‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 108 sur 136 · Il fallait pour Gela neuf États · texte numérisé non relu

Il fallait pour Gela neuf États

der notre dette publique, fruit de la dernière guerre. Il n'est pas facile de lever des taxes directes chez un peuple clairsemé sur un vaste territoire , le consommateur sent moins ce qu'il paye quand l'impôt est compris dans le prix de la marchandise, et il y a moins de plaintes. Quand nous aurons payé nos dettes nous pourrons laisser notre commerce libre : car les dépenses ordinaires de notre gouvernement seront peu de chose.

Dans un gouvernement libre, où le peuple fait lui-même ses lois, par l'intermédiaire de ses représentants, je ne vois aucune injustice à ce qu'on s'oblige mutuellement à recevoir le papier-monnaie du pays. Gela n'a rien de plus inique que la loi qui force un homme à prendre son propre papier. Mais il est injuste de payer l'étranger avec ce papier, contre son gré. D'ailleurs, émettre du papiermonnaie avec cette sanction, c'est de la folie. La loi peut obliger un citoyen à prendre du papier en payement de ses marchandises; mais elle ne peut en fixer le prix, le vendeur est libre de les évaluer à son gré. N'est-ce point la même chose que s'il donnait à votre papier la valeur qui lui plaît, et la sanction n'est-elle pas illusoire 4?

Je suis affligé d'apprendre qu'il y a des troubles intérieurs dans le pays que j'aime 2, j'espère qu'il en sortira quelque bien et que tout finira sans désastres.

Dans votre lettre à mon petit fils, vous faisiez certaines questions qui sont d'un homme qui aurait l'idée de nous faire visite. Rien au monde ne me ferait plus de plaisir que de recevoir et d'embrasser ici toute la famille; mais c'est un bonheur trop grand pour oser l'espérer ! Toute ma famille se joint à moi pour vous envoyer ses meilleurs vœux, et je

1. C'est pour cela que le papier-monnaie amène presque toujours à sa suite le maximum; mesure désastreuse, et qui prouve la folie de toute akeinte à la liberté des transactions.

2. La France que Franklin désigne presque toujours par ces mots : the country I love.

reste, avec une inaltérable estime, et une grande affection, votre tout dévoué, B. F.

A M. LE VEILLARD

Mémoires de Franklin. — Constitution des États-Unis, Droits de douanes.

Philadelphie, 22 avril 1788.

Mon cher ami,

J'ai reçu, il y a quelques jours seulement, votre lettre du 30 novembre 1787, dans laquelle vous continuez à me presser de finir mes Mémoires. Mes trois ans de service expirent en octobre ; à cette date on nommera un nouveau président. Pour terminer mon œuvre à votre satisfaction, j'avais formé le projet de me retirer en New- Jersey, dans la propriété de mon petit-fils, là où je n'avais pas à craindre les visites ; car ici, dans la ville, mon temps est tellement mis en pièces par des amis et des étrangers que quelquefois j'envie les prisonniers de la Bastille. Mais en réfléchissant au peu qui me reste de vie, aux accidents qui peuvent survenir d'ici en octobre, et enfin en songeant à votre vif désir, j'ai pris la résolution de me mettre à l'œuvre dès demain, et de travailler journellement jusqu'à ce que j'aie fini ces mémoires, ce qui, si ma santé le permet, pourra avoir lieu dans le cours de l'été prochain. A mesure que j'avancerai, je ferai faire une copie pour vous; attendez-vous à recevoir quelques fragments par le prochain paquebot.

Il est très-possible, comme vous le supposez, que certains articles de la nouvelle Constitution soient changés, après la première réunion du Congrès. Je pense comme vous que deux Chambres n'étaient pas nécessaires ; je n'étais point content d'ailleurs de quelques articles qui se trouvent dans le projet, et j'en aurais voulu quelques au-

1res qui n'y sont pas ; j'espère néanmoins qu'on l'adoptera, quoique sa mise à exécution ne me touche guères, car j'ai pris la ferme résolution d'abandonner toutes les affaires publiques, en même temps que ma présidence. A quatre-vingt-trois ans on a certainement le droit d'avoir Y ambition du repos.

Nous n'ignorons pas que les droits de douanes payés à l'importation des marchandises étrangères ne soient finalement remboursés par le consommateur ; mais nous les établissons comme le moyen le plus simple d'imposer ces consommateurs. Si notre pays naissant était aussi peuplé que votre vieux pays, nous pourrions aisément percevoir un impôt foncier qui suffirait à tous nos besoins ; mais lorsque des fermes sont à cinq ou six milles les unes des autres, et il en est ainsi dans une grande partie de notre pays, les frais de déplacement et de perception dépasseraient souvent la somme recueillie par le collecteur. Tels moyens sont praticables en un pays, qui ne le sont point en un autre, parce que les circonstances ne sont pas les mêmes. Du reste, les droits que nous mettons sur les marchandises sont généralement si faibles, qu'ils tenteront peu la contrebande. Croyez-moi toujours, mon cher ami, votre, etc. B. F.

A JOHN LATHROP1.

Réminiscences, — Progrès de Phumanité.

Philadelphie, 31 mai 1788,

Révérend monsieur,

Gomme vous le dites, ce serait pour moi un bien grand plaisir que de voir une fois encore ma ville natale, et de

1. Pasteur à Boston, et pendant longues années voisin et ami de mistriss Jane Mecom.

me promener aux lieux où je jouais dans mon enfance ; j'y retrouverais les souvenirs de ces plaisirs innocents, j'y re verrais peut-être quelque vieille connaissance avec qui causer. Mais quand je considère combien je suis agréablement ici, ayant autour de moi tout ce qu'on peut appeler nécessaire ou commode, je n'osa m'exposer aux fatigues et aux incommodités d'un voyage de terre, encore moins aux désagréments d'une traversée; car si j'ai passé huit fois l'Atlantique, et si j'ai fait plus d'un tour en mer, je n'ai jamais été sur l'eau salée sans prendre la ferme résolution de n'y jamais retourner. Et quand j'arriverais à Boston, que pourrait y voir un homme qui ne peut ni marcher, ni supporter les cahots d'une voiture sur le pavé ? Et enfin, combien peu de mes vieux amis y trouverais-je en vie ; moi qui ai quitté Boston il y a soixantecinq ans pour m'établir à Philadelphie. Tout ceci bien considéré, il est probable, je ne dis pas il est certain, que je ne reverrai jamais cet endroit chéri. Mais je jouis de la compagnie et de la conversation de ses habitants, quand un d'entre eux a la bonté de venir me voir, car, sans parler d'un bon sens que j'estime fort, il y a dans les manières des Bostoniens, dans leur tour de phrase, même dans leur son de voix et dans leur accent quelque chose qui me plaît, me ranime et me rajeunit.

Il y a longtemps que je partage les sentiments que vous exprimez si bien. Le progrès de la philosophie, de la morale, de la politique, les nouvelles commodités de la vie, l'invention et l'acquisition de nouveaux outils, d'instruments utiles, tout contribue à accroître le bonheur des générations qui s'avancent; aussi ai-je quelquefois regretté qu'il ne m'ait pas été donné de naître deux ou trois siècles plus tard. Car l'invention et le perfectionnement sont de nature prolifique; ils engendrent de nouveaux perfectionnements et de nouvelles inventions. Aujourd'hui le progrès est rapide. Mais d'ici à deux siècles , on fera des

inventions dont on n'a point l'idée aujourd'hui, et si je vivais alors, non-seulement je jouirais de ces avantages, mais ma curiosité serait satisfaite en sachant ce que seront ces inventions. Je vois un peu de folie dans ce que je viens d'écrire, mais j'écris à un ami, qui sourira et me laissera dire quand j'ajouterai une dernière raison pour justifier mon souhait : c'est qu'alors la médecine sera perfectionnée comme les autres arts ; nous éviterons les maladies, et nous vivrons aussi longtemps que les patriarches de la Genèse : ce à quoi, je suppose, nous aurons peu d'objections à faire. Je suis charmé que ma sœur ait un si bon et si aimable voisin. Je soupçonne quelquefois qu'elle hésite à me faire connaître certains cas, où je pourrais lui être utile. Si vous voyez quelque chose de semblable, dites-lemoi, vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant. Avec une grande estime, etc.

A M. LE VE1LLARD.

Tolérance. — Constitution des États-Unis.

Philadelphie, 8 juin 1788.

Mon cher ami, J'ai reçu il y a quelques jours votre bonne lettre du 3 janvier. V arrêt en faveur des non catholiques fait ici grand plaisir ' ; non-seulement à cause du bien qu'il fait à présent, mais parce que c'est un bon pas vers la tolérance universelle, vers l'abolition de l'esprit de secte chez les chré*tiens, vers la fin de tous les maux qui l'ont trop longtemps accompagné. Grâce à Dieu, le monde devient de plus sage en plus sage , et comme peu à peu les hommes sentent

1. Cet arrêt du Conseil reconnaissait un état civil aux protestants. V. inf., p. 500, à la note.

mieux la folie des guerres de religion, de conquête et de commerce, le monde deviendra de plus en plus heureux.

Huit États ont accepté la nouvelle Constitution ; il en reste cinq qui ne l'ont pas discutée, le temps de leur réunion n'étant pas encore arrivé. Deux d'entre eux se réuniront ce mois-ci, les autres plus tard. Dès qu'un seul de ces États aura accepté la Constitution, on la mettra à exécution. Il est probable que tous ne l'accepteront pas à présent, mais le temps les y amènera ; aussi ne doutons-nous guères qu'elle ne soit universellement adoptée, mais peutêtre avec quelques amendements.

Quant à prendre une part dans ce nouveau gouvernement, votre ami n'y songe guères ; son âge et ses infirmités le rendent incapable d'affaires, et les affaires ne veulent plus de lui. A l'expiration de sa présidence, ce qui aura lieu dans quelques mois, il est décidé à ne plus s'engager dans la vie publique, même quand on l'en prierait; mais ses concitoyens sont trop raisonnables pour l'en prier. Vous n'êtes pas aussi sage, vous êtes un maître un peu exigeant. Vous insistez pour que votre ami écrive sa vie, c'est déjà une longue besogne, et en même temps vous voudriez qu'il allongeât son sujet, quand le temps d'exécuter sa tâche s'abrège si rapidement.

Le général Washington est l'homme sur qui tous les yeux sont fixés pour la présidence; le peu d'influence que je puis avoir est tout à son service. Je suis, etc.

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