A CÉZANNE ET A BAILLE
Paris, 18 septembre 1862. :
MEs Amis,
. Le soleil luit, et je suis enfermé’. Je regarde depuis une heure des maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent, montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis ; je compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite tristesse! c’est là le refrain de toutes mes chansons. |
J’ai commencé, pour mon très grand souci, un poëme sur Jeanne d’Arc. Jamais sujet ne m’a présenté pareille difficulté ; d’autant plus que je l’ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune fille ; point de grands mots, de points d’exclama-
(1) Emile Zola était depuis le mois de février employé à la librairie Hachette. : "#
tion, de lyrisme plus ou moins à sa place ; un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n’est pas là une petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître ; le soleil, la lune, les fleurs, etc., c’est fort beau, mais une pensée vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je tourne au vers comique ; Je travaillerai sans doute pour le théâtre, mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons des poëmes lyriques, en attendant mieux. |
— Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de cette idée ; mais je me prépare des soirées orageuses. — Quand Baille viendra, peutêtre pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés du poëme ; je marche très lentement. Je suis dans un jour d’espérance. Il y a tant de sots qu’il est facile de sortir de la foule, si peu intelligent que l’on soit. Ayons du courage et travaillons.
Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m’est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d’aller faire un tour en Provence Avec quel plaisir je reverrai l’arbre à l’ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans la vie d’action, nous vivrons pendant un mois la vie d’autrefois ; ah! les belles parties, les longs bavardages ; et comme nous nous reposerons dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant nous n’aurons qu’une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d’avoir des souvenirs!
: Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d’aujourd’hui. Je vais travailler jusqu’à minuit, ce soir, et si je
fais encore un beau vers, comme j’en ai fait un hier, me voilà en provision de gaîté pour demain. Pauvre fou que je suis!
Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur se marie, une vision est bonne à seize ans ; à vingt ans et lorsqu'on a vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit pas pour faire oublier. Je suis d’avis que rien n’apaise l’appétit comme de manger beaucoup. J’ai grand faim.
Je ne sais ce que je viens d’écrire et je m’en soucie peu. Je voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j’ai bien été forcé d’emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et que j’avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser vivement. — J'attends une lettre ; me la ferez-vous longtemps attendre! J’attends toujours aussi la copie de Paul. — Hier un oiseau venant du Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié : ‘* Oiseau, mon petit ami, n’as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond. — Je n’ai rien vu, m’a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, on t’oublie ?”. Il mentait, n’est-ce pas?
A PAUL CÉZANNE
Paris, 29 septembre 1862.
MoN CHER AMI.
La foi est revenue ; je crois et j’espère. Je me suis mi au travail franchement ; chaque soir je m’enferme dans ma chambre et jusqu’à minuit j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c’est que j’ai trouvé une partie de ma gaîté. — Je me suis dit ceci : en travaillant les sots parviennent, pourquoi n’essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les lâcherai un peu dans les journaux. J’ai déjà écrit trois nouvelles d’environ trente pages, depuis le départ de Baille ; je compte en commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque part. —
Je suis dans les bons jours ; je ris ét je ne m’ennuie plus. Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera de me guérir des blessures du passé, — car franchement le passé était pour beaucoup dans ma désespérance ; il annulait presque l’avenir ; m’en YU complètement hors.
Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen, c’est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela n’est pas encore bien sûr, mais tu me permets d’espérer, c’est déjà beaucoup. J’approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c’est une façon de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque originalité si l’on en a. — Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où nous nous verrons ne seront pas des heures perdues ; rien ne me donne du courage comme de causer quelque temps avec un ami. — Je t’attends donc.
Tu n’avais pas besoin d’affranchir le paquet que tu devais m’expédier ; je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire aussi. Tu remettras donc la toile à Baïlle qui me l’apportera.
Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t’empêche d’y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands rochers, et tâche de terminer au plus tôt. — Si tu dois venir à Paris avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m'en contenterai ; pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n’en irait que mieux. Tu as encore un grand mois. |
J'ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés Cube jusqu’à minuit. La vue de ce beau gro8 garçon m’a produit un singulier effet. — C'était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles du jeune âge, j'en suis demeuré presque tremblant pendant un quart d’heure. — Quant à lui, tel'je l’ai laissé, tel je l’ai revu. È Aix a la singulière propriété des bocaux, Rs
Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année : Coriolan supplié par sa mère Viturie. Huit élèves sont montés en loge ; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien notre école historique est faible et combien notre école paysagiste s’élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même remarque, le genre didactique est mort ; le genre lyrique n’a jamais eu plus d’éclat que dans ce siècle. |
Je pense que Baïlle est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine prochaine.
Ecris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage à me donner. Pense au barrage. — Je suis pressé par l’heure ; je ne me relis pas.
À bientôt. Je te serre la main. — Ton ami.
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