AU DIRECTEUR DE LA ‘‘ REVUE DU MOIS
Paris, 16 juillet 1863.
MONSIEUR
Je suis employé au bureau de la publicité de la librairie Hachette. C’est là que j’ai pu lire la Revue du Mois et connaître votre grand amour pour la jeunesse et pour la liberté de pensée.
Ne donnerez-vous pas l’hospitalité à un inconnu qui n’a justement pour toute recommandation que cette jeunesse et que cette liberté?
J’ai l’honneur de vous adresser deux pièces de vers dont je suis l’auteur. Je n’ose vous remercier à l’avance de leur insertion et cependant j’ai le plus grand espoir dans mes rimes et dans votre bienveillance.
J'hésite à vous envoyer également des contes en prose que j’ai là tout prêts à partir. Veuillez me dire, je vous prie, si le poëte vous fait désirer de connaître le propaee
J'espère en vous.
Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée,
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A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 21 avril 1864.
MoN CHER VALABRÈGUE,
Je vous écris au courant de la plume, en homme pressé, non pas que j’aie beaucoup de besogne en ce moment, mais je suis tellement paresseux que je me hâte toujours de terminer le travail commencé, pour ne plus rien faire ensuite.
Parlons de moi. Voilà un sujet intarissable et sur lequel j’ai au moins le mérite en toute science. Vous me demandez si je n’ai plus d’ennuis chez M. Hachette, La question est délicate. À vous dire vrai, la réponse m’embarrasse. Je ne sais pas bien moi-même jusqu’à quel point j’ai le droit de me plaindre ; la grande sagesse
(1) Le poëte aixois Antony Valabrègue, de quelques années plus jeune que Zola, était alors âgé de dix-neuf ans. Il se fit connaître par la suite, comme critique d’art et publia plusieurs recueils, de poésie. ‘.
. Valabrègue qui habitait alors Aix-en-Provence faisait, de temps en temps, de brefs séjours à Paris, où il se fixa définitivement en 1867. Il débutait alors à L’Artiste, dirigé par Arsène Houssaye à qui Zola l’avait chaudement recommandé. |
serait assurément d’avoir une belle indifférence pour les menus détails et de vivre en pensée où il me plairait. J'essaye d’avoir cette sagesse ; je suis souvent en Provence, souvent au delà des mers, plus souvent encore au delà des étoiles ; ce qui me permet de n'’être presque jamais à mon bureau. Permettez-moi donc de ne pas répondre à votre première question ; je m’ennuierais certainement à la librairie, si j’avais toujours conscience de m’y trouver. — Vous me demandez ensuite si j’ai des nouvelles des Jeux-Floraux. D'’excellentes : aucune de mes pièces n’est couronnée. Qu'’allais-je faire dans cette galère? Me voilà dans une fâcheuse position : je ne puis plus me moquer de cette Académie. Il y a vraiment un peu d’enfantillage dans mon caractère ; il est indigne d’un homme ayant en littérature des opinions bien arrêtées de sacrifier bêtement à la gloriole. C’est ce que j'ai fait, et je me trouve puni par mes propres reproches. Je crois que mes deux pièces de vers ont été préalablement jetés au panier, sans même être admises au concours; elles auront effarouché les pudiques mainteneurs chargés de maintenir, dans l’intérêt général, les bonnes mœurs et les bonnes chevilles. Dieu leur soit en aide dans cette noble tâche. — Vous me demandez encore si la transcription de mes Contes avance. Je n’ai pas recopié une seule ligne, et je ne sais quand je commencerai cette besogne. Je voudrais vous bien faire comprendre ma facon d’agir envers mes manuscrits. Tant qu’ils sont sur le métier, jy songe avec amour, je rêve de les recopier sur du beau papier, très lisiblement ; ce sont des enfants adorés, pour lesquels je prépare les plus riches trousseaux du monde. Ils naissent peu à peu, ils vivent enfin. Alors se passe en moi un singulier phénomène. L’enfant me paraît rachitique, sans grâce aucune ; un invincible dégoût me prend, et je laisse de côté ce qui m’a coûté tant de travail, pour songer à une œuvre nouvelle. — J’ai une meilleure excuse à vous donner de ma paresse. Les conférences de la rue de la Paix m'occupent au point que je ne dispose plus que d’une seule soirée par semaine. J'ai dû rendre compte, successivement, des études les plus diverses : Chopin, Gil-Blas de Lesage, le Peuple dans, Shakespeare et dans Aristophane, les Caractères de La
Bruyère, l'Amour de Michelet, Molière philosophe, etc. Une telle variété m’oblige à des lectures qui me prennent tout mon temps. Heureusement, ces conférences vont bientôt finir. Alors, sans doute, je me remettrai à travailler pour moi ; mais il est fort possible que j’achève un roman commencé depuis deux ans, sans m'occuper davantage de mes Contes. Il s’agit d’avoir beaucoup d’œuvres dans son secrétaire ; il est toujours temps de se mettre en communication avec les lecteurs.
Parlons de vous maintenant. Vous ne faites rien sous prétexte qu'il fait chaud. J’aimerais mieux plus de franchise. Quand on ne fait rien, c’est qu’on a envie de ne rien faire. Je vous gronde, car je crains pour vous la déplorable influence du milieu dans lequel vous vous trouvez. Vite, commencez quelque épopée en vingtquatre chants, ou vous allez tout doucement vous endormir sans vous en apercevoir. Îl n’y a qu’un rien du bâillement au sommeil, et vous semblez déjà bâiller terriblement. Vous savez que j’attends de vos vers ; je vous forcerai bien à travailler en promettant de vous applaudir. Songez à toutes les belles choses que vous avez à faire.
Parlons des autres. Une demi-page, voilà qui est suffisant. Cézanne a fait couper sa barbe et en a consacré les touffes sur l’autel de Vénus victorieuse. Baille s’est fait arracher une dent hier soir ; vous pourriez croire que c’est par pure précaution, pour ne plus mordre au sang ; mais je vous dois la vérité : cette dent le faisait beaucoup souffrir. Tous deux, Baiïlle et Cézanne, Cézanne et Baiïlle, vous serrent les mains vigoureusement. Si vous voyez Marguery, dites-lui donc qu’il me réponde. C’est très aimable à lui de m’avoir envoyé un exemplaire du Fils de Thésée ; maïs je ne le tiens pas quitte pour cela d’une lettre à laquelle j’ai certainement droit. J'aurai peu d'occasions, dans notre correspondance, de vous parler de ce que je viens d’appeler les autres. Les trois jeunes gens que j'ai nommés ne sont que les autres et je leur demande bien pardon de les avoir ainsi traités ; les autres, ce sont tous les imbéciles de ce bas monde, tous ceux qui n’existent pas pour moi. Que de vivants on pourrait enterrer!
Pardon de vous avoir conté si mal des nouvelles si peu intéressantes. Ecrivez-moi aussi souvent que vous voudrez.
Tout à vous.
Ma mère vous remercie de votre bon souvenir.
À M. FÉLIX MASSELIN
gérant d'immeuble !
18 mai 1864, MoNSIEUR,
Ma mère devait vous porter ce matin le montant du terme d’avril, que, par suite de fâcheuses circonstances, jefn’ai pu solder en temps et en lieux.
(1) Cette lettre montre qu’elle était la détresse matérielle d'Emile Zola à cette époque. Voici à titre de curiosité l’engagement qu'il avait signé pour la location du logement de la rue des Feuillantines :
Entre les soussignés,
M. Masselin, demeurant à Paris, 19, rue Taranne, agissant au nom comme ayant charge et pouvoir de Mme Vve Spiral, propriétaire de la maison sise à Paris, rue des Feuillantines, n° 7,
D'une part, et M. Em. Zola, demeurant rue de la Pépinière, 62 à Montrouge
D'autre part,
Il a été convenu et arrêté ce qui suit:
M. Masselin, ès-nommé, loue par ces présentes pour le terme de juillet prochain à M. Emile Zola, ce acceptant pour lui-même, un petit appartement au 3 étage de la maison située à Paris, sus-dite rue des Feuillantines, n° 7, et composé de trois pièces, celle à l’entrée servant de salle à manger avec emplacement à côté pour cuisine, salon et chambre à coucher ayant vue sur les jardins des Bains.
Cette location faite aux charges et conditions légales et d'usage, à raison de trois cent quatre-vingts francs, loyer par an, payable de terme en terme en outre de l’impôt des portes et fenêtres.
Et en outre d’entretenir le dit appartement en bon état de réparations locatives.
Fait double à Paris ce juillet mil huit cent soixante-trois. EMILE ZoLA, MASSELIN,
La personne qui, me devant quelque argent, m'avait promis de me donner la somme nécessaire, vient de me manquer de parole. Je suis employé et ne touche mes appointements que le 1 de chaque mois, c’est-à-dire, que, par moi-même, je ne puis vous satisfaire aujourd’hui.
Je suis honteux d’avoir de nouveau recours à votre obligeance en vous demandant un délai de quelques jours. Comme je ne voudrais pas me mettre une seconde fois dans la fâcheuse position de promettre sans tenir ma parole, je vous prie de laisser les choses dans l’état où elles sont jusqu’au 2 juin ; si je n’ai pu jusque là vous donner l’argent que l’on me doit, je vous payerai sur mes appointements du mois. Vous pouvez envoyer votre commis toucher chez moi le 2 dans la matinée.
Je suis très chagrin de toute cette affaire. Comme je me trouve parfaitement dans la maison et que je désire y rester à tout prix, j aurai soin que de pareils embarras ne se représentent pas.
J'espère, monsieur, que vous aurez confiance en moi. Votre responsabilité est à couvert par le congé que vous avez entre les mains, et je vous demande de ne pas y donner suite jusqu’à la fin du mois. Si je ne vous ai pas payé jusque là, il m'est toujours possible de vous donner quatre-vingt seize-francs sur les deux cents francs que je touche mensuellement.
Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
A ANTONY VALABRÈGUE
Paris, 6 juillet 1864.
Mon CHER VALABRÈGUE,
J'ai un million de pardons a vous demander pour le long silence que j’ai gardé à votre égard. Je ne sais si vous me croirez : mais je n’ai pu vous répondre plus tôt, faute de temps, certains jours, faute de gaîté, certains autres. Îl serait plus commode, je le sais, d’expliquer tout ceci par une bonne crise de paresse. Toutefois, ma
paresse travailleuse, comme vous vous plaisez à appeler mon exactitude ordinaire, n’est certainement pour rien en cette occasion ; je serai, si vous le voulez à toute force, un paresseux paresseux.
Vous voyez, d’ailleurs, que je ne regarde guère au travail. J’ai pris la plus grande feuille de papier que j’ai pu trouver dans mon tiroir, estimant qu’on doit, en littérature, infliger la peine du talion ; quatre grandes pages de prose doivent être punies par quatre grandes pages de prose. Je vais donc emplir tranquillement mon papier, regardant à la quantité, et non à la qualité. Ce que je veux c’est m’acquitter, au courant de ma plume, d’une dette que le temps ne ferait que rendre plus lourde.
À vrai dire, je ne sais trop que vous conter. Je vais être obligé de répondre à votre bonne et excellente lettre qui m'égorge doucereusement d’un bout à l’autre. Il est peu décent, je le sais, qu’un auteur prenne sa défense lui-même. Mais, ma foi, quand on n’a personne sous la main qui puisse répondre pour vous, il est juste, il me semble, de ne pas se laisser attaquer sans crier. Je vais donc crier ; pas trop fort, mais tout juste assez pour couvrir votre voix. Ainsi, je ne l’entendrai plus. Il est si doux de n’écouter que soi et d’avoir toujours raison! Voici donc ma critique. Et d’abord, permettez-moi de vous le dire, vous avez parlé contre moi avec moi : tout en disant ce que je disais moi-même, vous avez semblé ignorer que mon article renfermait précisément ce que vous l’accusiez d’omettre. Relisez-moi avec attention, et vous verrez que j'étais complètement de votre avis ; car votre avis est né de ma prose. Je pense devoir, pour plus de clarté, résumer ici en deux lignes ce que j’ai dit en trois Colonne : Je crois qu'il y a dans l’étude de la nature, telle qu’elle est, une grande source de poésie ; je crois qu’un poëte, né avec un certain tempérament, pourra dans les siècles futurs trouver des effets nouveaux en s’adressant à des connaïssances exactes ; je ne nie pas, d’ailleurs, que le champ poëtique ne soit immense, que des centaines de poëtes ne puissent y tracer leurs sillons, chaque poëte le sien, et qu’aucun ne ressemblera à celui que j'ai rêvé un instant de creuser ; seulement, s’il existe mille genres de poésie, et si j’en invente un nouveau,
vous ne pouvez, vous le défenseur de ces genres que je n’attaque pas, me blâmer d’avoir agrandi la carrière déjà si vaste, et me faire un crime de choisir un sentier plutôt qu'un autre. Vous dites que je ne vous ai pas convaincu. Mais je n’avais nullement pris à tâche de vous convaincre. J’ai causé simplement avec moi-même, devant le public, émettant mes idées, forçant peut-être un peu la note, pour mieux faire comprendre les beautés que je découvrais dans ce monde grandiose de la vérité. Ici j'arrive à votre premier reproche, celui du caractère trop personnel de mon article. Trop personnel! Bon Dieu! Voudriez-vous que j'aie l’opinion du voisin, ou même celle de toute une foule? On ne saurait être trop personnel. Ceux qui sont personnels se nomment Dante, Shakespeare, Rabelais, Molière, Hugo, etc. Ceux-là n’ont jamais consenti à parler au nom des autres ; le moi emplit leurs œuvres. Je vous le demande, un écrivain peut-il écrire autre chose que : ‘* Je pense ceci, je crois cela? ”? Un livre, un article, n’est jamais que l’opinion, que la pensée d’un seul ; il y aurait tromperie à vouloir nous les donner comme n’étant écrits par personne, et dès qu'ils ont quelqu'un pour auteur, nous devons voir ce quelqu'un, l’entendre rire et pleurer, le suivre dans sa raison et dans sa folie. Ce que nous cherchons dans une œuvre, c’est un homme.
Heureux ceux que l’on retrouve sous la lettre écrite, car ceux-là, ce sont ceux qui ont un visage connu et aimé. Allez, dites ‘‘ moi ”” sans crainte ; le jour où votre moi deviendra célèbre, ce sera le moi de toute une foule. — Pour y revenir, oui certes, mon article est personnel, et c’est justement ce qui réduit à néant votre seconde critique. Si mon article est personnel, comment peut-il, ainsi que vous avez l’air de le craindre, menacer la liberté de toute la tribu poétique ?
Au même instant où vous m’accusez d’être sujet à contradictions, vous ne vous apercevez pas que vous me blâmez à la fois de parler en mon nom et pour moi seul, et d'imposer à tous un genre de poésie qui n’existe encore que dans ma tête.
Je m’arrête, mon cher ami, et je déchirerais cette Jlettre s1 elle n’était si avancée. Etes-vous bien convaincu,
au moins, que nous avons raison tous les deux? Allez, si je fais bon marché de vos arguments, je céderais volontiers les miens pour deux sous. Si Marguery veut acheter ma cause, au prix indiqué, je la lui cède et lui conseille de la défendre honnêtement au nom de la morale et du bien public. Mon grand poëme est à l’état de fœtus, dans le plus profond de mes tiroirs ; de longtemps il ne verra le jour, et vraiment, je crains fort, si je discourais davantage, que l’ingrat ne m'en ait aucune reconnaissance. Vous savez ce que je vous criais du seuil de ma porte, lorsque vous étiez déjà au premier étage : ‘* Des œuvres! des œuvres! ??
Maintenant que je me suis défendu, si j’avais quelque méchanceté, je vous attaquerais. L’envie ne m'en manque pas ; mais Baiïlle n’est plus là pour me prêter main-forte. Je préfère lâchement vous flatter. Vous me dites avoir écrit deux cents vers, et vous ne m'en envoyez pas un seul ; vous perdez au moins, en agissant ainsi, sept à huit grammes d’encens, qui auraient fait les délices de votre nez. Mais je puis, sans m’aventurer, vous complimenter devotre robuste constitution poétique qui résiste à la bêtise de la planète où vous vivez ; rimer à Aïx, c’est avoir chaud en Laponie et respirer à l’aise aux tropiques. Vous vous isolez, et vous agissez sagement. Je vous attends à votre prochain voyage ; et vous savez que pour mériter mon approbation, il faut que vous m'’apportiez au moins un drame, un poëme champêtre, un volume de poésies légères, quelques centaines de sonnets, un ouvrage de politique, un‘autre sur la religion, et enfin quelques menues œuvres, moins importantes, mais non moins remarquables.
Vous avez vu Paul et vous avez vu Baille. Baille vous a-t-il porté un coup furieux de sa bonne lame de Tolède, et Paul vous a-t-il pansé de sa bienveillante charpie d’indifférence? Moi, je ne suis plus là pour juger les coups. Je vis au désert, m’accoutumant à ma solitude. Je regrette nos soirées d'hiver. Le trop grand silence fatigue comme le bruit. J’en arrive tout naturellement à vous demander l’époque à laquelle vous comptez venir me serrer la main. Vous m’avez, au départ, donné peu d'’espétance pour l’hiver prochain. Tâchez d’accourir äu plus
tôt vous retremper dans notre atmosphère chaude des ambitions et des combats de chacun. Vous êtes jeune, il est vrai, et vous pouvez vivre encore loin de la lutte ; mais dites-vous bien qu’il vous faudra combattre un jour et que vous avez, à Aix, des rivaux indignes de vous.
Moi, j’ai remporté ma première victoire. Hetzel a accepté mon volume de contes ‘; ce volume paraîtra vers le commencement d’octobre prochain. La lutte a été courte, et je m'étonne de n’avoir pas été plus meurtri. Je suis sur le seuil, la plaine est vaste, et je puis encore très bien m’y casser le cou. N’importe ; puisqu’il ne s’agit plus que de marcher en avant, je marcherai. Apprêtezvous à me faire un article, n’importe où ; je veux vous donner la joie de me contredire tous.
J’ai peu de nouvelles à vous donner. Paris se porte bien ; moi, je me porte ni bien ni mal, mieux que le mois dernier. J’oubliais de vous dire que je vais sans doute publier quelques vers dans La Nouvelle Revue de Paris ; vous voyez que je vous tiens au courant de mes affaires littéraires ainsi que vous m’avez paru le désirer. J'espère, à votre retour ici, pouvoir vous donner un coup de main. Jusque-là, je vous le répète, et ici sans plaisanterie, produisez le plus possible ; sans quitter la poésie, exercezvous à la prose ; les portes s’ouvriront plus vite.
J'aurais au moins voulu vous distraire, et voici que je vous envoie quatre pages indigestes, fort mal écrites sans doute. Si vous me condamnez comme banal et diffus, je plaide les circonstances atténuantes : il fait chaud, je suis au bureau, j’ai mal déjeuné, j’ai hâte de terminer pour lire Stendhal. Vous m’acquittez.
Ma mère vous remercie de votre bon souvenir. Quant à moi, je vous serre énergiquement la main.
Une lettre de vous sera toujours la bienvenue. Je vous promets autant de réponses que je recevrai de missives. Ecrivez-moi donc, et aussi souvent que vous le voudrez, J’ai changé de demeure ; voici ma nouvelle adresse :
278, rue Saint-Jacques.
(1) Contes à Ninon.
MoN CHER VALABRÈGUE,
Je ne sais ce que va être ma lettre, si je ferai patte de velours, ou si j’allongerai les griffes. Avouez que vous tentez ma méchanceté. Pourquoi diable me dites-vous brutalement, sans crier gare, que vous vous êtes fait réaliste? On ménage les gens. J’ai toujours détesté ces mauvaises plaisanteries qui consistent à se cacher derrière un rideau, et à pousser des cris de loup-garou lorsque vient à passer quelqu'un. J’ai les nerfs sensibles et, franchement, je vous en veux de ne pas avoir eu pitié de moi. — Mon Dieu, une fois ma peur calmée, je ne dis pas que vous n’ayez eu quelque raison de fraterniser avec Champfleury. Mon avis est qu’il faut tout connaître, tout comprendre et tout admirer, selon le degré d’admiration que mérite chaque chose. Seulement, laissez-moi vous plaindre des profondes perturbations qu’amène en vous chaque idée nouvelle. Vous étiez classique dès vos jeunes ans, et cet état d’une âme tendre et virginale vous a permis de vivre en paix votre jeunesse. Lors de votre voyage à Paris, un démon ennemi de votre repos vous a doucement conseillé le romantisme, et vous vous êtes fait romantique, tout effarouché, fort étonné vousmême de votre nouvelle manière de voir, complètement dérouté en un mot. Vous souvenez-vous? vous me disiez ‘ J’ai perdu le calme nécessaire, je brûle ce que j’ai fait et je ne sais plus quoi commencer ?”. Moi, naïf et bon garçon, j'attendais que votre romantisme ait déposé. La bonne histoire! Vous n’avez pas eu le temps d’être romantique, et vous voilà déjà réaliste, stupéfait de pouvoir l’être, vous tâtant, et ne vous reconnaissant plus, m'écrivant ces mots qui me révèlent toute votre angoisse : ‘* Il me faudra du temps avant de reprendre mon assiette habituelle ?”. Eh! bon Dieu !'il est agréable de changer de plats ; mais, si on ne veut pas perdre trop de temps, il faut, en littérature, toujours manger dans la même assiette, celle qui est à vous. Me comprenez-vous et
sentez-vous la moralité de ma raillerie? Vous êtes allé de Voltaire à Champfleury, en passant par Victor Hugo ; cela prouve que vous marchez ; mais croyez-vous qu’il ne vaudrait pas mieux rester sur place et produire, être vous, sans vous soucier des autres? Je vous préfère ayant l’esprit large et accessible à toute forme de l’art ; mais je vous aimerais encore davantage, seul avec vous-même, rimant sans vous inquiéter des écoles, donnant toute expansion à votre tempérament, et surtout ne vous laissant pas arrêter misérablement par des découvertes ridicules, celles de mondes inconnus et visités de tous. Voulez-vous que je me résume, avec ma franchise un peu brutale ? Si vous ne jetez pas là vos étonnements, si vous ne prenez pas hardiment la plume, écrivant au hasard sur le premier sujet venu, si vous ne vous sentez pas la force de comprendre la nature par vous-même, vous n’aurez jamais la plus mince originalité, et vous ne serez que le reflet des reflets. — Maintenant, laissez-moi vous féliciter d’avoir compris une école que j’aime ; je ne crois pas, à vous dire vrai, que votre nature s’y trouve à l’aise, vous n’êtes pas né réaliste ; ne prenez point ceci en mauvaise part : mais, je le répète, il est bon de tout comprendre. — Faites-moi mentir, mon cher Valabrègue, écrivez une seconde Madame Bovary, et vous verrez combien j’applaudirai. Je vous pardonnerai même, mais alors seulement, la peur effroyable que m’a faite votre réalisme ; j’en suis encore tout tremblant. Lorsque j’ai reçu votre lettre, après l’avoir lue, j’ai été pris d’une longue rêverie. Je vais, au courant de la plume, vous dire quelles étaient mes pensées. J’éclaircirai ainsi pour moi mes propres idées, et je jetterai le premier plan d’une étude assez étendue que je veux faire un jour sur la question dont je désire vous entretenir. Jugez l’idée et non la forme, je parle comme je peux et à la hâte.