‹ CorrespondanceChapitre 19 sur 43 · L'ÉCRAN QUE JE PRÉFÈRE · texte numérisé non relu

L'ÉCRAN QUE JE PRÉFÈRE

Il me reste maintenant à dire mon goût personnel, à me déclarer pour un des trois Ecrans dont je viens de parler. Comme j’ai en horreur le métier de disciple, je ne saurais en accepter un exclusivement et entièrement. Toutes mes sympathies, s’il faut le dire, sont pour l’Ecran réaliste ; il contente ma raison, et je sens en lui des beautés immenses de solidité et de vérité. Seulement, je le répète, je ne peux l’accepter tel qu’il veut se présenter à moi ; je ne puis admettre’ qu’il nous donne

des images vraies ; et j’affirme qu'il doit avoir en lui des propriétés particulières qui déforment les images, et qui, par conséquent, font de ces images des œuvres d’art. J'accepte d’ailleurs pleinement sa façon de procéder, qui est celle de se placer en toute franchise devant la nature, de la rendre dans son ensemble, sans exclusion aucune. L’œuvre d’art, ce me semble, doit embrasser l’horizon entier. — Tout en comprenant l’Ecran qui arrondit et développe les lignes, qui éteint les couleurs et celui qui avive les couleurs, qui brise les lignes, je préfère l’Ecran qui, serrant de plus près la réalité, se contente de mentir juste assez pour me faire sentir un homme dans une image de la création.

Voilà qui est fait, mon cher Valabrègue. Ce n’est pas sans peine. Je viens de relire ma prose, et je ne sais jusqu’à quel point elle va vous faire crier. Bien des nuances manquent ; le tout est brutal et matérialiste en diable. Je crois cependant être dans le vrai.

Je vous remercie de vos félicitations à propos de ma réussite auprès d’Hetzel. Je pense que l’impression de mon volume commencera prochainement. La mise en vente est toujours pour la première quinzaine d’octobre, à moins qu’il ne survienne quelque empêchement imprévu. En tout cas, j’ai mon traité en poche, et ce ne serait jamais qu’un empêchement commercial. — M. Hachette est mort, ainsi que vous l’avez appris. Vous me demandez si cette mort ne compromet pas ma position. En aucune manière. Je pense encore rester plusieurs années à la librairie, pour y étendre de plus en plus le cercle de mes DR NRNEL Enfin, désirant répondre à à toutes les questions que vous me posez, il me reste à relever cette phrase de votre lettre : ‘* Je vous demande si votre poëme doit être réaliste ?”. Bien que les quelques pages que vous venez de lire re dû vous renseigner sur ce point, je tiens à vous répéter formellement ici que mon poëme (puisque poëme il y a) sera ce qu’il pourra être. D'ailleurs, ne vous ai-je pas déjà dit que le pauvre enfant dort profondément dans un de mes tiroirs, et qu’il ne s’éveillera sans doute jamais plus? J’ai besoin de marcher vite aujourd’hui, et la rime me gênerait. Nous verrons plus

tard, si la Muse ne s’est pas fâchée, et si elle n’a pas pris quelque autre amant plus naïf et plus tendre que moi. Je suis à la prose et m’en trouve bien. J’ai un roman sur le métier et je pense pouvoir le publier dans un an. Vous savez que j'ai peu de temps à moi, et que je travaille lentement. Je ne veux pas tenter votre fidélité ; mais je vous dirai tout bas que je vous approuve d’avoir, pour quelques mois, planté là cette grande fillette de Muse, si bête et si embarrassée de ses mains et de ses pieds, lorsqu’elle n’est pas gracieuse et jolie à compromettre toute vertu. Irai-je plus loin ? Tâchez d’avoir, en revenant ici, un manuscrit dans chaque main, un poëme dans la gauche, un roman dans la droite ; le poëme sera refusé partout et vous le garderez comme une relique au fond de votre secrétaire, le roman sera accepté, et vous ne quitterez point Paris la mort dans le cœur. Tant pis si la Muse se fâche et si elle me garde rancune ; je vous le dis en vérité, hors de la prose, point de salut. — N’allez pas croire que nous nous sommes dit adieu, moi et la vierge immortelle ; mais je vous l’avouerai, il y a une grosse brouille entre nous. — Tous les articles que vous m'enverrez me feront plaisir ; je vous connais peu comme prosateur, et je désire vous mieux connaître.

Ma lettre a-t-elle été bien méchante? Non : mon fouet, loin de déchirer, ne sait que chatouiller les gens ; il les fait rire et rien de plus. Il est vrai que je vous ai accusé de ne pas être né réaliste. Pour un réaliste d’hier, c’est là une bien grosse insulte. Vous me pardonnerez mon injure, en songeant combien d’autres la prendraient pour une louange.

Des œuvres! des œuvres!! des œuvres!!!

Tout à vous.

AU MÊME

Mon CHER VALABRÈGUE,

Je vous dois une lettre depuis bien longtemps. Vous m’excuserez. Voici un grand mois que mes Contes à Ninon m’occupent plusieurs heures par jour ; il m’a

fallu d’abord corriger les épreuves, et c’est, je vous assure, une besogne peu agréable et très fatigante ; maintenant, je travaille à obtenir pour mon volume le plus de publicité possible, et j’espère arriver à un splendide résultat. Dieu merci, tout est à peu près terminé : le volume est à la brochure, mes lettres d’envoi sont écrites, mes réclames rédigées : j’attends. Ainsi, vous la recevrez bientôt cette œuvre de début, si faible en bien des endroits ; je l’ai tant lue de fois qu’elle me paraît détestable et que je voudrais pouvoir l’oublier. J’ai hâte d’écrire autre chose et de profiter du peu d’expérience que j’ai acquis pendant ces derniers mois. — Dites quelques mots de mes Contes dans un des journaux auxquels vous collaborez. Consacrez-leur même, si vous en avez le courage, une étude de quelque étendue ; puis vous m'’enverrez les numéros qui contiendront cette étude et je connaîtrai votre opinion sur mon œuvre sans que vous ayez besoin de me l'écrire directement.

Pardonnez-moi mon égoïsme : si je commence ma lettre en me consacrant une page, c’est que j'avais à cœur de vous expliquer la cause de mon silence. Certes, vous devez avoir les mains pleines d’excuses pour un pauvre homme qui en est à son premier enfant.

Je ne répondrai pas à votre dernière lettre. J’ai trop de choses intéressantes à vous dire pour me perdre à votre suite dans des raisonnements sans fin. Je me plains des six pages que vous m’avez envoyées, non que je dédaigne la discussion sérieuse et la critique loyale, mais parce que j'aurais désiré que, sur ces six pages, quatre au moins fussent consacrées à me donner des détails sur vous et sur le milieu qui vous entoure. Songez quel spectacle vous offrez à l’observateur : il y a en vous un chaos d’idées, d’où peut-être jaillira un monde ; aujourd’hui, tout est ténèbres encore, ou du moins, la lumière flotte, confuse ; vous tournez au vent de toutes les pensées qui passent ; vous êtes une cire molle où s’empreint chaque objet nouveau. Contez-moi donc vos affaires, vos gestes et vos paroles, si vous voulez m'’intéresser. D’autre part, le coin perdu où vous vivez a ses bêtises et ses joyeusetés ; ii doit réagir sur vous, et vous devez réagir sur lui ; c’ést là une sorte de conflit qui présente pour moi-un haut

intérêt. Parlez-moi donc des campagnes et des habitants de ce pays lointain, pour peu que vous ayez le désir de me procurer une heure de joie. Je le sais, je vous ai donné un mauvais exemple en vous adressant deux ou trois pages de rêveries plus ou moins paradoxales ; c’est me punir rudement que de me répondre par six pages de paradoxes plus ou moins nuageux. Jetons au feu les Ecrans, et tâchons de vivre en pleine réalité. Je vous dirai ce que je fais, ce qu’on me fait ; vous m’écrirez les pensées que vous avez, et me direz les pensées que n’ont

as les Aïxois. Ainsi, voilà qui est convenu : le moins possible de théorie et de raisonnement ; des lettres plantureuses, bourrées de faits, et par là même intéressantes.

A MARIUS ROUX

5 décembre 1864.

Mon cHEr Roux :,

Je viens de lire ton article dans Le Mémorial * qui m’a été envoyé.

Je te remercie mille fois de la façon charmante dont tu as présenté aux Aïixois mes Contes à Ninon. Je ne trouve nullement que ton compte rendu soit provincial, comme tu me le disais hier au soir ; il est alerte, spirituellement écrit, et fort obligeant pour moi, ce qui, je l’avoue, en double la valeur à mes yeux.

Nos compatriotes, — puisque tu veux que je sois Aixois, ce que j'accepte avec quelques réserves, — nos compatriotes vont être, je l’espère, enflammés d’un beau

(1) Marius Roux, un des plus vieux camarades d’Aix, avec Philippe Solari, et que Zola avait connu à la pension Notre-Dame, avant son entrée au collège. Roux fut longtemps rédacteur au Petit Journal et écrivit deux livres La Poche des Autres et Evariste Planchut qui n’eurent pas le succès qu'ils méritaient.

(2) Le Mémorial, journal d’Aix-en-Provence.

zèle et iront par bandes acheter le volume. Voilà un succès dont une bonne part te reviendra.

Merci donc, mon cher collaborateur, et laisse-moi te serrer la main deux fois aujourd’hui, et pour notre vieille amitié, et pour notre jeune succès.

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