendredi qui précéda sa mort; je visitais, ce jour-là, la vieille cité de Winchester, errant parmi les tombes de Canutes et des plus anciens héros ; vous pouvez vous figurer combien la mémoire de ces heures-là me paraît maintenant sacrée !

J'ai lu votre harangue antiesclavagiste — j'ai reçu ce matin, en épreuves, le premier demi-placard des Essays, parfaitement correct et se lisant très bien.

T. Carlyle.

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